4 septembre 1914

N° 4 par Excelsior – 4 septembre 1914

Ma Cécile Chérie

Quelle joie en recevant tantôt tes mots des 20 et du 31. Ce dernier m’arrive par Clément, mon compagnon d’armes qui m’a quitté pour rhumatismes ou… frousse intense.

Tu as bien fait de me tenir au courant de ce qui se passe à Maréville. J’avais écrit au directeur une lettre dans laquelle, je faisais appel aux quelques bons sentiments qu’il peut avoir. Je vivrai sans doute pour constater s’il exauce mes désirs.

Je connaissais ma chérie le décès du fils du général de Castelnau, je n’avais pas voulu t’en parler, mais je l’ai appris peu de temps après, quelques heures après car je n’étais pas éloigné. Ce fut un jour qui comptera dans mon existence. Le colonel veut me faire nommer capitaine, évidemment je veux faire mon devoir, mais tout en le faisant honorablement, j’ai moins de péril que si je commandais une compagnie. Ah ! Si j’étais de retour, avec la satisfaction que tout bon Français désire, comme je demanderais à être soldat de seconde classe !!

J’ai vu aussi, sur un journal le ??  Heim. Quel malheur. J’en ai vu aussi ici de bien cruels dont je n’avais pas cru devoir te parler… Laffitte dont j’étais devenu le camarade, le directeur de l’express (?) a été tiré le même jour que le fils du colonel de Castelnau, en cette fameuse journée où le 37e a été tant éprouvé.

En ce moment tout est calme, les régiments de méridionaux sont fondus ou foutu le camp.

La 11e division seule reste ici et barre le passage à l’ennemi dont le désir d’entrer à Nancy est manifeste, mais c’est plus difficile paraît-il que d’entrer à Paris. Ah ! Pourquoi, le désir de faire plus que je voudrais, est-il combattu par cette soif de vivre, non de vous revoir tous ! Quel jour béni sera celui-là. Depuis 2 jours, à 1000 mètres à peine de l’ennemi, nous nous calfeutrerons sous la terre, c’est le seul moyen de se défendre contre l’artillerie qui tue si bêtement. Le naturel revient au galop, et j’ai passé ma journée à capitonner avec le sapeur, un gourbi qui a l’air d’une villa. Avec des trucs les plus disparates, j’ai fait une chambre à coucher couverte en paille, où nous couchons 4, le colonel, son capitaine adjoint, son adjudant nommé sous-lieutenant aujourd’hui et moi.

Le colonel a bien ri de cette installation qui nous a permis de dormir sans avoir froid.

Le vaguemestre est appelé à Nancy, je lui confie ma lettre. Est-ce que M.Thiery s’acquitte complaisamment de mes missives, demandes-lui.

N°5 par Excelsior ou autre occasion

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4 et 5 septembre 1914

Ma chère Cécile

Un journal que je t’envoie, ci-joint, vient de me tomber sous les yeux. Comme tu le verras, il s’agit de la compagnie d’assurance sur la vie. Plusieurs cas se présentent ; d’abord nous avons deux polices, l’une de 8000 F, l’autre 5000 F.

Occupons nous de celle de 8000 F qui expire au mois de novembre et pour laquelle nous n’avons plus qu’une dernière prime à payer ; pour celle-là, il n’y aura qu’à payer quand on présentera la quittance et nous serons quitte. Elle est, je crois de 70 ou 80 francs.

Quant à celle de 5000 F, deux cas, comme je te le dis plus haut, sont à étudier.

1° cas, il faut payer la prime dite de l’avenant, ou purement et simplement cesser de payer jusqu’à nouvel ordre, les compagnies ayant pris l’engagement de ne pas résilier en cas de non-paiement et je crois ma chérie étant donné les délais assez courts accordés que tu ferais bien d’aller trouver M.Weill qui est un homme de bon conseil, tu lui communiqueras le journal ci-joint qu’il doit d’ailleurs connaître et tu feras ce qu’il te dira.

D’autre part ma pension militaire échoit le 1er septembre me paiera –t-on jusqu’à cette date où jusqu’au 1er août date à laquelle j’ai été mobilisé ?

C’est encore un renseignement que tu pourras demander à la Trésorerie générale… S’il est nécessaire de fournir un certificat de vie, tu demanderas une formule ou bien s’il n’en existe pas, tu demanderas si un certificat de vie délivré par l’officier du régiment chargé de l’état civil est suffisant, soit pour obtenir paiement des 2 derniers mois juillet et août, soit du trimestre en entier.

Je pense, ma chérie, être suffisamment clair, il va sans dire que si tu trouvais une combinaison meilleure que la mienne tu ne devrais pas hésiter pour sauvegarder nos intérêts. En ce qui concerne Robert, je sais que beaucoup d’étudiants moins anciens que lui en études ont déjà été promus médecins auxiliaires. L’avantage est énorme au point de vue pécuniaire, car il aurait alors la solde d’adjudant au lieu de celle de soldat. Mais pour cela il devrait se faire proposer par un médecin qu’il connaît et ne pas hésiter à raser les protecteurs qu’il pourra trouver. Il n’y a que les c….. qui montent la garde. D’ailleurs il y a des cas analogues. Le fils Mirgon est nommé dans ces conditions. Cette lettre tu le vois ne concerne que nos intérêts, je ne te parle pas de moi. C’est toujours ici le bruit assourdissant du canon, mais en ce moment, le repos physique. Je me suis rasé tout à l’heure et débarbouillé avec l’eau du petit seau à confiture, ça fait du bien.

Je ne manque de rien, tout va bien.

Je t’embrasse bien fort.

Ton affectionné

J.Druesne

J’écrirai à robert ce que je te dis. Mais fait le quand même, ta lettre arrivera peut-être plus vite.

J’avais écrit cette lettre pensant avoir une occasion de te la faire parvenir à Nancy. Cette occasion ne se présente pas, en revanche ce matin (Clément) notre compagnon d’armes m’envoie de Nancy un petit paquet contenant mes binocles (qui me vont à ravir) du chocolat et une éponge. Je retrouve bien là tes délicates attentions. J’avais encore du chocolat car ma provision avait été complétée par celui qui était contenu dans le paquet que M.Weil m’a apporté un jour et qui était dédié à son fils. Tu m’as promis à cette époque d’aller le voir, l’as tu fait ?

Ce matin, nous avons eu la douloureuse surprise de voir reculer les troupes qui étaient à notre droite et à notre gauche.  La tête du 37e fut ainsi complètement en l’air (?) et tournée par l’ennemi, 2 compagnies furent ainsi tournées et la nouvelle nous fut envoyée ici quand je dis à nous je veux dire au colonel puisque je suis toujours auprès de lui. Par suite ou quelle chance, sans laisser un blessé, purent elles passer au travers les rangs ennemis, je l’ignore, toujours est-il que le commandant ramena tout son monde en ordre et au complet, alors que tout le reste du régiment restant sur ses emplacements, voyait déborder à sa droite et à sa gauche, les troupes amies. En voyant ce résultat nos généraux n’osèrent pas nous faire reculer et ordonnèrent au contraire aux autres de revenir. Le régiment s’est encore rendu célèbre en cette circonstance… Je ne t’ai pas parlé du décès du capitaine Mathieu dont j’ai d’ailleurs été surpris car je croyais sa blessure légère. Mais je vois son faire part sur le journal. Pauvre vieux, pauvre veuve et fille !!

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4 septembre 1914 (JMO du 37e RI)

Le régiment reste sur ses positions de la veille et continue l’organisation de la position. A 15h30, il reçoit avis que le 2e bataillon doit être attaqué. Le général de Brigade donne alors l’ordre suivant: Portez immédiatement 2 compagnies pour appuyer ce bataillon. Ces compagnies se tiendront vers l’entrée Ouest de Crévic. A la nuit, ces compagnies se porteront à l’emplacement de la veille, 1800m Est de Grandvezin. Ces deux compagnies rentreront demain matin pour 4h30.

L’attaque prévue eut lieu à 20h30, sur le bois au Nord du moulin de Deuxville et sur Deuxville. Les postes avancés furent submergés et après une vive fusillade, les allemands occupèrent Deuxville et s’avancérent lentement sur la croupe de Deuxville.

Le capitaine Yvon qui était au moulin de Deuxville reçut l’ordre d’exécuter une contre attaque. Il exécuta ponctuellement l(ordre et fut tué pendant le combat, mais sa compagnie, ainsi que la 3e purent se retirer au milieu des allemands. Elles rentrèrent à Petite Maixe. Tout le bataillon passa la nuit à Petite Maixe sous la menace d’une nouvelle attaque. Les 2 compagnies du 1er bataillon étaient arrivées à 23h30.

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(«Historique du 37e régiment d’infanterie. France. 1914-1918″)

Le 4, l’ennemi passe à son tour à l’offensive et, après une préparation d’artillerie dont seul il avait le secret et les moyens. à ce moment, il submerge notre première ligne au moulin de Deuxville et au bois de Petite-Maixe.

La 5ème compagnie (capitaine YVON), malgré une résistance acharnée dans le moulin de Deuxville et malgré une vigoureuse contre-attaque, doit, pour ne pas être encerclée, se frayer un passage à la baïonnette. A sa gauche, le lieutenant BONNARD ( 3ème compagnie ) mène également une lutte opiniâtre dans le bois de Petite Maixe, et on croit sa compagnie perdue quand elle rentre dans Petite-Maixe après s’être frayé, elle aussi, un passage à la baïonnette.

La lutte dans Petite-Maixe se poursuit alors opiniâtre et ardente. Mais averti qu’à sa gauche, sur la rive droite du Sanon, l’ennemi s’étant emparé de Maixe, marche sur Crévic, voyant d’autre part les Allemands progresser à sa droite sur la croupe de Deuxville, le commandant KRAFT fait évacuer Petite-Maixe. Le repli sur la croupe au sud de Grandvezin se fait avec ordre et sang froid et malgré les mitrailleuses qui bordent déjà la rive droite du Sanon entre Maixe et Crévic ; les pertes du bataillon sont relativement minimes quand il a pu échapper à l’étreinte de l’adversaire. C’était le dernier coup de boutoir de l’ennemi. Il ne devait pas aller plus loin

Cartographie du 4 septembre 1914

 

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