3 décembre 1914

3 décembre 1914

Ma bonne Cécile chérie,

Quatre lettres de toi ma chérie ce matin, c’est-à-dire un jour de fête après trois (non plutôt 2) car les deux dernières peuvent seuls compter) après 2 journées donc d’angoisse et d’ennui profond. Oh! Que ces lettres sont bonnes et malgré parfois les récits peu importants qu’elles contiennent, elles sont les bienvenues auprès de nous et de moi en particulier.

Oh ma Cécile ne manque pas de m’écrire chaque le jour, ne fusse que pour me raconter l’emploi de ton temps. Te lire, malgré les événements si sérieux qui se passent ici, pour moi est tout.

Et cependant on veut bien reconnaître que je ne néglige pas mon devoir. “Mon devoir” . Quelle malice ! On considère généralement ici que devoir et danger sont synonymes et bien depuis quelques temps où la pénurie d’officier a augmenté mes occupations, j’ai plus souvent à m’approcher et à séjourner dans ce qu’on appelle la ligne de feu. C’est-à-dire les tranchées. Eh bien chose impossible à croire, on n’y est mieux que dans les villages qui ne cessent d’être bombardés.

Ici, nous sommes si près des prussiens que leur canon ne peut nous frapper sans toucher les leurs. D’autre part nos tranchées sont si bien faites, qu’elles offrent toute garantie contre leur balles qui ne peuvent nous atteindre. Ils ne faut que de la prudence. Eh! Bien dans ces tranchées je m’y sens mieux que dans n’importe quel château situé dans la zone des feux et j’estime que le danger y est moins grand. Bien entendu il y a des attaques mais nos prussiens semblent en avoir assez pour le moment. J’ai, il est vrai, une chance particulière : le gourbi que j’occupe ici lorsque les ouvertures sont closes, il n’entre aucun vent, j’y ai presque chaud. Il est vrai que je suis pourvu de tout ce qu’il faut et que bien malin serait le froid s’il pouvait me pincer. Non ma chérie, je ne suis plus ton vieux frileux, du moins ici, je consentirai à le redevenir quand je serai rentré pour me faire dorloter.

Mais assez parlé de moi. Tu m’as fort intéressé avec l’histoire du frère de Jos (Joséphine Mondelange fiancée de Robert, ndlr), c’est magnanime ce qu’il fait là d’autant plus qu’il n’est pas sans savoir qu’il n’aura que la récompense du devoir accompli. C’est beau c’est très bien et j’aurais été heureux de le recevoir au 37e.

Dans quelle situation t’es tu trouvée ma chérie en présence des pauvres amis Guery! Ne vont-ils pas m’en vouloir de ne pas les avoir prévenu? évidemment leur douleur doit être grande, mais cette mort de Raymond m’a plongé dans une profonde tristesse. Pauvre gosse ! Pauvre parents !

Je t’écris ma chérie d’une tranchée aujourd’hui je suis ni mouillé, ni gelé mais sous la mitraille,    le malheur et encore, je mange si bien, c’est qu’on ne peut apporter le manger que la nuit, mais comme nous avons des braseros, oui ma chérie j’oubliais de te dire que nous étions chauffés, comme nous avons des braseros, dis-je, c’est vite réchauffé. C’est loin de la vie de château, car on ne change pas d’assiette à chaque plat.

Dans cette tranchée aux murs de terre de plusieurs mètres d’épaisseur, on est donc complètement à l’abri. Mais cela ne m’empêche pas d’aller faire un carton de temps en temps. Faire un carton c’est tiré prussien. J’ai eu la satisfaction d’un descendre un hier,  il était roux ou avait un cache montagne marron et paraissait avoir un gros dos, il grimpait un talus qui fait face à des tranchées perpendiculaires aux nôtres, de sorte que je voyais l’épaisseur de son corps de la tête aux jambes au premier coup on la vu rouler. J’ai ensuite–tellement de cartouche que j’en avais l’épaule meurtrie, c’est pourquoi je ne t’ai envoyé qu’un mot au crayon. Nous en avons encore pour deux jours et deux nuits ici, puis le régiment ira se reposer un peu à l’arrière,  mais l’arrière est dans une telle purée, qu’une toile de tente dans la forêt de Haye, ou les tranchées si on pouvait s’y débarbouiller que ces changements là.

Voilà ma chérie ce qu’il y a de nouveau, comme tu vois pas de changement. Quand tu auras reçu le mandat de 300 Fr. Tu me le diras. Je t’embrasse fort aussi fort que tu m’as fait plaisir en envoyant ces quatre lettres. Embrasse Gustave et remercie Melle Jos de sa délicate attention. Sais-tu que pour ta fête, j’attendais le jour comme un imbécile ne songeant pas qu’elle mettrait 18 jours de plus à te parvenir. Je n’ai plus d’enveloppe j’en ferais demander à Tardy.

_________________________________________

3 décembre 1914 (JMO du 37e RI)

Sans changement. Organisation du secteur.

Cartographie du 3 décembre 1914

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *