24 octobre 1914

24 octobre,
Mauvais côtés du métier :
C’est le colonel qui me faisait appeler et m’a fichu une sale corvée, il s’agissait de faire identifier et enterrer neuf soldats trouvés foudroyés par un obus dans une cave du village. Les corps, en raison de l’état épouvantable dans lesquels ils se trouvent, sentent déjà et je t’assure que je ne me croyais pas le courage de diriger pareilles opérations, mais comme je te le dis plus haut la vue de tant de choses extraordinaires, surnaturelles, dirais-je, vous émousse et durcit le cœur. Bref, j’ai accompli ma lugubre besogne et ai été assez heureux de relever les noms, la plupart sont de Nancy : Richter, Grégoire, Lemoine, Naudin… etc…. Je n’ai pu reconnaître la figure car ceux qui avaient encore leurs têtes avaient la figure horriblement tuméfiée.
J’avais avec moi une quinzaine de territoriaux qui s’acquittèrent bravement de leur besogne. Quand les corps ou les morceaux de corps furent déposés dans une grande fosse, j’ai eu la force, avant de les faire recouvrir de terre : « allons, mes amis, saluons une dernière fois nos camarades et disons leurs  adieux. » Mais il me fut impossible d’en dire plus et la besogne s’acheva dans l’obscurité, sans lumière, puisque à 500 m de là sont les Prussiens. On aurait cru que ceux-là se doutaient de quelque chose, car aucune balle ne partit des tranchées pendant ce temps.
J’ai remercié et serré la main à tous ces bons territoriaux, (il préfère ces besognes que d’aller au front) et ils avaient l’air bien émus.
Ah ! Dis-je au colonel, vous n’auriez pas réussi à me faire faire ce travail, il y a deux mois. Il me serra la main et me remercia. J’avais encore une vache à faire enterrer, tuée dans l’écurie, mais elle était tellement gonflée, que je dus remettre la besogne à ce matin, car il faudra que je fasse élargir la porte de l’écurie pour la sortir.
Clément, lui, visite les puits, fait nettoyer les abords du village et enlever les cacas. Ce sont des corvées absolument nécessaires, si nous ne voulons pas être atteints de maladies comme les Allemands. Or, notre état sanitaire est merveilleux, bien meilleur à celui du temps de paix.
C’est donc encore une autre façon de faire son devoir, est le croiras-tu, je trouverais naturel de recommencer, je vais aller faire un tour et viendrais achever ma lettre. J’ajoute encore, que ce soir, après mon lugubre travail, j’ai mangé de bon appétit et t’envoie le menu. Je regrossis, je suis débronzé, ah que c’est bizarre ! !
Rien de nouveau : une nouvelle corvée : un déserteur à juger mais pour cette fois, il ne faut pas de sentimentalité paraît-il.
Je termine ma chérie, en te répétant de ne pas te chagriner sans raison. Tout va bien. Les « distractions » que l’on accorde m’occupent et me font passer le temps plus vite.
Je t’envoie, ci-joint, une lettre de Simon. Je l’ai lu à table devant les deux colonels, le colonel de Lobit qui fait toujours fonction de général de brigade et  est revenu, je te l’ai dit, manger à notre popote.
Je t’embrasse fort, très fort, aussi fort que je t’aime.
Amitiés à tous

J.Druesne
Je n’ai besoin de rien.
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Fonquevillers,  24 octobre 1914  (pas de Calais)

Mon bon gros Robert (ndlr: fils ainé de Jules et Cécile)

Je reçois ta carte du 8 octobre et te remercie de la joie qu’elle me procure. Toutefois, tu exagères ton admiration car, je ne fais que mon devoir, simplement.

Maman te racontera sans doute une aventure d’obus dont j’ai été le… témoin, cette affaire m’a fait plaisir car j’ai eu la preuve qu’il ne restait pas la moindre parcelle de frousse si toutefois je n’en ai jamais eu. À mon tour, j’en retourne ma reconnaissance à l’auteur de mes jours, qui serait dans un fameux état s’il était encore là…

Ici, c’est chaud, mais on travaille sur place retranchée fortement, précédées par des réseaux inextricables de fil de fer, il est impossible de bouger et en se fait tuer bêtement par des balles tirées par des cochons perchés dans les arbres ou par l’artillerie (qui elle ne répond plus, les Boches doivent être à court de munitions) à certains endroits, nos tireurs sont à 250 m des boches. Ils leur font même des farces : hier un loustic a soulevé au-dessus des tranchées une vieille marmite avec un bâton, aussitôt les Boches ont tiré dessus, et nos farceurs avec un chiffon marquaient des rigodons, des balais etc. … Suivant que la marmite était touchée ou pas.

L’état sanitaire est parfait, les distributions de toute nature se font d’excellente façon. Les hommes ont des mines superbes et sont admirables de bonne humeur. – Mon gros, je me porte à ravir, je suis débronzé et repris ma grosseur, j’ai une figure d’employé de bureau. . Penses donc, quinze jours passés sans danger. Bonne table, bon gîte : je dis bon gîte, car il ne reste que ma chambre indemne dans le bocal que j’occupe, les autres… Faut voir ça. Ce qu’il y a de cocasse c’est que j’ai : lit de milieu, toilettes, armoire à glace, et que quand j’ouvre ma Porte, les déblais s’écroulent sur mon tapis. Il n’y a plus de carreaux, mais j’ai collé du papier et je ferme « les doubles rideaux »,  les persiennes sont parties couvrir les tranchées… Tableau hideux, magnifique, admirable, et désolant à la fois, agrémenté du bruit incessant de canon, le jour et nuit, ce qui ne m’empêche pas de ne faire qu’un somme, sauf les cas d’aventure comme celui auquel je fais allusion plus haut.

Rassure-toi donc, comme toi j’ai la conviction intime que nous en sortirons. C’est dommage que maman m’ait fait promettre de rester avec ma bannière, tu sautes d’un grade par semaine c’est dire d’autre part que les victimes sont nombreuses.

Allons, bon courage. Je t’embrasse bien fort.

J.Druesne

Et ces galons d’auxiliaires ?

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24 octobre 1914 (JMO du 37e RI)

Même mission que la veille.

Cartographie du 24 octobre 1914

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