14 novembre 1914

14 novembre 1914

Chère Cécile,

Je suis à l’abri des balles, tout le régiment est aux prises et l’affaire est chaude. On sent que les prussiens font tous leurs efforts pour nous forcer : c’est heureux que nous soyons là. Le canon continue à tonner sur le village incendiant des maisons de temps en temps. Mais, je te le répète, je suis à l’abri. C’est un rude  moment à passer, car l’effort de l’ennemi est puissant. Un commandant prussien fait prisonnier hier, a raconté que le kaiser a déclaré que si le 13 l’ Yser n’étaient pas franchie, il ordonnerait la retraite générale. Le commandant aurait ajouté : si ce n’est pas vrai, vous pourrez

me fusiller. La nuit a été rude ; il est une heure de l’après-midi et nous tenons toujours, le 26e a fléchi un peu, bref c’est un moment un peu critique,  je voudrais être à demain pour savoir ce qui va se passer.

Avec cela le temps est épouvantable. Les hommes dans les tranchées sont dans un état épouvantable. Oh ! Certes ce n’est pas beau.

Heureusement, le moral reste bon, et cependant en présence de ce mauvais temps et de ces attaques réitérées on excuserait presqu’un moment de découragement.

Cela serait terrible, et je fais des vœux pour que nos braves tiennent jusqu’à ce soir. Je n’ose envoyer cette lettre, je l’achèverai dès qu’une issue à cette situation se dessinera. À demain chérie, ou à ce soir, je vais vivre d’ici là bien anxieusement.

4 heures.

Je rentre de l’enterrement d’un lieutenant du régiment tué hier, un adjudant nommé lieutenant depuis la guerre. Un général de cavalerie que nous avons rencontré en route s’est joint au cortège. C’était triste, mais qu’elle

ne fût pas ma désolation quant j’appris que Raymond venait d’être tué. Quel choc cela me produisit ! J’espère avoir des détails tout à l’heure, en ce moment le  bombardement redouble. Une compagnie du 26e vient de se rendre, les nôtres, le 37e tiens bon. J’apprends que la maison dans laquelle se trouve le colonel et où je fais porter à manger, est démoli par un obus. Il n’y a pas eu d’accident de  personnes. A tout à l’heure ma chérie ! Je suis inquiet.

Quelle nuit, quelle transe, mais aussi quelle joie. Nous avons successivement reçu les renseignements suivants : attaque furieuse des allemands en un seul point par flots compacts sur un seul bataillon du régiment, le premier qui a eu à soutenir les efforts de quatre régiments allemands. Ce bataillon, celui où était Raymond n’a pas bougé d’une semelle. Grâce à lui nous restons au-delà de l’ Yser. Mais que de perte chez nous ! ! Quant aux prussiens, cette folie de vouloir passer coûte que coûte, en bloc, pour se donner de l’aplomb nous permet de tirer dans le tas. Les rangs sont fauchés comme un champ de blé, néanmoins, ils avancent quand même et ce n’est que lorsqu’ils arrivent sur la tranchée et si on a eu le courage de ne pas l’évacuer, qu’ils viennent se faire enfiler. Quelle haine a-t-on du inspirer à ces sauvages ou alors quelle conception du patriotisme ont-ils? On ne peut nier leur courage, car ils ont des privations plus sensibles que les nôtres.

Bref ma chérie, cette journée et cette nuit de cauchemar, ont un réveil réconfortant malgré les deuils que ce combat vient de coûter. Ce n’est pas une victoire, mais on se demande quelle est la force qui a permis à un bataillon de résister à quatre régiments, c’est-à-dire à seize autres bataillons : 1 contre 16 ! !

C’est de l’héroïsme.

Je veux terminer sur cette bonne impression. Ce matin on entend pas un coup de fusil sur la ligne, ils en ont assez. Il fait d’ailleurs froid, il a gelé un peu et ce matin la neige tombe clairsemé. Je n’en souffre pas, rassure-toi.

La canonnade paraît se diriger sur Ypres, ils n’en laisseront pas.

Notre nouveau colonel qui sort de chasseurs et ne voyait que ces chasseurs, a dit hier soir que le régiment avait fait le maximum d’efforts, qu’on ne pouvait exiger plus. Je crois qu’on va nous envoyer au repos.

Toujours pas de lettre, sinon une carte de Rodriguez et une de Valette, tu parles que je m’en fous. Je serai pourtant heureux en ce moment d’en recevoir une. Hier j’ai assisté au dépouillement, il y avait là plus de 3000 lettres, mais rien  pour moi. Ce sera sans doute pour ce matin.

Je t’embrasse fort, bien fort

Ton tout à toi

J.Druesne

Je ne sais s’il me sera facile de découvrir le corps de Raymond. Je vais m’en occuper. Le champ situé en avant du 17e est littéralement couvert de cadavres allemands

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«Historique du 37e régiment d’infanterie. France. 1914-1918″

Le lendemain,(14/11 ndlr) dès la pointe du jour, l’ennemi, voulant reprendre le bois, débouche en masse de Bixschoote et s’empare de la lisière. Un combat sanglant et acharné se livre alors à l’in térieur du bois; nos hommes font une défense opiniâtre. Mais, menacés sur notre droite à l’extérieur par la progression de l’ennemi, nous sommes obligés de nous replier à la lisière sud d’où ses efforts violents et répétés sont impuissants à nous déloger.

14 novembre 1914 (JMO du 37e RI)

 Au point du jour, les Allemands déclenchèrent une contre-attaque vigoureuse débouchant de Bixshoote qui rejeta le premier bataillon dans le bois.

 À 12 heures, le 9e groupe cycliste ( Capitaine Pauly) est mis à la disposition du régiment. À 14 heures il reçoit l’ordre de rétablir la liaison entre le premier bataillon (commandant Javelier) et la gauche du 26e.  A la fin de la journée, le premier bataillon est fortement attaqué et rejeté jusqu’à la lisière sud du bois triangulaire où il se maintient.

 Cartographie du 14 novembre 1914

 

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