Auguste novembre 1926: lettre à tante Marthe

5 novembre 1926
Ma chère tante

Je reçois votre lettre et j’ai grand plaisir à voir que vous étiez satisfaite du mariage des deux grandes. Maintenant il faut leur souhaiter tout le bonheur qu’elles méritent et ce sera justice. J’espère que Jean sera reçu à son examen et vous serez fixée quand vous recevrez cette lettre. Il y aura du changement, Germaine sera partie mais vous pourrez voir Anne-Marie de temps à autre et j’en suis heureux pour vous, vous serez moins seule quoique la maison doive vous paraître vide. Quant à moi je ne sais toujours rien au sujet de mon voyage, je ne suis pas plus avancé que quand je vous ai écrit il y a quelques jours. Je viens de recevoir mon arrêté de congé qui me donne l’ordre de partir dans la première quinzaine de janvier. Je n’ai pas encore la désignation du bateau mais ça ne tardera pas. J’en suis arrivé à désirer que le Japon ne me donne pas de réponse favorable, et comme je ne le désire pas, ça va sûrement arriver. Je vais être pris de court pour faire allonger mon congé et tout va être manqué. Je ne satisferai personne, ni moi-même, d’abord parce que mon séjour sera trop court et que je perdrai presque deux mois en bateau. Je n’aurai le temps de rien faire de ce dont je m’étais promis et ça m’agace profondément. Je n’aime pas être astreint à la volonté des autres quand je suis en congé et par conséquent libre de mes faits et gestes, d’ailleurs quand je ne suis pas en congé, c’est déjà la même chose et ce que je prise le plus ici c’est l’indépendance considérable dont je jouis. Je suis responsable de tout mais je ne relève pour ainsi dire de personne que d’un grand chef qui est à Hanoi à cinq jours de mer et que je vois une fois tous les trois ans et encore. C’est le principal attrait de la colonie – la liberté- et c’est beaucoup pour moi. C’est pourquoi mon congé ne m’apparaît pas sous des auspices favorables, espérons que ça s’arrange. On verra bien ce qui arrivera. Au besoin je monterai à Paris et j’irai trouver le ministre pour me faire donner une mission de trois mois, je vais étudier la question de près. Je viens de faire une demande pour avoir 300 hectares de terrain et j’y planterai des kapaks, des aréguiers et je mettrai ce qui se pourra en rizières. Je n’ai pas assez de capitaux pour planter des hévéas, c’est dommage car ça rapporte gros et en ce moment c’est la bonne époque pour planter. Les plantations qui se font maintenant vont arriver à exploitation dans sept ou huit ans et cela va coïncider avec l’épuisement des hévéas de java qui sont à bout et qu’il va falloir arracher pour replanter. Les hollandais ont manqué de flair et de cran, ils n’ont rien planté pendant la guerre parce que le caoutchouc était très bas et ils ont eu peur de la faillite et maintenant, ils s’aperçoivent de leur erreur. Mais la comme ailleurs, le temps perdu ne se rattrape pas. rien ne fera qu’il faille huit ans à un hévéa pour pousser et comme ils n’ont pas les terres rouges du Cambodge, ils perdent une année, ici en sept ans un arbre est mûr pour la saignée. Vous n’avez pas idée de la ruée qu’il y a en ce moment sur le Cambodge, on a demandé plus de 40 mille hectares la semaine dernière, la plus grosse plantation va saigner l’année prochaine, ils ont 20 mille hectares d’un seul tenant et il y en a 9 mille en culture quand tout sera planté ils auront six millions d’arbres et si vous comptez qu’un arbre rapporte 2 piastres tout frais payés par an, ça fait 12 millions de piastres de bénéfice net par an. Il faut compter 500 piastres à l’hectare de mise en valeur, donc 10 millions de piastres. La première année paye tous les frais, c’est une belle affaire mais il faut pouvoir. Ce sont heureusement et par extraordinaire des capitaux français qui sont là dedans avec quelques belges. Le kapok et l’areguier ne sont pas mauvais non plus et j’espère que je m’en tirerai peu à peu. Ce sont les premières années qui sont les plus dures après ça marche tout seul. Je commencerai quand je reviendrai de congé, d’ici là j’ai un camarade qui fera quelque chose qui n’est pas difficile, c’est d’attendre le mois de février et quand la saison sèche est bien installée, de mettre le feu à la forêt. J’aime mieux ne pas être là pour cette opération car ça me fend le coeur de voir brûler des arbres magnifiques qui y sont encore. il en reste peu car la forêt a déjà été exploitée mais ce sont des géants. Je pense en faire couper quelques-uns qui sont des essences dures pour faire une maison. J’irai emprunter l’arracheur d’arbre d’une plantation voisine qui arrache un arbre en dix minutes, avec quatre hommes
. J’ai vu tomber des arbres de deux mètres de tour en cinq minutes montre en main et je serrai curieux de voir arracher le géant que j’ai vu au milieu de la forêt. Je l’ai mesuré approximativement en me mettant contre lui les bras étendus et j’ai fait en tout un peu plus de 9 fois l’opération; il doit avoir près de 20 mètres de circonférence. C’est un Pcheck ou un tatrao, je ne sais pas au juste. Les deux arbres se ressemblent mais c’est l’un ou l’autre, le bois ressemble assez au noyer de chez nous. Les cambodgiens disent qu’il a au moins 300 ans mais ils ne sont pas très fixés et c’est douteux car c’est un arbre qui pousse assez vite. Tout cela ne vous intéresse guère sans doute. Voilà que vous entrez dans le froid et le mauvais temps alors qu’ici il ne pleut plus. Le vent a sauté au nord et les nuits sont froides. L’air est devenu sec et on a la sensation de respirer le même air que chez nous par les beaux jours de gelée en hiver quand il fait soleil. Le ciel est plus limpide et la nuit les étoiles brillent comme chez nous par les nuits sans lune. C’est la saison la plus agréable de l’année, on peut travailler sans fatigue et sans être obligés de s’éponger la figure avec son mouchoir toutes les cinq minutes. Au Tonkin ils vont commencer à faire du feu de bois.On vient d’envoyer un bataillon de la légion étrangère sur la frontière de chine. Les chinois ont assassiné un consul français à Lantcheou et ont enlevé un jeune administrateur qui a disparu, on ne sait pas ce qu’il est devenu. Ca va leur coûter cher car ils ont eu le tort d’opérer près d’un des cercles militaires du Tonkin alors les chinois ont été baptises pirates et ont fait une opération de police, s’ils avaient opérés près d’une province civile on aurait échangé des mots diplomatiques et ça n’aurait avancé à rien. tandis que les colonnes de police ça ne fait pas de bruit, on n’en parle pas dans les journaux et les chinois savent à quoi s’en tenir quand c’est fini. Ca va toujours très mal en chine. il y a des pasteurs américains qui sont cernés dans une ville du nord, ça va sûrement très mal finir. Vous avez peut-être vu dans les journaux que le papa venait de consacrer des évêques chinois, une soixantaine je crois. Les américains sont furieux parce qu’ils avaient réussi à se faire donner à Rome une grande partie de la zone d’influence des pères jésuites de ZikaWai. Les jésuites ont alors formé des prêtres chinois et ils vont s’installer en chine naturellement et sont sous la main des jésuite de ZiKaWei. Ces gens là sont forts. Les américains sont refaits et je ne sais pas jusqu’à quel point le pape est dupe ou complice de la chose. De toute façon ça fait 60 diocèses réservés à l’influence française. Heureusement qu’aux affaires étrangères, ils sont moins bêtes que les autres et qu’on les aide en sous min. Ce ne sont pas des choses à dire car les politiciens pousseraient des cris de porcs à l’abattoir. Le pasteur américain qui est installé ici n’est pas très satisfait, il a voulu acheter de terrains pour se faire construire un temple.les chinois ont misé à l’adjudication et il les a eu tout de même mais il les a payé dix fois leur valeur. Je ne sui s pas étranger à cette petite opération qui a fort bien réussi.Il était certain qu’il achèterait coûte que coûte, dès lors il était intéressant de faire rentrer des piastres américaines dans les coffres du trésor. Et quand il fera construire, comme il sera obligé de passer par les entrepreneurs chinois, il sentira passer la facture , c’est moi qui vous le dis. Je n’aime pas ces gens là et de plus il est mon voisin et m’assomme tous les dimanches avec son harmonium et ses hymnes. Quand j’en ai assez je joue du gong et j’ai procuré à des annamites qui sont derrière chez lui un vieux phonographe qui n’a qu’un seul disque. Ils le font marcher toute la journée, ça m’est égal, je ne l’entends pas, mais l’américain doit avoir du plaisir, et il a signé un bail de cinq ans à un moment où il n’y avait presque pas de maison. Il y en a maintenant et il ne trouvera personne pour sous louer.
A peut-être bientôt, je l’espère. Dites bien des choses à tout le monde et croyez moi bien cordialement vôtre
Auguste

Les deux grandes sont les filles de Marthe: Germaine et Anne-Marie qui se sont mariées l’une en août et l’autre en octobre 1927.

Auguste n’a pas obtenu ses 300 hectares…

Auguste juin 1927: lettre à Tante Marthe

Phnom Penh, le 16 juin 1927

Ma chère Tante
Je suis très heureux des bonnes nouvelles que je reçois de vous par ce courrier. J’espère que les deux aînées ont fini leurs concours et examens et que tout s’est bien passé et à la satisfaction générale. Vous devez être près des vacances maintenant et du repos. J’ai reçu par le courrier un numéro de la revue l’Alsace française, consacrée à Nancy et on y parlait de la foire . Elle doit être terminée maintenant, on en disait le plus grand bien. Je suis très pris en ce moment, nous terminons le catalogue du musée et on en est à l’index, c’est un travail ingrat, assommant et minutieux. Il s’agit de ne pas se tromper dans les numéros des renvois aux références et voilà dix jours que nous y sommes attelés à trois. Il y en a encore pour dix autres jours, par malchance, il fait une chaleur anormale, les orages de 5 heures nous passent au-dessus de la tête et vont crever plus loin de sorte que nous n’en avons pas le bénéfice et voilà près de huit jours qu’il n’est pas tombé une goutte. La poussière nous envahit, c’est tout à fait exceptionnel en cette saison. on se prépare pour les fêtes du Tang Tok, cela devient peu à peu une foire, aussi de tous les cotés les cambodgiens apportent leurs produits et on les expose tout autour du cloître de la pagode d’argent. Il y a la place car il il a 500 mètres de coté. Je crois que cette année je ne ferai pas partie de la commission et ce pour ma plus grande satisfaction. L’année dernière quand on a décerné les prix aux exposants, je les ai fait donner aux plus méritants en bonne justice, seulement il est de tradition chez les cambodgiens que ce soit le fils aîné du roi qui ai le premier prix, il ne l’a pas eu car son stand était hideux, alors il a fait un espèce de scandale; aussi cette année on a présenté la commission au résident maire et on ne m’y a pas mis. Ils ont eu peur que je ne recommence. Seulement si le résident Supérieur a vent de la chose, ça va mal tourner et le conseil des ministres va se faire secouer. Nous avons eu cette année des mangues à ne savoir qu’en faire, les arbres sont en plein rendement. les cambodgiens se sont aperçus que cela devenait rémunérateur et que le pays était tranquille et ils ont planté des arbres, seulement il faut 15 ans pour qu’un manguier donne des fruits et c’est maintenant qu’il commencent à récolter, il y a six ans , au début de mon séjour on n’avait des mangues que pendant 15 jours au maximum, maintenant on en a pendant deux mois car les différentes espèces et les différents climats produisent en s’échelonnant et comme il y en a beaucoup, la saison dure plus longtemps, de même pour les mangoustiers qui sont en pleine production, après nous aurons les ananas qui commencent déjà. J’en ai mangé un à cinq heures. C’est superbe de voir arriver les fruits au marché, des sampans chargés à couler de fruits. Le mangoustier a la forme d’une petite pomme violette couleur d’aubergine, une coque épaisse d’un centimètre renferme une pulpe qui ressemble à une petite orange pelée d’un blanc de neige, c’est juteux et sucré et c’est très agréable. Il commence aussi à y avoir des oranges de Cochinchine. Elles viennent toutes de Caï Bé, ce sont de grosses oranges à peau verte mais qui ne valent pas les oranges d’Algérie ou d’Espagne . En fait de fleurs , en ce moment c’est superbe. Les premières pluies ont fait tout sortir et le jardin du musée est une énorme corbeille. J’ai trouvé deux arbres qui donnent , l’un des bouquets de fleurs roses comme des cyclamens en touffes serrées et l’autre d’énormes panaches de fleurs blanches qui pendent en grappes et qui sentent le miel. Il est couvert de papillons de toutes les teintes et de toutes les dimensions. Il y en a de monstrueux larges comme les deux mains et qui sont en velours noir et jaune souffre, les moineaux en ont peur. Notre jardin commence à prendre tournure. Il y a cinq ans, il n’y avait rien , mais nous nous en sommes occupés , on a rapporté des arbres de tous les endroits où nous passons dans nos tournées et tout a très bien repris. Nous avons mis une statue au bout d’une allée et devant on a monté une pergola qui est couverte de bougainvilliers pourpres et de lianes à grosses clochettes violet pâle, c’est superbe. Il y a des bancs et les gosses français viennent y prendre l’air et se rouler sur les pelouses qu’on est obligé de faucher tous les deux jours tellement la végétation est rapide en saison des pluies. En saison sèche tout est roussi. En ce moment on ne peut pas aller au marché car c’est la saison des dourrions, c’est un fruit qui ressemble à une énorme châtaigne à l’extérieur garni de piquants, l’intérieur est garni d’une pulpe jaune semblable à une crème. Les Cambodgiens en raffolent et il y a des Français qui en mangent mais cela répand une odeur, mettons de fumier pour être convenable, et quand on surmonte cette odeur et qu’on mange l’intérieur on croirait absorber une purée d’oignons. J’en ai mangé une fois pour savoir ce que c’était mais j’ai horreur de l’oignon et encore plus de l’autre chose, et il y en a des monceaux. Je passe plusieurs fois par jour près du marché pour aller manger au cercle et j’ai soin de garnir mon mouchoir d’eau de Cologne pour pouvoir passer à coté. C’est horrible, à tel point que l’année dernière, il y a eu un procès fait à un chinois qui en avait rempli une pièce de sa maison, c’était tellement insupportable que les voisins l’ont attaqué en justice. Seulement comme le juge était un amateur de dourions, il a donné raison au Chinois. Toute le ville en a ri pendant un mois et en fait c’était difficile à juger.
On a attrapé les derniers pirates qui ont assommé le résident de la province de Kompong Chhnang. Le chef s’est défendu et a été tué par un milicien, on va les juger le mois prochain. Le roi a soumis le village à des peines sévères, impôt doublé, cérémonies expiatoires pendant 10 ans où ils devront nourrir 100 bonzes pendant trois jours et interdiction de quitter le territoire sous peine de confiscation des biens, cinq ans de prison et 200 piastres d’amende . Ca va donner à réfléchir aux autres, mais le pays est parfaitement tranquille et les cambodgiens ont été unanimes à réprouver ce crime. Ce sont des cambodgiens qui les ont pris et qui les ont mis eux mêmes hors la loi; les quatre derniers qui s’étaient sauvés dans la montagne croyaient bien que leurs compatriotes leur donneraient à manger et à boire; il n’en a rien été et ils ont gardé les points d’eau jour et nuit pour les empêcher d’y aller et comme il n’a pas plu pendant huit jours, ils y ont vu tout de suite une manifestation de la colère du Bouddha.
Notre gardien chef du musée est mort il y a trois jours on l’a incinéré à coté de chez moi, à la pagode Saravane, j’y suis allé car c‘était un brave homme ancien adjudant de tirailleurs, il avait fait la guerre en France, on lui a fait une belle fête et sa famille a été enchantée. J’avais demandé au chef de la pagode d’Onalum qui est le Vatican de l’endroit, de venir dire des prières et c’est moi qui ai mis le feu dans la gueule du dragon de bois sculpté à travers lequel passe un cordon de poudre. En brûlant la poudre résonne dans le corps du dragon qui a l’air de pousser des hurlements et vomit la flamme, puis le bûcher est imbibé de matières combustibles et s’embrase d’un seul coup. C’est très curieux, à ce moment les prières et les chants deviennent joyeux car l’âme est délivrée de son corps terrestre et si le le défunt a eu une vie édifiante elle va se perdre dans la grande âme universelle et c’est le Nirvana, sinon elle revivra dans des conditions plus ou moins dures suivant les fautes, c’est le purgatoire.
Je vais tacher d’avoir une photo de la cérémonie de la coupe de cheveux de trois petits cambodgiens à laquelle j’ai été. Vous aurez une idée de ce que sont les fêtes religieuses ici, ça a été très réussi, il y avait des musiciens venus d’une province du Nord qui ont fait des airs étonnants, surtout un guitariste et un harpiste qui joue d’un espèce d’instrument qui a 180 cordes et qui ne ressemble à une harpe que par les sons qu’il en tire. C’est plat et il est assis devant. Les cordes sont assemblées trois par trois de sorte qu’en fait il n’y en a que 60, c’est déjà beaucoup, mais il en tire des sons ravissants et des airs d’une tristesse à vous donner le cafard.
A bientôt des nouvelles des examens. Bonnes vacances à tous. Mes respectueux hommages à Madame votre mère et à Mademoiselle votre soeur. Je vous embrasse affectueusement tous quatre.

Auguste

Auguste: février 1926, lettre à Jean

Aigles
Encore une des lettres d’Auguste, cette fois adressée à Jean le fils de Léopold. (L’illustration est une gravure d’Auguste)

( enveloppe à en-tête de la société d’Angkor pour la conservation des monuments anciens de l’Indochine – sous comité cambodgien)
9 février
Mon cher Jean,

Anne Marie me dit que tu travailles bien et que voilà l’examen qui approche. Je te souhaite de réussir en juillet, ce serait un grand pas de fait. J’espère que cela se réalisera. Voilà l’hiver qui se termine et il doit faire moins froid à Nancy quoique le mois de mars ne soit pas toujours très chaud. Ce n’est pas comme ici et cette année j’appréhende un peu la saison chaude qui débute assez mal. Je commence à songer à mon congé et à prendre mes dispositions pour partir, ça n’est pas une petite affaire car il va falloir déménager toute ma maison et emballer mes livres dans des caisses zinguées pour que les termites ne les dévorent pas. Il faut continuellement faire attention lorsqu’on est là, alors quand on part pour huit mois il ne faut rien négliger sans cela on retrouve un tas de poussière à la place de ses livres. Je viens de voir un de mes amis qui arrive de France et m’a raconté sa visite au ministre des colonies, c’est à se tordre. Le ministre confond l’Annam et le Cambodge et lui a dit qu’il avait secoué le Résident du Laos parce que son territoire était en retard sur les autres pays de l’Indochine et qu’il fallait au plus vite construire un chemin de fer dans le courant de l’année. C’est énorme, ce ministre ne sait pas que le Laos est formé à l’est de montagnes infranchissables qu’on a mis près de dix ans à faire une route qui traverse la chaîne annamitique au prix de difficultés inouïes; il a fallu lancer des ponts de cinquante mètres sur des failles de cent mètres de fond dans un pays absolument désert. Il ne sait pas qu’on étudie la ligne de Tanan à Takak et qu’il faudra au moins cinq ans pour la faire et enfin il ignore qu’il y a le Mékong et qu’on est en train de faire sauter à la dynamite les seuils qui barrent l’accès du coté du Sud au Nord du Cambodge. On ne peut y travailler qu’aux basses eaux. Les ingénieurs se relaient de 15 en 15 jours tellement c’est pénible. les hommes aussi et on espère qu’on pourra passer dans deux ans. Et cet homme est ministre et c’est lui qui doit donner des ordres, c’est lamentable. J’aurais bien voulu voir la tête du Résident du Laos. Il n’a rien dit mais il n’a pas dû en moins penser pour cela. S’il se figure que c’est commode de travailler ici, il se trompe lourdement. J’ai un autre camarade qui vient aussi de rentrer de congé et qui va partir pour reconnaître le tracé de la route qui doit continuer vers le Siam par le Nord ouest du Cambodge. Il part pour six mois à travers un pays inconnu, personne n’y est encore allé et le pays est désert, des montagnes boisées à peu près impénétrables où il avancera de cent mètres par jour et il devra emporter ses vivres et son eau car son unique ressource sera son fusil de chasse. Il est vrai que ça n’est pas le gibier qui manque. C’est une vie superbe pour ceux qui aiment la brousse et ses imprévus mais il faut être robuste et avoir un moral bien trempé car la solitude ici est assez mauvaise, si on se laisse abattre, on est perdu, la fièvre vous prend. Celui-là est un spécialiste de la chose, il a reconnu toutes les routes du Cambodge qui étaient difficiles et il a eu du mal, mais il aime cette vie là et j’aurais aimé cela aussi. C’est une vie très passionnante à cause de l’imprévu et de la beauté du pays qu’on traverse. Il part de la côte du golfe de Siam à Sre Ambel près du port de Ream que l’on vient d’ouvrir. La route y est arrivé l’année dernière et on a construit un embarcadère pour les courriers du Siam. Les voyageurs mettent maintenant 14 heures de Bangkok à Saigon au lieu de quatre jours. Ils débarquent à Ream et il y a un service de cars postaux qui les mènent à Phnom Penh et Saigon. La rade eu eau profonde pourrait contenir toutes les flottes françaises et anglaises réunies, c’est un port d’avenir car dans l’arrière pays il y a du charbon et peut-être du pétrole. Déjà les bateaux de Singapoor viennent chercher du poisson sec et du poivre, chose impossible avant car le port qui était à Kep n’a pas assez de fond pour les navires d’un certain tonnage. Il n’y avait que des jonques qui pouvaient passer et le courrier du Siam devait s’arrêter à plus d’un kilomètre du bord. Alors Kep restera une station balnéaire et un petit port de pêche. On n’a pas encore dit s’il y avait vraiment du pétrole au nord de la Chaîne de l’éléphant, je crois que certains ingénieurs le savent et le bruit en a transpiré mais on le teint encore secret pour ne pas avoir l’air de lancer de faux bruits si le gisement était de peu d’importance, ce qui est certain c’est qu’il y a du charbon et du Wolfram (?) et c’est déjà une belle richesse, sans compter les bois durs. L’année prochaine, la plantation d’hévéas de Kompong Cham va commencer à produire, c’est la plus grande plantation du monde entier, 22 mille hectares d’un seul morceau. Ils sont 15 européens. Il y a une trentaine de villages et ils construisent en hâte une usine électrique pour avoir de la lumière et de la glace. C’est une plantation superbe qui leur rapportera des millions. Tout n’est pas encore fini de planter mais l’année prochaine ou plutôt cette année ci on saignera 10 mille hectares. Ca va être énorme, j’ai vu arriver les camions qu’ils ont fait venir de France avec leurs machines pour laminer le latex et le coaguler . Il y a des américains qui sont venus voir ça, c’est une chose qui les intéresse car l’Angleterre leur fait la guerre sur ce terrain là. L’Amérique absorbe 70% de la production mondiale de caoutchouc, alors les anglais qui ont presque tout en Malaisie ont restreint la production pour faire monter les prix et la moitié des usines américaines sont sans matière première. Les américains sont furieux, ils voulaient planter à Manille mais le terrain ne vaut rien, ils vont planter en Floride, mais il faut sept ans pour récolter et ce qui se produit en Indochine est réservé aux usines françaises, Michelin et les autres, ils finiront par se tirer des coups de fusil. Les anglais sont des cochons et les américains aussi. Sur cette bonne parole, tâche de ne pas échouer à ton examen de juillet, et ça sera parfait. Je serai probablement en mer quand tu le passeras car j’espère prendre le bateau de la première quinzaine de juillet. A moins que je n’aille au Japon, je serai à Nancy à la fin de septembre et ce sera encore les vacances, on tachera d’aller faire quelques balades dans les environs. A bientôt donc et bon courage. Bien des choses à tout le monde.
Auguste

NB: Anne-Marie est la soeur de jean et la seconde fille de Léopold

Auguste: septembre 1923

Pnonpenh

Lettre à en-tête du Royaume du Cambodge- ministère des Beaux-Arts- Le Directeur de l’École des Arts Cambodgiens à M…
Phnom-Penh le 22 septembre 1923

Ma chère tante

Je reçois votre lettre ce matin et suis très heureux des bonnes nouvelles qu’elle m’apporte. Bravo pour les examens et les concours heureusement passés sur toute la ligne. Et maintenant? Y-a-t-il d’autres examens et d’autres concours en vue et des situations qui se dessinent? Je le souhaite de grand coeur. Vous devez être rentrés de Bruay et les vacances ont dû vous reposer tous. Cela m’a fait plaisir de voir renaître le guignol, les décors étaient de véritables oeuvres d’art. (cf: le marionnettiste). Il y a surtout une forêt avec un grand arbre, que de souvenirs cela me rappelle et comme on savait s’amuser. Martin en était et doit s’en souvenir. Je me souviens encore des représentations et il y a trente ans de cela, c’est une bonne idée de l’avoir repris. Vous saurez par mes lettres précédentes que j’ai été repris par mon travail et que j’ai dû déblayer pour me mettre à jour, c’est fait maintenant et je puis me remettre un peu à peindre. J’ai quelques articles à écrire mais ils se font peu à peu le soir sans fatigue et c’est très intéressant. La gravure a aussi repris sa place dans mes occupations et ce n’est pas la moindre. Beaucoup de travaux font passer le temps et les jours passent sans qu’on s’en doute. Les jours et les semaines s’entassent les unes sur les autres sans qu’on ai le temps de s’en apercevoir. Ici on vit très vite, c’est une remarque que font tous les coloniaux et les gens se renouvellent, les uns arrivent les autres partent et parfois on ne se revoit jamais. J’ai comme cela un excellent camarade qui est au Harrar en Abyssinie et que je vois quelques heures tous les trois ans quand je passe à Djibouti. Il fait chaque fois 1800 kilomètres pour venir me voir. Il est vrai que pour nous les distances ne comptent pas et qu’on se croit voisins quand on est à 48 heures ou trois jours de cheval l’un de l’autre. Le pays est toujours sous l’eau, tout le sud du Cambodge est noyé, mon camarade qui rentre de tournée a passé en Sampan dans les forêts noyées s’arrêtant pour la nuit dans les branches d’un gros arbre pendant cinq jours et il est arrivé au terme de son voyage sur une petite colline où tous les serpents du pays s’étaient réfugiés, de sorte qu’il y a passé trois jours peu agréables, obligé de faire battre les herbes devant lui quand il sortait et prenait garde à l’endroit où il mettait le pied. Enfin tout s’est passé sans incident désagréable heureusement car à cinq jours de Phnom Penh une morsure de cobra eut été grave. Ce matin en sortant de l’école, des gosses cambodgiens s’étaient amusés à mettre un serpent vert artistement enlacé sur une branche au milieu de la route et mon pousse a mis le pied dessus, il a fait un saut qui a failli me faire passer par dessus mon véhicule, pendant que tous les gamins se tordaient de rire. Heureusement que la bête était morte,Le coolie a très mal pris la chose, il était furieux et leur en dit de toutes les couleurs. Ici les gosses qui n’ont pas de jouets s’amusent avec ce qu’ils trouvent, les petits chinois s’amusent avec des petits canards qu’ils vont faire nager sur le fleuve et ils les tiennent par une ficelle, d’autres remorquent un petit singe ou un chat ou des poulets. Mon oncle se serait bien amusé de toutes ces histoires. Les cambodgiens qui croient que les âmes de leurs proches revivent dans un autre corps vous disent souvent que quelqu’un de leur famille vit dans une bête qui s’apprivoise facilement et que cette humble condition d’existence après celle de l’homme est due à leurs pêchés pendant leur vie. C’est pourquoi ils ne tuent jamais une bête et ils saignent les animaux dans la perfection. Une de mes boyesse ayant perdu sa soeur a vu arriver un jour un petit chat, lesquels sont ordinairement très farouches, qui est venu se frotter près d’elle et a aussitôt déclaré que c’était l’âme de sa soeur qui était dans l’animal. , aussi ce chat est-il nourri comme un homme. Il a du riz et du poisson à discrétion et il en manque tout à fait car il vole tout dans la maison. C’est une croyance assez consolante et là-bas les incinérations sont des fêtes très gaies. On ne se doute pas de ce qu’on peut s’y amuser, il y a des danses de la musique et des repas d’autant plus considérables que la famille est plus haut placée. A l’incinération de la princesse Saumiphady, on distribuait des cadeaux aux invités, j’ai eu une très belle boîte en argent. Il ne faut pas croire qu’ils sont insensibles mais on ne doit pas pleurer car les larmes font un grand lac où l’âme est noyée et ne peut sortir que difficilement pour attendre l’anéantissement final, le Nirvana. Les deux petites princesses, ses soeurs, Ping Peang et Peang Poh pleuraient comme des fontaines en se cachant, j’ai dû les consoler. Ping-Peang et Peang Poh en cambodgien ça veut dire araignée et tomate. La pauvre tomate était inconsolable. Je leur ai dit que sa soeur renaîtrait dans la félicité et qu’au cours d’une existence elle deviendrait sûrement la mère d’un Bouddha. Ca a à peu près arrangé les choses. Quand le roi mourra, ça sera une belle fête, mais on ne l’incendiera qu’un an après. En ce moment, c’est la fête des gâteaux pour les petits chinois, Pat Yu, Ping, ils se promènent le soir avec des lanternes dans leurs plus beaux atours. Les filles sont cocasses avec leur chignon plein d’épingles d’or. Ca dure un mois et il y a des gâteaux excellents. Les gosses voisins m’ont apporté des amandes de prunier grillées et chaudes. C’est très bon, je leur ai acheté des lanternes comme il convient et j’ai eu de grands lays (?) – dix mille félicités, dix mille années. Comme j’habite au milieu de la ville chinoise, je suis aux premières loges. Ca serait très gai s’ils n’étaient pas si sales. Il n’y a rien de plus immonde que les chinois à part quelques riches marchands qui ont reconnu que le confort français était appréciable et qui ont des salles de douche, Ainsi j’ai pour voisin la peste et le choléra en permanence, mais on n’y fait guère attention, les européens ne l’attrapent pas, il ne faut pas manger de salade du marché voilà tout pour le choléra, pour la peste j’ai les chats qui chassent les rats qui sont les grands propagateurs de la peste. Avant quand j’avais des chiens, j’en était infesté et ça ne m’allait pas. Maintenant les chats les ont définitivement fait disparaître. Je me suis tout de même fait piquer pour la peste car il y a deux mois il en mourrait cinq ou six par jour et ça devenait inquiétant. Heureusement que ces fléaux ravagent la chine sans cela nous serions submergés et l’Europe ne durerait pas longtemps. Ils ont tous de trois à huit et dix femmes, le vieux Boum-Pa qui est mort la semaine dernière à 82 ans grand-grand-père a été escorté de 230 descendants, il avait 230 descendants il avait 20 fils, les filles ne comptent pas, vous voyez ça d’ici, qu’elle marée. Heureusement que la nature y met bon ordre et c’est bien comme cela.
A bientôt de vos nouvelles, bien des choses à tout le monde et mes respectueux souvenirs à Madame votre mère et à Mademoiselle Alice.
Je vous embrase de tout coeur.
Auguste