6 décembre 1914

Aux tranchées, dimanche 6 décembre 1914

Chère et bonne Cécile,

Hier je n’ai pas pu t’écrire car nous avons reçu le baptême des inondations en tranchées. Oh rassure toi ça n’est pas terrible puisque la litière de ma cania, qui ressemble à s’y méprendre à celle que j’occupais devant Crévic, n’a même pas été mouillée.

Mais dans le labyrinthe du chemin de communication des tranchées, il n’en fut pas de même: le pays est excessivement plat, à la moindre pluie les ruisseaux débordent, par suite les chemins des tranchées (appelés ici boyaux) joignent bientôt leurs eaux à celle des ruisseaux et ce sont autant de fossés, de rigoles qu’il y a de chemins, de boyaux et certes le terme boyau est exact car il  représente un passage de 1m ou 50cm cela dépend, creusé dans le sol et augmenté par le talus formé par les terres rejetées. Le boyau a juste la largeur d’un homme, ou tu vois d’ici le pan de leurs capotes après une traversée du camp. Comme on ne peut passer deux à la fois on ménage de temps en temps des arrondis dans lesquels on attend le passage de celui que l’on va croiser. C’est comme l’ancien pont de Malzéville, tu connais ce pays…. Où fleurit ma chérie.

Moi et mes tranchées. En un quart d’heure de pluie, donc suivant que le sol des boudins est ou non, de niveau (et nous ne disposons hélas! d’aucun ingénieur des Ponts pour le constater en des endroits l’eau atteint le genou, ailleurs le haut des jambières, ou l’eau ne séjourne pas, il faut baisser la tête , c’est que la tranchée n’est pas assez profonde généralement et qu’une balle ennemie peut niveler cette… négligence.

Le remède est assez curieux; on chasse devant soi l’eau amassée et ont établit un barrage de terre au fur  et à mesure de la poussée. Au point final, on ferme le barrage et on vient gratter le sol qui s’y prête aisément, puisque c’est du sable. Mais ce sable a un inconvénient : la terre fouillée, sillonnée finit par ne plus que former d’énormes blocs, de sable bien entendu, qui se désagrègent petit à petit. Or on a le tort aussi d’établir là-dessus des abris improvisés, que veux tu le français est le même partout, il se fiche de celui qui viendra après lui, or celui qui vient après lui trouve généralement un amas de sable mélangé de débris de toutes sortes, à moins que la nuit il ne soit réveillé par l’éboulement. Et la principale cause de cet éboulement est l’artillerie, non à cause des coups donnés, mais à celle de l’ébranlement qu’elle produit.

Rassure toi encore, en vieux praticien et malgré les murs de mon fourbi, je consolidai avec des pieux verticaux le toit de l’établissement et j’y dors, j’y rêve, j’y songe, je t’y écris.

Nos malheureux troupiers mouillés jusqu’au mollet, ont donc passé la journée à faire cette chasse dont je te parle, ce qui ne les empêchaient pas de surveiller par leurs créneaux, les boches à 70m en face, dont on voyait les jets d’eau faits comme chez nous au moyen de casseroles.

Ils doivent être exténués, à bout diras tu? A bout, il fallait entendre ces gamins à la lueur d’un beau soleil enfin ( car il y a encore ceci de particulier, c’est que les nuits sont claires et les jours brouillés généralement. Il fallait les entendre à la lecture d’une communication du colonel à eux lue par petit paquet, car il est impossible de se réunir nombreux dans ce labyrinthe, il fallait les entendre saluer la péroraison du colonel, non pas celle de 37e le plus beau régiment… etc… mais celle ci à ce soir: quart de vin!! Ah les braves cheulards, ils sont de Nancy!!

Un de ces jours ma chérie, je te conterai une histoire de cadavre qui s’est passée ici, dont j’ai été l’organisateur et non l’auteur, mais pour laquelle je m’attends à des félicitations.

Mais voici l’heure du courrier, de notre faute, ne mettons pas la poste en droit de se déclarer infaillible. A demain donc Chérie, à toi de tout mon coeur, je t’embrasse comme je t’aime.

J. Druesne

Et Loulou? Il y a longtemps que j’attends sa correspondance. Je n’ai rien reçu, il est vrai depuis quelques jours. J’espère pour ce soir.

Assis dans ma cagnia, en caleçon, je raccommode ma culotte et à la couture du mollet du coté de la bande car mon ordonnance, froussard au possible, m’a extorqué la permission de rester à l’arrière. J’ai donc raccommodé mon pantalon et m’apercevant que ma lettre n’est pas encore partie, j’y ajoute deux mots. En cousant j’avais dans la tête de crin crin:

Quand je vis Madeleine pour la première fois,
Je montais la colline, elle sortait des fois
En robe de dimanche, elle était toute blanche
Etc… etc…

Et par la suite de quelle bizarrerie, je me voyais avec toi un dimanche matin, montant par le chemin de Sertivaux  à Villers, le premier ou le 2eme car nous avons du y aller en voiture la 1ere, jour de sortie de tes couches pour voir Robert.

Nous étions passés chez Duval, te souviens tu? J’entends encore ses exclamations. Tu avais une robe claire avec de petites fleurs rouges, le revers de cette robe était uni et les fleurettes visibles seulement  à l’endroit. Je ne sais pas trop si la jupe n’a pas servi de rideau quelque part chez nous.

Tu était encore un peu pâlotte, nous marchions tout doucement puisque tu n’étais pas complétement remise. On nous a même disputé à cause de cette longue route à pied. T’en souviens tu? Par le chemin des saules derrière la caserne?

Que c’était doux et quel contraste….

Tiens, je leur donne encore jusqu’au printemps, jusqu’au retour des feuilles de nos beaux marronniers à Maréville qui te font tant marronner, mais si ce n’est pas fini à cette époque ! Gare!!

Aie ma culotte qui re-craque. Foutu tailleur, j’ai cousu trop au bord, avec une trop grosse aiguille avec de trop gros fil…

Quelques définitions (ndlr):

cagna  & cagnat ; cagnia ; cania ; canha ; cagnâ  n. f. : Abri, baraque, baraquement de tranchée, cabane mil. ; baraquement minable ; petit local, chambre, petite chambre, logis, foyer, logement, maison, lieu qu’on habite, chez soi

Cheulard: Buveur, ivrogne ; (goulu)

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6 décembre 1914 (JMO du 37e RI)

Sans changement. Organisation du secteur.

Cartographie du 6 décembre 1914

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