Suite des souvenirs de Madeleine

Sans_titre_0_1J’en suis à l’année 1935 et jusqu’à l’année 1988 où j’écris ce livre, il s’est passé mille choses que, emportée par mon récit, j’ai hâte de vous conter.
Je vais commencer par un souvenir très bouleversant que je garde gravé en ma mémoire.
Mon cher mari, s’était inscrit aussitôt arrivé à Thourotte, aux « Officiers de Réserve » de Compiègne. Ce soir-là, après la réunion, il devait y avoir un dîner et il m’avait dit de me coucher sans l’attendre. Or, il y avait un brouillard épais, comme nous en avions souvent, ce qui rendait le retour de nuit encore plus difficile : dix heures et demi, onze heures, onze heures et demi, toujours pas de bruit d’auto et angoissée, je n’arrivais pas à dormir. Minuit, enfin mon mari arrive mais, sort de l’auto, un homme hagard, parlant avec fièvre de choses incompréhensibles d’abord, mais dont je réalisai vite la signification, et que le brouillard avait fait germer dans la tête de celui qui n’avait jamais pu oublier ses souffrances de la guerre de 14…
« Je suis aveugle ! Je suis aveugle ! Elle est là la guerre ! Elle arrive, je la sens ». En 1915, il avait été gazé et était resté quarante huit heures, aveugle, à l’hôpital, sans savoir s’il recouvrirait la vue… Il continua à délirer pendant 1/4 d’heure et j’essayais de le calmer bouleversée, par l’émotion. Mais comme vous le devinez, c’était un pressentiment, nourri par les bruits qui couraient sur l’Allemagne nazie ! Et le lendemain matin, en se réveillant, il me dit, cette fois calmement : « Il faut que tu apprennes à conduire. Tu devras bientôt sauver tes enfants quand il y aura la guerre et fuir avec eux puisque nous ne sommes pas, très loin de la frontière ». Je restai abasourdie, mais au fond très heureuse d’apprendre à conduire. Je pris des leçons avec Mme Allaud, la femme du garagiste de Thourotte et j’eus assez vite mon permis. Dans ce temps-là, c’était moins difficile que maintenant et il y avait moins de signaux à apprendre ! Mais soyez sûrs que c’était le « Maître » qui conduisait pour aller à Compiègne ! D’ailleurs Chantal, notre adorable petite bonne femme de quatre ans qui guettait toujours l’arrivée du bureau de son cher Papa, nous avertissait de son arrivée par ce cri de joie : « Voilà la « totopapa ». Ce qui montrait bien que « les deux » n’étaient qu’un seul être !!
J’ai oublié de vous dire que la première année de notre mariage, mon jeune mari m’offrit pour mes étrennes… un piano, pour que je puisse continuer à jouer. Dans ce temps-là, j’étais assez bonne. Du temps de nos fiançailles, Maurice m’avait demandé de lui jouer ce qui me plaisait. Je lui ai joué « la Pathétique » de Beethoven. En écrivant ces lignes mon coeur bat presque et je suis toute émue… Jamais je n’ai si bien joué « la Pathétique », avec une fougue et une passion qui dévoilaient, à celui qui allait passer sa vie avec moi… mon caractère ! C’est d’ailleurs ce qu’il me dit lorsque j’eus fini. « Maintenant je vous connais mieux » « Le Pôvre ! » S’il désira une femme douce, il savait qu’il n’en aurait pas une ! Mais heureusement, il désirait une femme ayant du caractère ! Il a été servi !
Après le piano, au printemps 1926 nous eûmes notre première voiture. Quelle joie et quelle fierté ! Peu de gens avaient une auto à ce moment-là. Nous choisîmes la plus petite des Peugeot, mais « fermée » et non décapotable ce qui pourtant aurait été moins cher. Je me demande d’ailleurs comment Maurice avait pu réunir tout cet argent pour l’achat. Sans doute s’est-il fait aider par son père qui ne savait rien lui refuser ; et puis tous les trimestres, mon père me donnait 3 000 F qui constituait ma dot… Mais, cela ne dura pas longtemps : deux ans environ. Les gens de Thourotte, jaloux de nous voir déjà une auto et qui plus est, fermée, l’avaient surnommée : « La Boîte à Savon ! » Ce qui nous avait bien amusés.
Ces années d’avant la guerre de 40 furent, pour les Français, des années faciles et joyeuses. Il n’y avait pas de chômage ; tout le monde vivait bien ! A ma femme de ménage du début, avait succédé, avec l’arrivée des enfants, une petite bonne qui restait six mois, parfois deux et même trois ans. Cela me permettait d’aller à Compiègne jouer au bridge. C’est à ce moment-là que nous fréquentions beaucoup les Vernet, dont la femme qui a 96 ans à l’heure où j’écris, devint la marraine de Chantal, tant nous avions de l’amitié pour elle. Amitié qui dure toujours, mais pour la première fois en cette année 1988, voici 3 mois qu’elle ne m’a pas écrit. A mon âge, on voit disparaître, petit à petit, tous ceux dont je parle dans ce livre et on a l’impression de « survivre »…
Il y avait à Compiègne beaucoup de banquets ; j’allais aux courses… en robe longue, ma chère ! Je jouais et je gagnais car le Préfet m’avait donné une bonne indication. Comme la vie était heureuse.
Nous fréquentâmes beaucoup le Procureur de la République, M. Morel et sa femme, une très jolie femme, il faut le dire. Et c’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que je n’étais pas coquette ; j’étais une bonne petite bourgeoise, habillée, bien mais simplement et pas maquillée. Et je m’aperçus que mon cher mari avait un penchant pour les femmes bien « arrangées ». Je compris vite la leçon et je partis à Paris, m’acheter un petit ensemble « très coquin », me fis épiler les sourcils, masser le visage, et me mis du rose aux joues ! Tout cela vous semble naturel à l’heure actuelle, mais dans ce temps-là, la femme « honnête » était très peu maquillée. Pour vous faire rire, je vais vous raconter une petite histoire. Je retrouvais Maurice souvent, à Compiègne, au café à côté de l’Hôtel de Ville, avec ses compagnons officiers de réserve, eux aussi ! J’avais, en deux mois, tant changé d’allure que lorsque Maurice me présenta à un de ses amis : « Ma femme ! », qui ne me connaissait pas, il éclata de rire et répondit : « Ta poule, tu veux dire !! » Devant les regards foudroyants des autres amis qui savaient pourquoi j’étais devenue si coquette, il s’excusa tout penaud et nous devînmes très bons amis. Mais le plus curieux et qui marque bien une époque, c’est que mon cher mari était très fier… du compliment (si on peut appeler cela ainsi) qu’on m’avait fait !
Revenons à l’année 1938.
Sentant la guerre venir, Maurice nous avait loué une petite maison en Auvergne pour fuir dès que la guerre se déclarerait. Ce qui arriva à notre retour des vacances que nous avions passées à Clairvaux, car tous les étés nous venions dans le Jura. Maurice fut mobilisé aussitôt malgré son âge et ses 4 enfants, dans l’active. On espérait bien que ce serait une fausse alerte – et ce le fut – ; mais Maurice voulut que je parte en Auvergne, craignant une guerre éclair de la part des Allemands.
Je me vois arrivant au Pont de Compiègne et rencontrant le Capitaine St-Etienne, un de nos meilleurs amis « Ou allez-vous avec vos enfants et tout ce chargement ? – En Auvergne – Restez donc, ou ne partez pas loin ; la guerre ne durera pas. » Et c’est ainsi que je changeai de route et partis pour… Onival. J’étais toute heureuse mais mes parents l’étaient moins, car leur fille et quatre petits-enfants, c’était une lourde tâche pour eux qui avaient 65 ans et vivaient bien tranquillement.
Le pacte de Munich arrêta la guerre et Maurice revint me chercher à Onival, absolument furieux que je ne sois pas allée dans la petite maison qu’il avait louée et qu’il avait dut payer… pour rien !
Puis-je faire encore un retour en arrière avant d’attaquer la guerre de 40.
Chaque année nous allions quelques jours à Onival, rechercher les enfants, par exemple après mes maternités. Mais les quinze jours, à notre grande joie, les trois semaines que la société de St-Gobain donnait annuellement à Maurice dans ce temps-là (où sont les 5 semaines de maintenant ?) nous allions les passer dans le Jura chez mon beau père d’abord puis, après sa mort, à l’hôtel. Cher beau père au coeur d’or qui adorait son fils et ses petits-enfants, les garçons surtout, ces petits qui allaient continuer le nom des B… !! Comme les hommes tiennent à leur descendance ! Surtout que des enfants de François, Elie n’avait pas eu d’enfant ; Marc avait perdu un fils d’un accident de moto et son frère Georges, parrain de Chantal, n’avait pas eu d’enfants ; restait Louis Billet, qui n’avait eu qu’un fils, trésor familial rescapé de la guerre de 14, mon cher mari Maurice. Aussi chaque naissance était accueillie par mon beau père avec une joie sans pareille. Et il avait coutume de dire : « Plus ils en ont, plus ils sont beaux! ».