1er décembre 1914

Environ de Ypres 1er décembre 1914

Ma bonne Cécile,

Comme j’ai été gâté ces jours derniers ! J’ai reçu ton superbe passe-montagne dont je n’aurais pas eu l’emploi avant, mais qui m’a bien servi ces dernières nuits. Mais j’ai reçu aussi de Paris, de Gustave (frère de Jules ndlr), qui est dans une maison de confection militaire, un magnifique sac de caoutchouc dans laquelle on est c’est le cas de le dire comme dans un sac. Il est imperméable et chaud, chaud je m’explique pas comment cela se fait, mais enfin j’ai constaté que couvert d’effets ou de couverture, il dégageait un excès de buée, tandis que sans j’avais chaud sans l’inconvénient dont je te parle. Sans m’en réjouir, je suis curieux de savoir comment je dormirai dans la neige avec cela. J’ai eu un bon rhume, que j’ai dû attraper en allant à Dunkerque, car j’ai eu froid dans l’automobile. Je les guéris en une nuit avec du réglisse dont j’ai encore quelques bâtons. Avec le sac de Gustave, il y avait un couvre képi en caoutchouc noir également avec couvre nuque qui si je n’avais pas ma pèlerine me serait également utile. Enfin j’ai un devant et derrière en papier recouvert d’une étoffe ressemblant à du satin, mais ça je ne l’emploierai que quand j’aurai froid. Songe donc que j’ai un tricot sur moi, un maillot dans mon sac et celui que j’ai emporté dans ma valise.

Enfin j’ai deux semelles faites d’une espèce de feutre doublé de carton que j’utiliserai également quand besoin sera. Je me suis acheté des petites manchettes noires qui me tiennent bien chaud avec les gants de laine, un peu grossiers peut-être, que je possède. Quant aux genouillères je ne sais ce que tu veux dire, mais je ne me vois pas avec ces histoires là au genoux. Il n’y a plus moyen d’aller s’agenouiller dans les églises, elles sont toutes à jour par les bombardements.

Rien de nouveau ici, nous avons reçu des jeunes gens de la classe 1914, mais ils ne pètent guère le feu, j’ai eu à m’occuper d’eux et j’ai du les molester un peu. Un jour de repos,  oh! repos relatif, j’ai du les attraper pour les faire débarbouiller parce qu’il n’y avait pas d’eau à moins de 500 m. “Bougre de tas de cochons, leur ai-je dit, vous aurez des champignons au trou de balle en rentrant à Nancy si ça continue!”

Mon apostrophe a eu du succès, ils se sont tordus comme des petites folles, mais ils s’étaient débarbouillés une heure après.

Je termine ma bonne chérie, je te remercie encore des bonnes paroles de ta dernière lettre dont je ressens encore l’émotion. Oui, ma chérie, moi aussi je te le répète encore, j’ai la ferme conviction de voir l’issue de cette affaire et entrevoit d’heureux jours après cette période d’épreuves.

J’ai je le répète encore, des réserves de force et d’énergie qui me rassurent complètement, et je sens même que je suis envié sous ce rapport. Ah ! Si je ne vous avais pas, je le sens, j’aurai été capable de choses fabuleuses. Mais mon bonheur dépasse cette déception.

Encore une fois, ma chérie au revoir et mille baisers, à toi, à Loulou.

Ton vieux briscard toujours  vert !

J.Druesne

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Environs d’Ypres 1er décembre

Mon gros Robert

Je t’ai annoncé hier mon changement de situation, mais avec le souci de laisser ignorer cela à maman, je ne sais plus en quels termes, je te l’ai annoncé. En résumé, je me suis proposé pour Capitaine et j’ai été collé d’office à une compagnie donc le commandant n’a pas donné des preuves suffisantes d’énergie et a été renvoyé à l’arrière.

Mon nouvel emploi me captive, mes gaillards sont usés, les 50 jeunes de 1914 qu’on vient de me donner voulant singer le laisser aller des anciens affichent la mauvaise  tenue, j’ai eu à batailler ces jours derniers, mais ça marchera. A coté des engueulades, il y a (toujours la gueule) la boustifaille, je leur en fourre jusque là, car j’ai de l’argent, aujourd’hui je leur tue un cochon.

Et cependant je n’étais pas content d’eux. Jour de repos, oh repos aléatoire, je les ai trouvés à 9 h vautrés dans la paille avec la boue d’hier et non débarbouillés sous prétexte que l’eau était à 500 m, un coup de gueule et tout était réparé une heure après, pour cela, je leur avais dit : mais tas de cochons, vous allez rentrer à Nancy avec des champignons au trou de balle ? Ça  a eu du succès.

Hier après ma marche d’une 20e de kilomètres par la boue et la pluie, nous sommes arrivés à minuit dans une grange : vaste et bien paillée, tout le monde était à l’aise mais la fatigue était voisine de la mauvaise humeur. Un peloton était à droite, un autre à gauche de l’aire que j’occupais.

Je préparais mon lit (un sac de caoutchouc que viens de m’envoyer Gustave) quand je dis : eh bien tas de transis, quel est celui qui va avoir le courage de chanter une chanson ? Quelques voix désignèrent un caporal mais celui ci se déclarant fatigué, ne voulut pas. Mon vieux, lui dis-je, si tu comptes sur moi pour l’avancement, tu peux te fouiller. J’eus ma chanson, mais mes gaillards réellement éreintés roupillaient avant la fin de la chanson d’ailleurs pas mal moche. Et voilà mon gros, la situation.

La nomination au grade de capitaine entraine encore une perception de galette. Que vais-je inventer pour en indiquer l’origine ? Si je disais que c’est une prime de guerre. Oui , mais le mois suivant ?

Je t’embrasse bien fort.

Ton père capiston

J.Druesne

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1er décembre 1914 (JMO du 37e RI)

Le régiment doit remplacer le 156e dans le sous secteur de droite du Corps d’Armée pendant la nuit du 2 au 3 décembre. Il part dans la journée du 1er et va s’établir dans les fermes environnant Morkldje Cabaret où il reste jusqu’au lendemain. Il était pendant cette journée considéré: 1er bataillon comme réserve de brigade; 2e bataillon comme réserve de division.

Cartographie du 1er décembre 1914

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