Auguste novembre 1926: lettre à tante Marthe

Lettres d'Auguste, XXeme siècle Pas un mot »

5 novembre 1926
Ma chère tante

Je reçois votre lettre et j’ai grand plaisir à voir que vous étiez satisfaite du mariage des deux grandes. Maintenant il faut leur souhaiter tout le bonheur qu’elles méritent et ce sera justice. J’espère que Jean sera reçu à son examen et vous serez fixée quand vous recevrez cette lettre. Il y aura du changement, Germaine sera partie mais vous pourrez voir Anne-Marie de temps à autre et j’en suis heureux pour vous, vous serez moins seule quoique la maison doive vous paraître vide. Quant à moi je ne sais toujours rien au sujet de mon voyage, je ne suis pas plus avancé que quand je vous ai écrit il y a quelques jours. Je viens de recevoir mon arrêté de congé qui me donne l’ordre de partir dans la première quinzaine de janvier. Je n’ai pas encore la désignation du bateau mais ça ne tardera pas. J’en suis arrivé à désirer que le Japon ne me donne pas de réponse favorable, et comme je ne le désire pas, ça va sûrement arriver. Je vais être pris de court pour faire allonger mon congé et tout va être manqué. Je ne satisferai personne, ni moi-même, d’abord parce que mon séjour sera trop court et que je perdrai presque deux mois en bateau. Je n’aurai le temps de rien faire de ce dont je m’étais promis et ça m’agace profondément. Je n’aime pas être astreint à la volonté des autres quand je suis en congé et par conséquent libre de mes faits et gestes, d’ailleurs quand je ne suis pas en congé, c’est déjà la même chose et ce que je prise le plus ici c’est l’indépendance considérable dont je jouis. Je suis responsable de tout mais je ne relève pour ainsi dire de personne que d’un grand chef qui est à Hanoi à cinq jours de mer et que je vois une fois tous les trois ans et encore. C’est le principal attrait de la colonie – la liberté- et c’est beaucoup pour moi. C’est pourquoi mon congé ne m’apparaît pas sous des auspices favorables, espérons que ça s’arrange. On verra bien ce qui arrivera. Au besoin je monterai à Paris et j’irai trouver le ministre pour me faire donner une mission de trois mois, je vais étudier la question de près. Je viens de faire une demande pour avoir 300 hectares de terrain et j’y planterai des kapaks, des aréguiers et je mettrai ce qui se pourra en rizières. Je n’ai pas assez de capitaux pour planter des hévéas, c’est dommage car ça rapporte gros et en ce moment c’est la bonne époque pour planter. Les plantations qui se font maintenant vont arriver à exploitation dans sept ou huit ans et cela va coïncider avec l’épuisement des hévéas de java qui sont à bout et qu’il va falloir arracher pour replanter. Les hollandais ont manqué de flair et de cran, ils n’ont rien planté pendant la guerre parce que le caoutchouc était très bas et ils ont eu peur de la faillite et maintenant, ils s’aperçoivent de leur erreur. Mais la comme ailleurs, le temps perdu ne se rattrape pas. rien ne fera qu’il faille huit ans à un hévéa pour pousser et comme ils n’ont pas les terres rouges du Cambodge, ils perdent une année, ici en sept ans un arbre est mûr pour la saignée. Vous n’avez pas idée de la ruée qu’il y a en ce moment sur le Cambodge, on a demandé plus de 40 mille hectares la semaine dernière, la plus grosse plantation va saigner l’année prochaine, ils ont 20 mille hectares d’un seul tenant et il y en a 9 mille en culture quand tout sera planté ils auront six millions d’arbres et si vous comptez qu’un arbre rapporte 2 piastres tout frais payés par an, ça fait 12 millions de piastres de bénéfice net par an. Il faut compter 500 piastres à l’hectare de mise en valeur, donc 10 millions de piastres. La première année paye tous les frais, c’est une belle affaire mais il faut pouvoir. Ce sont heureusement et par extraordinaire des capitaux français qui sont là dedans avec quelques belges. Le kapok et l’areguier ne sont pas mauvais non plus et j’espère que je m’en tirerai peu à peu. Ce sont les premières années qui sont les plus dures après ça marche tout seul. Je commencerai quand je reviendrai de congé, d’ici là j’ai un camarade qui fera quelque chose qui n’est pas difficile, c’est d’attendre le mois de février et quand la saison sèche est bien installée, de mettre le feu à la forêt. J’aime mieux ne pas être là pour cette opération car ça me fend le coeur de voir brûler des arbres magnifiques qui y sont encore. il en reste peu car la forêt a déjà été exploitée mais ce sont des géants. Je pense en faire couper quelques-uns qui sont des essences dures pour faire une maison. J’irai emprunter l’arracheur d’arbre d’une plantation voisine qui arrache un arbre en dix minutes, avec quatre hommes
. J’ai vu tomber des arbres de deux mètres de tour en cinq minutes montre en main et je serrai curieux de voir arracher le géant que j’ai vu au milieu de la forêt. Je l’ai mesuré approximativement en me mettant contre lui les bras étendus et j’ai fait en tout un peu plus de 9 fois l’opération; il doit avoir près de 20 mètres de circonférence. C’est un Pcheck ou un tatrao, je ne sais pas au juste. Les deux arbres se ressemblent mais c’est l’un ou l’autre, le bois ressemble assez au noyer de chez nous. Les cambodgiens disent qu’il a au moins 300 ans mais ils ne sont pas très fixés et c’est douteux car c’est un arbre qui pousse assez vite. Tout cela ne vous intéresse guère sans doute. Voilà que vous entrez dans le froid et le mauvais temps alors qu’ici il ne pleut plus. Le vent a sauté au nord et les nuits sont froides. L’air est devenu sec et on a la sensation de respirer le même air que chez nous par les beaux jours de gelée en hiver quand il fait soleil. Le ciel est plus limpide et la nuit les étoiles brillent comme chez nous par les nuits sans lune. C’est la saison la plus agréable de l’année, on peut travailler sans fatigue et sans être obligés de s’éponger la figure avec son mouchoir toutes les cinq minutes. Au Tonkin ils vont commencer à faire du feu de bois.On vient d’envoyer un bataillon de la légion étrangère sur la frontière de chine. Les chinois ont assassiné un consul français à Lantcheou et ont enlevé un jeune administrateur qui a disparu, on ne sait pas ce qu’il est devenu. Ca va leur coûter cher car ils ont eu le tort d’opérer près d’un des cercles militaires du Tonkin alors les chinois ont été baptises pirates et ont fait une opération de police, s’ils avaient opérés près d’une province civile on aurait échangé des mots diplomatiques et ça n’aurait avancé à rien. tandis que les colonnes de police ça ne fait pas de bruit, on n’en parle pas dans les journaux et les chinois savent à quoi s’en tenir quand c’est fini. Ca va toujours très mal en chine. il y a des pasteurs américains qui sont cernés dans une ville du nord, ça va sûrement très mal finir. Vous avez peut-être vu dans les journaux que le papa venait de consacrer des évêques chinois, une soixantaine je crois. Les américains sont furieux parce qu’ils avaient réussi à se faire donner à Rome une grande partie de la zone d’influence des pères jésuites de ZikaWai. Les jésuites ont alors formé des prêtres chinois et ils vont s’installer en chine naturellement et sont sous la main des jésuite de ZiKaWei. Ces gens là sont forts. Les américains sont refaits et je ne sais pas jusqu’à quel point le pape est dupe ou complice de la chose. De toute façon ça fait 60 diocèses réservés à l’influence française. Heureusement qu’aux affaires étrangères, ils sont moins bêtes que les autres et qu’on les aide en sous min. Ce ne sont pas des choses à dire car les politiciens pousseraient des cris de porcs à l’abattoir. Le pasteur américain qui est installé ici n’est pas très satisfait, il a voulu acheter de terrains pour se faire construire un temple.les chinois ont misé à l’adjudication et il les a eu tout de même mais il les a payé dix fois leur valeur. Je ne sui s pas étranger à cette petite opération qui a fort bien réussi.Il était certain qu’il achèterait coûte que coûte, dès lors il était intéressant de faire rentrer des piastres américaines dans les coffres du trésor. Et quand il fera construire, comme il sera obligé de passer par les entrepreneurs chinois, il sentira passer la facture , c’est moi qui vous le dis. Je n’aime pas ces gens là et de plus il est mon voisin et m’assomme tous les dimanches avec son harmonium et ses hymnes. Quand j’en ai assez je joue du gong et j’ai procuré à des annamites qui sont derrière chez lui un vieux phonographe qui n’a qu’un seul disque. Ils le font marcher toute la journée, ça m’est égal, je ne l’entends pas, mais l’américain doit avoir du plaisir, et il a signé un bail de cinq ans à un moment où il n’y avait presque pas de maison. Il y en a maintenant et il ne trouvera personne pour sous louer.
A peut-être bientôt, je l’espère. Dites bien des choses à tout le monde et croyez moi bien cordialement vôtre
Auguste

Les deux grandes sont les filles de Marthe: Germaine et Anne-Marie qui se sont mariées l’une en août et l’autre en octobre 1927.

Auguste n’a pas obtenu ses 300 hectares…

Auguste juin 1927: lettre à Tante Marthe

Lettres d'Auguste, XXeme siècle Pas un mot »

Phnom Penh, le 16 juin 1927

Ma chère Tante
Je suis très heureux des bonnes nouvelles que je reçois de vous par ce courrier. J’espère que les deux aînées ont fini leurs concours et examens et que tout s’est bien passé et à la satisfaction générale. Vous devez être près des vacances maintenant et du repos. J’ai reçu par le courrier un numéro de la revue l’Alsace française, consacrée à Nancy et on y parlait de la foire . Elle doit être terminée maintenant, on en disait le plus grand bien. Je suis très pris en ce moment, nous terminons le catalogue du musée et on en est à l’index, c’est un travail ingrat, assommant et minutieux. Il s’agit de ne pas se tromper dans les numéros des renvois aux références et voilà dix jours que nous y sommes attelés à trois. Il y en a encore pour dix autres jours, par malchance, il fait une chaleur anormale, les orages de 5 heures nous passent au-dessus de la tête et vont crever plus loin de sorte que nous n’en avons pas le bénéfice et voilà près de huit jours qu’il n’est pas tombé une goutte. La poussière nous envahit, c’est tout à fait exceptionnel en cette saison. on se prépare pour les fêtes du Tang Tok, cela devient peu à peu une foire, aussi de tous les cotés les cambodgiens apportent leurs produits et on les expose tout autour du cloître de la pagode d’argent. Il y a la place car il il a 500 mètres de coté. Je crois que cette année je ne ferai pas partie de la commission et ce pour ma plus grande satisfaction. L’année dernière quand on a décerné les prix aux exposants, je les ai fait donner aux plus méritants en bonne justice, seulement il est de tradition chez les cambodgiens que ce soit le fils aîné du roi qui ai le premier prix, il ne l’a pas eu car son stand était hideux, alors il a fait un espèce de scandale; aussi cette année on a présenté la commission au résident maire et on ne m’y a pas mis. Ils ont eu peur que je ne recommence. Seulement si le résident Supérieur a vent de la chose, ça va mal tourner et le conseil des ministres va se faire secouer. Nous avons eu cette année des mangues à ne savoir qu’en faire, les arbres sont en plein rendement. les cambodgiens se sont aperçus que cela devenait rémunérateur et que le pays était tranquille et ils ont planté des arbres, seulement il faut 15 ans pour qu’un manguier donne des fruits et c’est maintenant qu’il commencent à récolter, il y a six ans , au début de mon séjour on n’avait des mangues que pendant 15 jours au maximum, maintenant on en a pendant deux mois car les différentes espèces et les différents climats produisent en s’échelonnant et comme il y en a beaucoup, la saison dure plus longtemps, de même pour les mangoustiers qui sont en pleine production, après nous aurons les ananas qui commencent déjà. J’en ai mangé un à cinq heures. C’est superbe de voir arriver les fruits au marché, des sampans chargés à couler de fruits. Le mangoustier a la forme d’une petite pomme violette couleur d’aubergine, une coque épaisse d’un centimètre renferme une pulpe qui ressemble à une petite orange pelée d’un blanc de neige, c’est juteux et sucré et c’est très agréable. Il commence aussi à y avoir des oranges de Cochinchine. Elles viennent toutes de Caï Bé, ce sont de grosses oranges à peau verte mais qui ne valent pas les oranges d’Algérie ou d’Espagne . En fait de fleurs , en ce moment c’est superbe. Les premières pluies ont fait tout sortir et le jardin du musée est une énorme corbeille. J’ai trouvé deux arbres qui donnent , l’un des bouquets de fleurs roses comme des cyclamens en touffes serrées et l’autre d’énormes panaches de fleurs blanches qui pendent en grappes et qui sentent le miel. Il est couvert de papillons de toutes les teintes et de toutes les dimensions. Il y en a de monstrueux larges comme les deux mains et qui sont en velours noir et jaune souffre, les moineaux en ont peur. Notre jardin commence à prendre tournure. Il y a cinq ans, il n’y avait rien , mais nous nous en sommes occupés , on a rapporté des arbres de tous les endroits où nous passons dans nos tournées et tout a très bien repris. Nous avons mis une statue au bout d’une allée et devant on a monté une pergola qui est couverte de bougainvilliers pourpres et de lianes à grosses clochettes violet pâle, c’est superbe. Il y a des bancs et les gosses français viennent y prendre l’air et se rouler sur les pelouses qu’on est obligé de faucher tous les deux jours tellement la végétation est rapide en saison des pluies. En saison sèche tout est roussi. En ce moment on ne peut pas aller au marché car c’est la saison des dourrions, c’est un fruit qui ressemble à une énorme châtaigne à l’extérieur garni de piquants, l’intérieur est garni d’une pulpe jaune semblable à une crème. Les Cambodgiens en raffolent et il y a des Français qui en mangent mais cela répand une odeur, mettons de fumier pour être convenable, et quand on surmonte cette odeur et qu’on mange l’intérieur on croirait absorber une purée d’oignons. J’en ai mangé une fois pour savoir ce que c’était mais j’ai horreur de l’oignon et encore plus de l’autre chose, et il y en a des monceaux. Je passe plusieurs fois par jour près du marché pour aller manger au cercle et j’ai soin de garnir mon mouchoir d’eau de Cologne pour pouvoir passer à coté. C’est horrible, à tel point que l’année dernière, il y a eu un procès fait à un chinois qui en avait rempli une pièce de sa maison, c’était tellement insupportable que les voisins l’ont attaqué en justice. Seulement comme le juge était un amateur de dourions, il a donné raison au Chinois. Toute le ville en a ri pendant un mois et en fait c’était difficile à juger.
On a attrapé les derniers pirates qui ont assommé le résident de la province de Kompong Chhnang. Le chef s’est défendu et a été tué par un milicien, on va les juger le mois prochain. Le roi a soumis le village à des peines sévères, impôt doublé, cérémonies expiatoires pendant 10 ans où ils devront nourrir 100 bonzes pendant trois jours et interdiction de quitter le territoire sous peine de confiscation des biens, cinq ans de prison et 200 piastres d’amende . Ca va donner à réfléchir aux autres, mais le pays est parfaitement tranquille et les cambodgiens ont été unanimes à réprouver ce crime. Ce sont des cambodgiens qui les ont pris et qui les ont mis eux mêmes hors la loi; les quatre derniers qui s’étaient sauvés dans la montagne croyaient bien que leurs compatriotes leur donneraient à manger et à boire; il n’en a rien été et ils ont gardé les points d’eau jour et nuit pour les empêcher d’y aller et comme il n’a pas plu pendant huit jours, ils y ont vu tout de suite une manifestation de la colère du Bouddha.
Notre gardien chef du musée est mort il y a trois jours on l’a incinéré à coté de chez moi, à la pagode Saravane, j’y suis allé car c‘était un brave homme ancien adjudant de tirailleurs, il avait fait la guerre en France, on lui a fait une belle fête et sa famille a été enchantée. J’avais demandé au chef de la pagode d’Onalum qui est le Vatican de l’endroit, de venir dire des prières et c’est moi qui ai mis le feu dans la gueule du dragon de bois sculpté à travers lequel passe un cordon de poudre. En brûlant la poudre résonne dans le corps du dragon qui a l’air de pousser des hurlements et vomit la flamme, puis le bûcher est imbibé de matières combustibles et s’embrase d’un seul coup. C’est très curieux, à ce moment les prières et les chants deviennent joyeux car l’âme est délivrée de son corps terrestre et si le le défunt a eu une vie édifiante elle va se perdre dans la grande âme universelle et c’est le Nirvana, sinon elle revivra dans des conditions plus ou moins dures suivant les fautes, c’est le purgatoire.
Je vais tacher d’avoir une photo de la cérémonie de la coupe de cheveux de trois petits cambodgiens à laquelle j’ai été. Vous aurez une idée de ce que sont les fêtes religieuses ici, ça a été très réussi, il y avait des musiciens venus d’une province du Nord qui ont fait des airs étonnants, surtout un guitariste et un harpiste qui joue d’un espèce d’instrument qui a 180 cordes et qui ne ressemble à une harpe que par les sons qu’il en tire. C’est plat et il est assis devant. Les cordes sont assemblées trois par trois de sorte qu’en fait il n’y en a que 60, c’est déjà beaucoup, mais il en tire des sons ravissants et des airs d’une tristesse à vous donner le cafard.
A bientôt des nouvelles des examens. Bonnes vacances à tous. Mes respectueux hommages à Madame votre mère et à Mademoiselle votre soeur. Je vous embrasse affectueusement tous quatre.

Auguste

Auguste: février 1926, lettre à Jean

Lettres d'Auguste, XXeme siècle 2 Mots »

Aigles
Encore une des lettres d’Auguste, cette fois adressée à Jean le fils de Léopold. (L’illustration est une gravure d’Auguste)

( enveloppe à en-tête de la société d’Angkor pour la conservation des monuments anciens de l’Indochine – sous comité cambodgien)
9 février
Mon cher Jean,

Anne Marie me dit que tu travailles bien et que voilà l’examen qui approche. Je te souhaite de réussir en juillet, ce serait un grand pas de fait. J’espère que cela se réalisera. Voilà l’hiver qui se termine et il doit faire moins froid à Nancy quoique le mois de mars ne soit pas toujours très chaud. Ce n’est pas comme ici et cette année j’appréhende un peu la saison chaude qui débute assez mal. Je commence à songer à mon congé et à prendre mes dispositions pour partir, ça n’est pas une petite affaire car il va falloir déménager toute ma maison et emballer mes livres dans des caisses zinguées pour que les termites ne les dévorent pas. Il faut continuellement faire attention lorsqu’on est là, alors quand on part pour huit mois il ne faut rien négliger sans cela on retrouve un tas de poussière à la place de ses livres. Je viens de voir un de mes amis qui arrive de France et m’a raconté sa visite au ministre des colonies, c’est à se tordre. Le ministre confond l’Annam et le Cambodge et lui a dit qu’il avait secoué le Résident du Laos parce que son territoire était en retard sur les autres pays de l’Indochine et qu’il fallait au plus vite construire un chemin de fer dans le courant de l’année. C’est énorme, ce ministre ne sait pas que le Laos est formé à l’est de montagnes infranchissables qu’on a mis près de dix ans à faire une route qui traverse la chaîne annamitique au prix de difficultés inouïes; il a fallu lancer des ponts de cinquante mètres sur des failles de cent mètres de fond dans un pays absolument désert. Il ne sait pas qu’on étudie la ligne de Tanan à Takak et qu’il faudra au moins cinq ans pour la faire et enfin il ignore qu’il y a le Mékong et qu’on est en train de faire sauter à la dynamite les seuils qui barrent l’accès du coté du Sud au Nord du Cambodge. On ne peut y travailler qu’aux basses eaux. Les ingénieurs se relaient de 15 en 15 jours tellement c’est pénible. les hommes aussi et on espère qu’on pourra passer dans deux ans. Et cet homme est ministre et c’est lui qui doit donner des ordres, c’est lamentable. J’aurais bien voulu voir la tête du Résident du Laos. Il n’a rien dit mais il n’a pas dû en moins penser pour cela. S’il se figure que c’est commode de travailler ici, il se trompe lourdement. J’ai un autre camarade qui vient aussi de rentrer de congé et qui va partir pour reconnaître le tracé de la route qui doit continuer vers le Siam par le Nord ouest du Cambodge. Il part pour six mois à travers un pays inconnu, personne n’y est encore allé et le pays est désert, des montagnes boisées à peu près impénétrables où il avancera de cent mètres par jour et il devra emporter ses vivres et son eau car son unique ressource sera son fusil de chasse. Il est vrai que ça n’est pas le gibier qui manque. C’est une vie superbe pour ceux qui aiment la brousse et ses imprévus mais il faut être robuste et avoir un moral bien trempé car la solitude ici est assez mauvaise, si on se laisse abattre, on est perdu, la fièvre vous prend. Celui-là est un spécialiste de la chose, il a reconnu toutes les routes du Cambodge qui étaient difficiles et il a eu du mal, mais il aime cette vie là et j’aurais aimé cela aussi. C’est une vie très passionnante à cause de l’imprévu et de la beauté du pays qu’on traverse. Il part de la côte du golfe de Siam à Sre Ambel près du port de Ream que l’on vient d’ouvrir. La route y est arrivé l’année dernière et on a construit un embarcadère pour les courriers du Siam. Les voyageurs mettent maintenant 14 heures de Bangkok à Saigon au lieu de quatre jours. Ils débarquent à Ream et il y a un service de cars postaux qui les mènent à Phnom Penh et Saigon. La rade eu eau profonde pourrait contenir toutes les flottes françaises et anglaises réunies, c’est un port d’avenir car dans l’arrière pays il y a du charbon et peut-être du pétrole. Déjà les bateaux de Singapoor viennent chercher du poisson sec et du poivre, chose impossible avant car le port qui était à Kep n’a pas assez de fond pour les navires d’un certain tonnage. Il n’y avait que des jonques qui pouvaient passer et le courrier du Siam devait s’arrêter à plus d’un kilomètre du bord. Alors Kep restera une station balnéaire et un petit port de pêche. On n’a pas encore dit s’il y avait vraiment du pétrole au nord de la Chaîne de l’éléphant, je crois que certains ingénieurs le savent et le bruit en a transpiré mais on le teint encore secret pour ne pas avoir l’air de lancer de faux bruits si le gisement était de peu d’importance, ce qui est certain c’est qu’il y a du charbon et du Wolfram (?) et c’est déjà une belle richesse, sans compter les bois durs. L’année prochaine, la plantation d’hévéas de Kompong Cham va commencer à produire, c’est la plus grande plantation du monde entier, 22 mille hectares d’un seul morceau. Ils sont 15 européens. Il y a une trentaine de villages et ils construisent en hâte une usine électrique pour avoir de la lumière et de la glace. C’est une plantation superbe qui leur rapportera des millions. Tout n’est pas encore fini de planter mais l’année prochaine ou plutôt cette année ci on saignera 10 mille hectares. Ca va être énorme, j’ai vu arriver les camions qu’ils ont fait venir de France avec leurs machines pour laminer le latex et le coaguler . Il y a des américains qui sont venus voir ça, c’est une chose qui les intéresse car l’Angleterre leur fait la guerre sur ce terrain là. L’Amérique absorbe 70% de la production mondiale de caoutchouc, alors les anglais qui ont presque tout en Malaisie ont restreint la production pour faire monter les prix et la moitié des usines américaines sont sans matière première. Les américains sont furieux, ils voulaient planter à Manille mais le terrain ne vaut rien, ils vont planter en Floride, mais il faut sept ans pour récolter et ce qui se produit en Indochine est réservé aux usines françaises, Michelin et les autres, ils finiront par se tirer des coups de fusil. Les anglais sont des cochons et les américains aussi. Sur cette bonne parole, tâche de ne pas échouer à ton examen de juillet, et ça sera parfait. Je serai probablement en mer quand tu le passeras car j’espère prendre le bateau de la première quinzaine de juillet. A moins que je n’aille au Japon, je serai à Nancy à la fin de septembre et ce sera encore les vacances, on tachera d’aller faire quelques balades dans les environs. A bientôt donc et bon courage. Bien des choses à tout le monde.
Auguste

NB: Anne-Marie est la soeur de jean et la seconde fille de Léopold

Auguste: septembre 1923

Lettres d'Auguste, XXeme siècle 1 Mot »

Pnonpenh

Lettre à en-tête du Royaume du Cambodge- ministère des Beaux-Arts- Le Directeur de l’École des Arts Cambodgiens à M…
Phnom-Penh le 22 septembre 1923

Ma chère tante

Je reçois votre lettre ce matin et suis très heureux des bonnes nouvelles qu’elle m’apporte. Bravo pour les examens et les concours heureusement passés sur toute la ligne. Et maintenant? Y-a-t-il d’autres examens et d’autres concours en vue et des situations qui se dessinent? Je le souhaite de grand coeur. Vous devez être rentrés de Bruay et les vacances ont dû vous reposer tous. Cela m’a fait plaisir de voir renaître le guignol, les décors étaient de véritables oeuvres d’art. (cf: le marionnettiste). Il y a surtout une forêt avec un grand arbre, que de souvenirs cela me rappelle et comme on savait s’amuser. Martin en était et doit s’en souvenir. Je me souviens encore des représentations et il y a trente ans de cela, c’est une bonne idée de l’avoir repris. Vous saurez par mes lettres précédentes que j’ai été repris par mon travail et que j’ai dû déblayer pour me mettre à jour, c’est fait maintenant et je puis me remettre un peu à peindre. J’ai quelques articles à écrire mais ils se font peu à peu le soir sans fatigue et c’est très intéressant. La gravure a aussi repris sa place dans mes occupations et ce n’est pas la moindre. Beaucoup de travaux font passer le temps et les jours passent sans qu’on s’en doute. Les jours et les semaines s’entassent les unes sur les autres sans qu’on ai le temps de s’en apercevoir. Ici on vit très vite, c’est une remarque que font tous les coloniaux et les gens se renouvellent, les uns arrivent les autres partent et parfois on ne se revoit jamais. J’ai comme cela un excellent camarade qui est au Harrar en Abyssinie et que je vois quelques heures tous les trois ans quand je passe à Djibouti. Il fait chaque fois 1800 kilomètres pour venir me voir. Il est vrai que pour nous les distances ne comptent pas et qu’on se croit voisins quand on est à 48 heures ou trois jours de cheval l’un de l’autre. Le pays est toujours sous l’eau, tout le sud du Cambodge est noyé, mon camarade qui rentre de tournée a passé en Sampan dans les forêts noyées s’arrêtant pour la nuit dans les branches d’un gros arbre pendant cinq jours et il est arrivé au terme de son voyage sur une petite colline où tous les serpents du pays s’étaient réfugiés, de sorte qu’il y a passé trois jours peu agréables, obligé de faire battre les herbes devant lui quand il sortait et prenait garde à l’endroit où il mettait le pied. Enfin tout s’est passé sans incident désagréable heureusement car à cinq jours de Phnom Penh une morsure de cobra eut été grave. Ce matin en sortant de l’école, des gosses cambodgiens s’étaient amusés à mettre un serpent vert artistement enlacé sur une branche au milieu de la route et mon pousse a mis le pied dessus, il a fait un saut qui a failli me faire passer par dessus mon véhicule, pendant que tous les gamins se tordaient de rire. Heureusement que la bête était morte,Le coolie a très mal pris la chose, il était furieux et leur en dit de toutes les couleurs. Ici les gosses qui n’ont pas de jouets s’amusent avec ce qu’ils trouvent, les petits chinois s’amusent avec des petits canards qu’ils vont faire nager sur le fleuve et ils les tiennent par une ficelle, d’autres remorquent un petit singe ou un chat ou des poulets. Mon oncle se serait bien amusé de toutes ces histoires. Les cambodgiens qui croient que les âmes de leurs proches revivent dans un autre corps vous disent souvent que quelqu’un de leur famille vit dans une bête qui s’apprivoise facilement et que cette humble condition d’existence après celle de l’homme est due à leurs pêchés pendant leur vie. C’est pourquoi ils ne tuent jamais une bête et ils saignent les animaux dans la perfection. Une de mes boyesse ayant perdu sa soeur a vu arriver un jour un petit chat, lesquels sont ordinairement très farouches, qui est venu se frotter près d’elle et a aussitôt déclaré que c’était l’âme de sa soeur qui était dans l’animal. , aussi ce chat est-il nourri comme un homme. Il a du riz et du poisson à discrétion et il en manque tout à fait car il vole tout dans la maison. C’est une croyance assez consolante et là-bas les incinérations sont des fêtes très gaies. On ne se doute pas de ce qu’on peut s’y amuser, il y a des danses de la musique et des repas d’autant plus considérables que la famille est plus haut placée. A l’incinération de la princesse Saumiphady, on distribuait des cadeaux aux invités, j’ai eu une très belle boîte en argent. Il ne faut pas croire qu’ils sont insensibles mais on ne doit pas pleurer car les larmes font un grand lac où l’âme est noyée et ne peut sortir que difficilement pour attendre l’anéantissement final, le Nirvana. Les deux petites princesses, ses soeurs, Ping Peang et Peang Poh pleuraient comme des fontaines en se cachant, j’ai dû les consoler. Ping-Peang et Peang Poh en cambodgien ça veut dire araignée et tomate. La pauvre tomate était inconsolable. Je leur ai dit que sa soeur renaîtrait dans la félicité et qu’au cours d’une existence elle deviendrait sûrement la mère d’un Bouddha. Ca a à peu près arrangé les choses. Quand le roi mourra, ça sera une belle fête, mais on ne l’incendiera qu’un an après. En ce moment, c’est la fête des gâteaux pour les petits chinois, Pat Yu, Ping, ils se promènent le soir avec des lanternes dans leurs plus beaux atours. Les filles sont cocasses avec leur chignon plein d’épingles d’or. Ca dure un mois et il y a des gâteaux excellents. Les gosses voisins m’ont apporté des amandes de prunier grillées et chaudes. C’est très bon, je leur ai acheté des lanternes comme il convient et j’ai eu de grands lays (?) – dix mille félicités, dix mille années. Comme j’habite au milieu de la ville chinoise, je suis aux premières loges. Ca serait très gai s’ils n’étaient pas si sales. Il n’y a rien de plus immonde que les chinois à part quelques riches marchands qui ont reconnu que le confort français était appréciable et qui ont des salles de douche, Ainsi j’ai pour voisin la peste et le choléra en permanence, mais on n’y fait guère attention, les européens ne l’attrapent pas, il ne faut pas manger de salade du marché voilà tout pour le choléra, pour la peste j’ai les chats qui chassent les rats qui sont les grands propagateurs de la peste. Avant quand j’avais des chiens, j’en était infesté et ça ne m’allait pas. Maintenant les chats les ont définitivement fait disparaître. Je me suis tout de même fait piquer pour la peste car il y a deux mois il en mourrait cinq ou six par jour et ça devenait inquiétant. Heureusement que ces fléaux ravagent la chine sans cela nous serions submergés et l’Europe ne durerait pas longtemps. Ils ont tous de trois à huit et dix femmes, le vieux Boum-Pa qui est mort la semaine dernière à 82 ans grand-grand-père a été escorté de 230 descendants, il avait 230 descendants il avait 20 fils, les filles ne comptent pas, vous voyez ça d’ici, qu’elle marée. Heureusement que la nature y met bon ordre et c’est bien comme cela.
A bientôt de vos nouvelles, bien des choses à tout le monde et mes respectueux souvenirs à Madame votre mère et à Mademoiselle Alice.
Je vous embrase de tout coeur.
Auguste

Auguste: 1919 premières correspondances du Cambodge

Lettres d'Auguste, XXeme siècle 2 Mots »

Parmi toutes les lettres d’Auguste, il est bien difficile de faire un choix. Elles sont toutes pleines d’anecdotes qui font voyager…

Phnon-Penh le 5 janvier 1919
Le Directeur des Arts Cambodgiens

Mon cher Oncle

Voici bientôt un mois que nous n’avons pas de courrier de France et je n’en attends guère que par le cap.Arcona qui arrivera vers le 22 janvier. Les courriers sont aussi irréguliers que pendant la guerre aussi les gens d’ici ne sont pas contents et nous avons demandé que les courriers japonais passent à Saigon. Tant pis pour la Compagnie des Messageries Maritimes ils en prennent vraiment trop à leur aise avec le public. En ce moment il fait une température exquise, c’est le printemps de France et on est obligé de prendre une couverture pour la nuit. La mousson de Nord-Est est tout à fait établie et nous en avons encore pour plus d’un mois. Je dessine beaucoup et peins un peu et je chasse le reste du temps. L’école ne me prends pour le moment que 4 heures par jour aussi je profite du temps de libre. Je vais avoir du travail pendant un mois quand nous allons changer de locaux en février et puis le train des choses reprendra. Je ne suis pas parti en tournée, il y a eu contre-ordre au dernier moment comme toujours. J’ai fait du pétard parce que j’avais déjà acheté des conserves, de l’eau, engagé des coolies et tout le bazar qu’il a fallu que je paye. Je pense que l’administration va me rembourser.
Le premier janvier s’est bien passé, pas trop de tuiles ni trop de réceptions officielles.
Les visites officielles pour moi sont au moment du jour de l’an Cambodgien puisque je fais partie du palais. C’est à dire en Mars. On va saluer le Roi et il y a des danses sacrées. Nous allons préparer cela cette année ci de façon un peu plus chouette que d’habitude car il nous arrive un gouverneur général tout neuf alors on le submerge de fête pour qu’il nous fiche la paix? Il n’y a pas plus royaliste que les républicains. Si tu voyais les députés qui passent ici faire des salams devant le vieux Sasavath tu te tordrais et puis comme ils ne connaissent rien aux traditions de la cour ils sont empotés et ridicules. Ils se croient tout le temps en représentation et se mettent en habit à 8 heures du matin. Il m’en est arrivé un comme cela le mois dernier. C’est la Résidence Supérieure qui me l’avait expédié pour que je le balade dans le Palais. Il s’était mis en frac de drap noir par une chaleur à tomber, moi j’étais en blanc, j’ai été sidéré de le voir dans cette tenue pour un peu il aurait mis un gibus alors tu vois cela un homme en habit avec un casque blanc. Toutes les femmes du Palais se roulaient et moi j’étais très embêté d’être là.
Il est assommant d’être toujours dérangé. On m’amène 5 tonnes de marbre et je n’ai aucune place pour les loger, nous sommes plein à vomir et le 15 il m’arrive 25 élèves de Battombang et les locaux ne sont pas prêts. C’est à se tordre. Enfin l’essentiel est de ne pas se frapper, c’est assez mon habitude, depuis la guerre je ne m’épate plus de rien, j’en ai tant vu de toutes les couleurs qu’il faudrait quelque chose de rudement énorme pour me mobiliser. J’ai le projet de m’acheter un grand sampong pour me balader sur le fleuve et aller à la chasse pendant les hautes eaux de façon à pouvoir tirer des panthères sans risques. La panthère n’aime pas l’eau comme tous les chats et moi je n’aime pas à la rencontrer en terrain sec, en rejoignant nos goûts respectifs je pense arriver à un résultat.
Il y a un administrateur qui a fait un doublé d’éléphants au Langbiang, c’est un coup magnifique, il les a arrêtés à 25 mètres pendant qu’ils le chargeaient. Il attiré pour sa vie car s’il en avait raté un , on en aurait rien retrouvé. Il y a beaucoup d’anglais qui viennent ici pour chasser le tigre et quand nous aurons le tourisme organisé, je m’occuperais du coté chasse dans le Melonprey . Il y atout le gibier qu’on veut et il y a des américains qui offrent mille dollars pour tirer un tigre, s’ils le ratent c’est le même prix! Il est vrai que c’est un plaisir royal, on rabat la bête à dos d’éléphant et il y a parfois vingt bêtes qui rabattent le tigre , c’est magnifique. Je m’offrirais cela un jour ou l’autre car le tourisme va nous être donné pour l’organiser d’une façon convenable alors je me paierai une chasse aux frais du protectorat pour voir un peu ce que c’est.
J’espère avoir de vos nouvelles par le Caparcona à moins que le courrier qui a dû arriver ce matin à Saigon m’en apporte mais j’en doute car c’est un anglais de la Péninsular Cie et ils ne touchent qu’à Toulon. Ce serait trop simple d’envoyer le courrier de Marseille à Toulon! C’est pourquoi on ne le fait pas
A bientôt, je vous embrasse bien des fois, bonne santé et bonne année.
Auguste

Phnom Penh le 8 février 1919

Mon cher oncle
Je pense que tu as du réintégrer ta maison de Malzéville et que tu as tout retrouvé en bon ordre, du moins je le souhaite. J’espère aussi que les santés sont bonnes et que tout le monde est sur pied. Pour moi je suis maintenant rendu à la vie civile et j’ai été réformé pour les suites de ma blessure mais à part ce petit inconvénient tout va bien. Je suis à Phnom Penh pour quelques temps. je suis à la tête de l’école des arts du Cambodge et comme nous sommes au début de cette organisation nous avons du travail. Nous sommes deux à nous partager la besogne et il y en a mais c’est très intéressant. il va sans dire que nous ne faisons que du cambodgien et je t’assure que c’est fort beau. il m’a fallu étudier cela et je ne suis pas au bout. Tous les jours on fait de nouvelles trouvailles. On est en train de construire une école et un musée qui seront définitifs, pour le moment nous sommes logés dans des locaux provisoires qui n’ont rien de confortable mais la fin de 1919 nous verra installés dans nos nouveaux locaux. Je t’en enverrai des photos et des dessins de ce que font les artistes d’ici. C’est passionnant au plus haut degré. les cambodgiens sont des gens paresseux et lents mais artistes nés et ils ne montrent un peu de courage au travail que quand il s’agit d’art, mais alors ils dépensent des trésors de patience et ingéniosité. J’ai à la ciselure des gosses de 14 ans qui composent et burinent des objets en argent que ne renierait pas un artiste de la Renaissance italienne et il y a des motifs qui semblent appartenir à cette époque. c’est tout à fait curieux, je te ferai faire des calques de dessins et tu pourras probablement t’en servir car c’est d’une richesse de décoration qui te surprendra. Je pense monter à Angkor le mois prochain pour travailler et je m’en réjouis beaucoup. j’ai pu faire un peu de peinture pendant que j’étais encore mitrailleur mais je n’avais guère le temps car le métier de soldat est fatiguant à la colonie à cause du climat et mes heures de loisir se passaient à me reposer. Mais maintenant c’est fini depuis deux mois j’ai pu faire des choses intéressante à Wat-Nokor ou il y a une ancienne pagode splendide au milieu d’une magnifique forêt. Je commence à parler un peu le cambodgien ce qui me donne accès facile chez les bonzes. C’est une langue très difficile surtout à lire et à écrire mais avec de la patience on s’en tire. Donne moi de tes nouvelles, dis moi ce que vous devenez. Maintenant que la guerre est finie, j’espère que tout va se remettre peu à peu et que tout va rentrer dans l’ordre.
Donne moi des nouvelles de Nancy, la ville a-t-elle été très abîmée et les beaux monuments qui en sont la gloire sont-ils encore debout? Ici nous ne savons rien et nous sommes à l’écart aussi le courrier de France est il attendu avec impatience. Cette lettre t’arrivera vers la fin de mars. Je t’écris à Malzéville car je pense que tu y es où que l’on te ferra suivre le courrier. Je vous embrasse tous bien affectueusement.
Auguste

Auguste (1880-1951): une vie cambodgienne

Lettres d'Auguste, XXeme siècle 4 Mots »

ScarabeAuguste dont vous avez pu lire deux lettres ( visite à Angkor et la lettre à son oncle ) a eu une vie étonnante que je vous présente maintenant.

Auguste Léopold Silice naît à Nancy le 11 février 1880 de Hubert et de Suzanne Bernard. Dès son enfance son oncle Léopold l’initie à l’art et Auguste sera très proche de son oncle qui a « le goût des belles choses » et qui révèle à son neveu « l’art en [lui] fourrant le nez dans des bouquins japonais»

Installé au début du siècle à Paris, Auguste étudie à l’Ecole Guérin dans les cours de composition décorative d’Eugène GRASSET et en 1900, il participe à l’Exposition universelle pour laquelle il fournit un travail important de décoration. Il rencontre à cette occasion le chef d’usine d’Emile GALLÉ et décide alors de s’inscrire au concours d’ouvrier d’art des ateliers Gallé à Nancy. Ses premières années d’études sont donc vouées à l’art décoratif et à la découverte des arts extrême-orientaux. Il occupe ses loisirs à la peinture de paysage en plein-air, suivant en cela les enseignements de son oncle. En 1903, il découvre la Bretagne et il s’émerveille devant la campagne de Pont-Aven. Il visitera aussi les Pyrénées et observera les brumes sur la Tamise lors d’un séjour à Londres.

A partir de 1903 et jusqu’en 1910, Auguste présente au public parisien de la Société Nationale des Beaux-Arts ses tableaux. Il participe aussi à des illustrations d’ouvrages. Il remporte en 1913 un concours pour orner le livre de Boissière, “Les génies de Mont Tan-Vien” et la bourse qui accompagne cette épreuve (si quelqu’un connait ce livre qu’il me contacte!!!) . Il part alors pour un an au Tonkin où il rejoint sa mère divorcée de son père et remariée à un fonctionnaire colonial, résidant dans ce protectorat. Réformé pour des raisons de santé, il s’engage malgré tout au début de la guerre dans le 21e bataillon colonial. En 1916, il combat dans la Somme, au Chemin des Dames. Il est libéré en 1918 de ses obligations militaires avec quelques égratignures, qui lui valent la Médaille Militaire et la Croix de Guerre avec deux citations au Corps d’armée; Il est aussi nommé Chevalier de la Légion d’honneur.

L’année suivante, il s’embarque pour le Cambodge.
Depuis 1905, un musée des antiquités khmères, le musée de 1′Indochine, a été créé à Phnom Penh. En 1919, celui-ci se fond dans le nouveau musée du Cambodge. Auguste s’installe à Phnom Penh, capitale du protectorat, au début de l’année 1919. On l’engage pour ses compétences et ses connaissances de l’art de l’Extrême-Orient et il commence alors à organiser le futur musée du Cambodge, dont les nouveaux bâtiments sont en construction. En 1920, il est déjà 1′un des plus anciens fonctionnaires sur place et on l’apprécie pour son érudition. Une Ecole d’arts uniquement destinée à des indigènes est adjointe au musée.

On y enseigne «l’art cambodgien intégral, sans aucune influence européenne ». Les seuls modèles utilisés sont classiques, moulages de monuments anciens ou d’objets traditionnels. Georges GROSLIER est le premier conservateur du musée et Auguste se voit très tôt confier la responsabilité de l’Ecole. Celle-ci fonctionne sur des modalités différentes des autres institutions de l’Indochine. Fondée en 1924,1′Ecole des beaux-arts d’Hanoi enseigne aux autochtones l’étude d’après le modèle vivant, l’anatomie et l’art européen. Auguste critique cette éducation et pense que « la fusion des deux conceptions l’occidentale et l’orientale [...] ne peut produire que des œuvres hybrides et sans caractère ». Ses opinions le placent en totale opposition avec ces établissements. Ses idées sur l’éducation à donner aux Indochinois s’inscrivent dans une vision plus large de ce que doit être la colonisation. Son souhait est de développer ces pays en respectant et en préservant les coutumes de ces peuples.
L’éloignement du Cambodge de la France favorise les échanges épistolaires entre Auguste et sa famille ou ses amis de métropole. Entre 1923 et 1934, des lettres adressées par Auguste SILICE à Victor PROUVÉ témoignent des liens d’amitié entre les deux hommes. Elles permettent à Auguste de faire partager son expérience quotidienne de l’Asie. Auguste joint aux courriers des colis comprenant du thé, de l’encens ou de la soie. Les questions d’art ne sont jamais oubliées. Il envoie aussi à son ami des moulages des sculptures du musée ou du papier chinois particulièrement remarquable pour les travaux de gravure. Dans ses écrits, il porte un intérêt marqué à la vie de l’Ecole, à ses découvertes du pays, notamment d’Angkor, et du peuple cambodgien. Il a le loisir de faire plusieurs excursions sur les sites archéologiques du pays. La capitale des souverains khmers est un réel sujet d’émerveillement et d’études. L’équipe de mouleurs de l’Ecole y travaille régulièrement et Auguste Silice photographie le plus possible ces lieux. Il peint aussi des aquarelles dans l’idée de les vendre à son retour à Phnom Penh.

Auguste rédige des articles pour la revue “Art et Archéologie Khmers”, publication du musée de Phnom Penh et de son Ecole d’arts cambodgiens. Il rédige des textes sur des « Exemples d’art cambodgien contemporain ». Il présente la création locale de l’époque et sa volonté de retrouver des techniques anciennes disparues. Il écrit dans une lettre à Victor PROUVÉ ses tentatives pour redécouvrir des procédés de laque, de fonte ou d’émail. Il doit ensuite transmettre ses leçons aux élèves de l’Ecole.

Pendant les années vingt, Auguste SILICE obtient au Cambodge des commandes de décoration pour des édifices publics et privés. Pour l’Exposition coloniale de Marseille de 1922, il renoue avec la peinture décorative et 1′année 1924 est riche en préparatifs pour l’Exposition internationale des arts décoratifs se tenant à Paris l’année suivante. Cette manifestation est l’occasion de montrer dans la métropole les travaux des élèves cambodgiens. On expose notamment des sculptures ou des tissages, vitrine de la colonie. Les heures consacrées à l’Ecole nuisent aux recherches personnelles d’Auguste et il n’a même plus le temps de peindre. En 1931, Paris organise sa grande Exposition coloniale internationale sur le site de Vincennes. Toutes les colonies et les protectorats sont invités à travailler pour la réussite de l’événement. Le Cambodge tient d’ailleurs une place remarquée par la reconstitution d’une partie du grand temple d’Angkor Vat. Silice organise les travaux de moulage sur le site d’Angkor et il s’occupe de tous les dioramas du Cambodge. Une partie des ouvrages orne le palais de l’Indochine. L’Ecole des arts garnit une galerie de dix-huit mètres sur cinq dans le palais du gouvernement général. Auguste SILICE veille sur les troupes de danseuses vivant et répétant à l’Ecole. Il œuvre notamment à la restauration de leurs parures et de leurs costumes. Comme en 1906 et en 1922 à Marseille, elles font le voyage en France. Auguste est à Vincennes pour surveiller l’installation des salles, il peut ainsi prolonger son congé en métropole de deux mois. En effet, suivant les termes de son contrat, il dispose tous les trois ans de plusieurs mois de vacances en France pour se reposer. Ainsi est-il de retour notamment en 1923, 1926 et 1930. Au printemps 1927, il fait un détour par Nancy où il donne aux élèves de Victor PROUVÉ à l’Ecole des beaux-arts des conférences sur l’art Khmer illustrées de projections lumineuses.

En vivant à Phnom Penh, Auguste SILICE est un observateur privilégié de la situation politique de l’Asie du Sud-Est. La propagande communiste et les révoltes, au Tonkin et en Cochinchine surtout, l’alarment. Le statut de ces deux petits pays est différent de celui du Cambodge. Le Tonkin est un protectorat sous influence chinoise et la Cochinchine est une colonie où la justice fonctionne comme en métropole. Des troubles politiques secouent régulièrement ces deux territoires et annoncent les difficultés de gestion à venir. Silice a une vision tout à fait lucide et clairvoyante de ces conflits. Il partage les inquiétudes des coloniaux et il n’est pas isolé dans ce pays. Il a le loisir de lire des revues venant de métropole notamment l’Illustration, ou le Monde illustré, l’informant des événements français ou internationaux. Chaque saison amène son lot de touristes ou de fonctionnaires. Ainsi retrouve-t-il certains de ses amis militaires, officiers dans la marine. Auguste rend visite à travers le pays à des connaissances, des propriétaires de plantations d’hévéas. Cette culture, inconnue au Cambodge avant l’arrivée des Français, attire de nombreux aventuriers désireux de faire fortune. Avec ces amitiés, il est alors plus facile de « résister à la solitude et à l’énorme silence des nuits », car « pour comprendre l’Asie il faut avoir passé quelques jours en contact avec cette hostilité de la nature où l’homme se voit petit [...] on comprend pourquoi la vie pèse si peu dans l’esprit des asiatiques (sic) – Seulement on reste marqué pour le restant de ses jours »
Auguste parle à son oncle de sa fascination pour ce pays lumineux, et le Col des Nuages, « il n’y a pas un pays au monde qui vous prenne plus que celui-ci ». Tourane est à cette époque un port commercial et militaire important. Auguste choisit cependant un site d’où sont absents les témoins de la colonisation. De plus la situation politique est parfois très agitée. Il lui arrive de partir travailler armé et ses « expéditions picturales [ont] un petit côté guerrier qui ne [lui déplaît] pas ».
Les lettres d’Auguste s’espacent après 1935, il parle de son inquiétude par rapport aux événements qui se déroulent en Asie, il parle de la guerre qui devient inévitable et se méfie des japonais . A partir de 1938, la famille ne reçoit plus de nouvelles d’Auguste et s’inquiète. Marthe SILICE veuve de Léopold écrit au Service social du Ministère des colonies pour les Renseignements aux familles le 6 mai 1946: il lui est répondu: “Mr Silice nommé directeur de la Banque de crédit agricole de Thudaumot n’a pu continuer ses fonctions et a rejoint le Cambodge début avril. Etait en bonne santé à son passage à Saigon”
Ensuite à nouveau plus de nouvelles ce qui est inquiétant vu la situation de la région à cette époque; jusqu’en 1951 où par l’intermédiaire d’amis Marthe SILICE reçoit des nouvelles: “J’ai fini par retrouver M. Silice par l’intermédiaire et avec l’aide du Conservateur du Musée, et finalement Je suis allé lui rendre visite moi-même. Je l’ai trouvé dans un appartement très “local”. Deux pièces ou plutôt une grande pièce séparée en deux par un paravent. Il vit d’un coté avec sa Cambodgienne (il se sont mariés en mars 1948) dont la famille, nièce, neveux, etc; occupe l’autre partie avec le grouillement de règle. Son coté à lui est pourtant propre et bien tenu. Il les jambes paralysées, mais peut encore lire, très difficilement, des caractères d’imprimerie. Il sera donc heureux de vous lire si vous faites taper la lettre à la machine. Il semble passer son temps avec des romans policiers, et, naturellement, il fume.Il semble avoir toute sa mémoire et parle volontiers de ses amis de Nancy et de sa jeunesse, sans regrets semble-t-il. il semble bien soigné, avec dévouement. Mais c’est le type, hélas, du vieux colonial. Au mur des photos de famille, sa mère sans doute, très distinguée, mais à coté des photos de la famille cambodgienne qui jurent un peu. Il sera certainement très heureux d’avoir de vos nouvelles et Je pourrai aller le revoir pour écrire sa réponse. Toutefois ne le croyez pas malheureux, il ne m’a pas donné cette impression.”
Mais en décembre 1951 Marthe apprend la mort d’Auguste: “il est mort sans souffrances, on peut dire qu’il s’est éteint. Il avait perdu depuis longtemps semble-t-il la faculté de sentir et de souffrir”
Ce qu’il reste d’Auguste SILICE, ce sont quelques gravures, quelques tableaux dont je ne possède que photos, mais grâce à toutes ses lettres (plus de cent..) j’ai eu l’impression de le connaître un peu…

Auguste à Angkor, août 1926

Lettres d'Auguste, XXeme siècle Pas un mot »

Angkor(Dans l’ombre de la porte d’enceinte d’Angkor Vat on aperçoit au bout de la longue allée dallée le temple proprement dit. (photo d’Auguste)

… » Je reviens d’Angkor, j’y ai passé dix jours tout à faits intéressants, j’avais mon équipe de mouleurs à qui j’ai donné du travail ce qui m’a fait me promener dans tous les temples nouvellement dégagés? Il y en a de splendides, l’un le Neah Pon est très curieux, il y a un petit temple qui est tout entier pris dans les racines d’un énorme banian et il est au milieu d’un bassin, autour il y a quatre autres bassins qui communiquent avec le bassin central par de s portiques avec d’énormes gargouilles. Le temple est dédié à Lokeshvara, le guérisseur et ça devait être le lourdes de l’époque. C’est un endroit sauvage avec de s arbres monstrueux, plein de bandes de singes qui gambadent dans les arbres. Les cerfs y viennent boire et il y a des traces de tigres et de panthères partout. On ne peut y aller le soir, la porte d’entrée est couverte par un chèvrefeuille qui n’est qu’un bouquet de fleurs et qui sent encore plus que celui de chez nous, d’ailleurs ici toute la végétation est monstrueuse et désordonnée, les lianes font périr des arbres immenses en les étouffant ou en serrant leur tronc alors ils s’écroulent et ça fait un fouillis inextricable. Les douves d’Angkor étaient couvertes de lotus et de nénuphars; j’ai été revoir le bayon (?° avec ses 45 tours à quatre visages de trois mètres de haut qui vous regardent avec l’air de se moquer du monde. On se sent regardé de tous les cotés. C’est un temple étonnant, un véritable labyrinthe, voilà plus de dix fois que j’y vais et je ne suis pas sûr d’avoir encore tout parcouru. Il y a des galeries qui se recoupent et s’enchevêtrent, on tourne pendant un quart d’heure on , se retrouve à l’endroit d’où on est parti et il faut faire attention car elles sont assez sombres et dans l’une d’elles il y a un puits qui s’ouvre au ras du sol, ce puits je ne l’ai encore vu que deux fois et je ne pourrais pas y aller tout droit en arrivant, je sais qu’il est dans la portion nord est du temple mais où? Ce qui augmente le gâchis c’est qu’il a été construit en plusieurs fois, alors il y a des terrasses qui viennent buter contre les frontons de portes condamnées et on arrive dans des galeries qui ne conduisent nulle part, c’est un endroit mystérieux et un peu terrible, j’ai eu souvent l’impression désagréable que je ne pourrai pas en sortir. J’ai vu des touristes en sortir complètement affolés avec l’air de fuir, on y a une impression d’horreur et de quelque chose de sinistre et puis tout le temps ces têtes qui vous regardent et qui sont toutes pareilles. Dans les galeries sombres, il y a des chauves souris vampires énormes qui sont dérangées et vous frôlent la figure avec leurs grandes ailes, ça n’est pas agréable du tout, mais c’est un temple très intéressant. Il a d’abord été dédié à Lkashvara donc au culte bouddhique puis après on l’a dédié à Civa, le dieu de la vie et de la mort et il est vraisemblable qu’il y a eu des sacrifices horribles là dedans. Ca ne contribue pas à vous rassurer à cause des idées qu’on se fait quand on y est. Le Bayon est beaucoup plus ruiné qu’Angkor Vat, il est au centre de la ville d’Angkor Thom et derrière il y avait le palais royal et le grand forum dominé par la terrasse des éléphants dont le socle est décoré d’éléphants grandeur naturelle. Je suis aussi allé voir les Khleangs, le prah Pithu et le Phiméankas, au palais royal on commence à voir le plan d’ensemble et on a mis à jour des piscines parementées de sculptures superbes, elles sont dans les cours extérieurs et il est impossible d’y aller sans passer par le palais. Ce sont sûrement les habitations et les piscines particulières des princesses, des reines et des danseuses sacrées. Ca devait être superbe, tout le tour de s bassins est en gradins avec des parties droites où sont des figures d’Apsaras (?) qui tiennent des guirlandes de fleurs. On a trouvé de grands bassins de cuivre et le fond est plein de matières à moitié calcinées, il y a dû y avoir une catastrophe, on n’en sait rien, c’est irritant de ne pas pouvoir percer le mystère de la fin de l’empire Khmer. C’était du IX au XIIIe l’empire d’Asie le plus important après la grande Chine, il comprenait le sud Annam, la Cochinchine actuelle, le Cambodge, presque tout le Laos, le Siam et la moitié de la presqu’île Malaise de Malacca. Il y a là encore des tribus qui parlent le cambodgien et tout s’est disloqué, on ne sait pas comment, on s’en doute mais ce n’est pas sûr. On le saura peut-être un jour au moment ou on ne cherchera plus. C’est toujours comme ça que les choses se passent. …… C’est parfois ennuyeux d’être loin. C’est le revers de la médaille mais on ne peut pas tout avoir. Ca devient de jour en jour plus accessible et nous le voyons par le nombre toujours croissant de jeunes gens qui arrivent ici. Beaucoup de Centrale , polytechnique et de l’institut agronomique. Ils ont de belles situations, surtout les derniers car en ce moment c’est une ruée de capitaux sur les terres rouges du Cambodge pour planter des hévéas. Excellent placement, ça met sept ans à produire mais la deuxième année paye tout. et pendant 25 ans ça rapporte gros.
A bientôt de tes nouvelles et mes bons souhaits. »

Auguste

Auguste (1880-1951) au Cambodge

Lettres d'Auguste, XIXeme et XXeme siècles 2 Mots »

AugusteUn carton dans le grenier…. une nouvelle surprise!
La correspondance (une cinquantaine de cartes postales et de lettres) entre Auguste parti au Cambodge après la guerre de 14/18 et son oncle Léopold.

Phnom Penh, le 29 février 1921

Mon cher Oncle

Je pense que pour vous voilà l’hiver qui se termine, pour nous aussi et ce matin quand je suis sorti sur la véranda, j’ai senti le souffle tiède et humide de la mousson du sud-ouest. C’est la saison sèche qui se termine et les pluies vont venir et aussi la chaleur mais à Phnom-Penh, il n’y a guère que du milieu de mars à fin mai qui soient un peu dur et la grosse chaleur dure 15 jours. Du reste je pense que nous ne souffrirons pas trop cette année puisque la mousson s’installe déjà. Toutes mes orchidées sont en fleurs, j’en ai près de 40 différentes et surtout les orchidées terrestres sont superbes en ce moment. C’est une grande tige avec une grappe d’étoiles violettes pourpre. J’en ai une jaune tigrée de brun rouge, la grappe pend et a 60 cent. de long. Elle sent la vanille d’ailleurs la vanille est une orchidée mais je n’ai pas pu en avoir. On m’en avait promis mais je n’ai rien reçu. Il y en a à Kampot et dans les forêts de Popakvil. Le gouverneur de Kandal m’en avait promis aussi mais je n’ai rien vu venir. Toute ma véranda est tapissée de fleurs et on m’a apporté un champa qui est aussi tout en fleurs et qui sent un peu comme les tubéreuses, il a 2 mètres de haut et quand il sera grand il couvrira la maison. dans la cour j’ai un papayer toujours plein de merles qui viennent manger mes papayes et qui font un potin assourdissant et rien ne les fait partir. Les cambodgiens répugnent à tuer les bêtes et tout mon personnel a été scandalisé un jour que j’ai tiré un coup de fusil qui n’a tué personne. J’ai du y renoncer. J’ai pris des cambodgiens aussitôt que j’ai su parler leur langue , ils sont bien plus honnêtes et très dévoués et ma maison marche admirablement, de plus on les paye beaucoup moins cher, j’ai 4 boys pour 50 piastres, deux hommes et deux femmes, ce sont les femmes qui travaillent le plus comme dans tout l’orient et je crois que je vais en prendre encore une avec une jeune fille pour faire les courses et jouer de la musique. C’est très agréable de s’endormir en entendant leur musique qui est douce et accompagnée de chants à peine modulés et comme dans le lointain. Ca fait partie du service des femmes et j’ai trouvé le système très à mon goût. D’ailleurs dès qu’on parle la langue ici, on a tout ce qu’on veut et on est considéré comme un cambodgien et c’est extraordinaire en fait d’avantages. Ainsi je ne paye plus les fruits, ce sont les parents des domestiques qui m’en apportent et de superbes qui n’ont pas traîné au marché. On m’a apporté des poissons qu’on a pêché pour moi dans le fleuve. Et c’est toujours ce qu’il y a de mieux qui est pour moi. Je ne suis plus le barang -l’étranger – je suis le louk – le maître -. Il y a des siècles de traditions derrière cela. J’ai consenti à laisser faire la cérémonie pour que les cambodgiens puissent honorer leur Bouddha et brûler des bâtonnets devant les statues des dieux dont ma maison est pleine, et le bonze est venu consacrer les autels. Ca a été épatant, ils ont fait des serments de fidélité et le bonze a lu les satras saintes sur le respect dû au maître qui nourrit et qui protège. Je suis leur père et mère et en retour ils doivent aimer la maison. Tout cela est très bien. J’ai généreusement donné une piastre pour les offrandes et deux poulets à la pagode, je suis donc un saint homme ce qui ne m’était pas encore arrivé.
Le bonze, chef de la pagode voisine vient quelque fois me voir. Il s’installe sur le lit de camp avec sa grande robe jaune et sa vieille tête toute rasée; il ressemble à son Bouddha et il me raconte des histoires en fumant mes cigarettes. L’histoire de la reine Phinesavane et du prince Sorivong, et la guerre du roi des géants avec le roi des singes Hanuman et tout ce qu’il faut faire pour éviter les maléfices des mauvais génies qui viennent dans les maisons à la tombée du jour, tout l’auditoire en frissonne. Cela fait passer les heures chaudes jusque vers onze heure ou la brise se lève et où on peut dormir.
Je t’écris ce soir dans le silence de la nuit, tous mes gens sont partis à la pagode car aujourd’hui est un jour magique et il faut aller porter des fleurs au génie. Les femmes sont parties avec l’écharpe orangée des grandes cérémonies, le krama, et les bracelets de jasmin et quand elles reviendront, elle se prosterneront en disant “sa thak louk tveu bonn” et je répondrai “sa thak taleng sa thak nene” et j’aurai aussi un petit paquet de fleurs de jasmin emballé dans un morceau de feuille de bananier. Je vais aussi quelque fois à la pagode quand il y a une cérémonie qui m’intéresse et il y en a souvent. Le peuple cambodgien passe sa vie en fêtes d’un bout de l’année à l’autre, il n’y a que l’embarras du choix. Le bonze de la pagode d’Onalum m’a invité à la cérémonie de la pose d’un Naga sur le toit de la pagode Saravanne et je m’y suis bien amusé. C’est très beau comme couleur, les vêtements des femmes avec leurs écharpes de toutes les teintes et les bonzes en jaune safran et des fleurs partout, de la musique et des chansons puis des prières. Cela a beaucoup d’allure et puis j’y suis toujours le seul européen, les gens d’ici ne s’intéressent à rien et trouvent cela ridicule sans se douter que ce sont eux qui sont idiots. Je passe naturellement pour un fou d’aller voir ces machins-là au lieu d’aller comme tout le monde au cercle jouer au poker. Malheureusement je ne sais pas jouer au poker et je ne vais au cercle que pour chercher des bouquins à la bibliothèque. Toujours beaucoup de travail mais de plus en plus intéressant. J’ai demandé au roi une ordonnance pour demander aux gouverneurs des renseignements concernant les monuments anciens et les traditions et je reçois des compte rendus énormes et qu’il faut vérifier avec les anciens travaux. C’est passionnant mais il faut faire très attention. Je convoque les deux chefs de secte Mohonikay et Thomyut pour m’éclairer mais le plus souvent les renseignements sont contradictoires naturellement et je pense devenir fou d’autant qu’ils ne peuvent pas se voir l’un l’autre et il suffit que le premier émette un avis pour que l’autre déclare tout de suite que c’est faux. Mais c’est très amusant tout de même. J’ai trouvé quatre inscriptions nouvelles qu’il va falloir aller chercher, ça va être une tournée difficile car c’est loin de toute route et on ne peut y aller qu’à éléphant et pendant les pluies on risque de rester en route car les grosses bêtes ne peuvent plus marcher dans la boue.
A bientôt, je m’embarquerai à la fin décembre et irai d’abord à Alger où ma mère va définitivement habiter et je rentrerai vous voir au printemps.Je vous embrasse tous
Auguste