19 novembre 1914

19 novembre 1914

Chère bonne Cécile,

Après quelques jours, que dis-je quelques moments d’angoisse, de tristesse, c’est la joie, le bonheur!! Qu’important les moments passés, qu’important même les douleurs des autres! Je suis heureux!

Je suis heureux et ce bonheur, c’est un paquet d’une dizaine de lettres que je reçois de toi, que j’ai dévorées d’abord, que j’épelle ensuite, croyant toujours y découvrir un fait nouveau. Vain travail car bien que dévorées ces lettres me sont totalement connues et rien ne m’a échappé.

C’est la joie, te dis-je et je ne la dissimule nullement, au risque de passer auprès de moins heureux que moi pour un égoïste.

Pourquoi de shrapnell m’a t il fait mal? Pourquoi ai je tant souffert pour achever ma route l’autre nuit, imbibé de boue? Pourquoi? Mais c’est parce que j’étais sans nouvelles… la shrapnell, cette chiquenaude, mais je ne l’aurais pas reçue, cette chute je ne l’aurai pas faite si j’avais eu ces bienveillantes lettres 24 ou 48 heures plus tôt…

Oh ma bonne Cécile, que je suis heureux et combien je te remercie encore.

Merci de tous ces détails que tu me donnes, merci des chères photos que tu m’envoies et sans lesquelles, je me le demande, j’ai pu vivre. Merci enfin de cette joie que tu me causes en m’apprenant la nomination de Robert. Mais ici, il y a une lacune, je n’ai pas les lettres du 4 au 7  et dans lesquelles sans doute sont celles de toi et de Robert m’annonçant cette nomination, en revanche, j’ai la tienne et celle de Loulou écrites après le départ de Robert. J’ai aussi celle par laquelle tu m’envoies la photo de Robert. Que je suis content  ce sujet dis lui que du fait de ma nomination il a droit à une indemnité de 1 ère mise d’habillement et à une d’entrée en campagne, de plus s’il est roublard il pourra faire remonter sa nomination à la date à laquelle il aurait du être nommé  et toucher le rappel de sa solde. Enfin, ne soyons pas trop exigeants.

Dans une de tes lettres tu t’étonnes de l’état de mon drapeau “haché par la mitraille” comme dit le colonel. Rassure toi, s’il est en loques, c’est surtout parce qu’il est vieux et que les quelques éclats d’obus qui l’ont touché ont eu beau jeu pour le détériorer. Placé un jour sur un faisceau de fusils près duquel nous étions abrités, un éclat d’obus le fit tomber un jour en brisant net la crosse d’un fusil, une autre fois étant roulé dans son étui, il en reçut encore un ce qui je perfora jusqu’au bois. Evidement, je n’étais pas loin et quelques centimètres plus bas ou plus haut auraient aussi bien pu détériorer le porteur du glorieux emblème, mais encore une fois rassure toi, il n’a jamais été déployé  au feu qu’en passant la frontière lorraine – en allant – L’héroïque comédie qui consiste à marcher devant les balles avec le Drapeau et musique a vécu, elle n’a plus son utilité, ce ne serait qu’un acte ressemblant à un suicide.

Néanmoins, je l’ai déployé en d’autres circonstances, telles celle de la présentation aux territoriaux, entrées au cantonnement à la suite de combats victorieux… tec… et malgré ses accrocs et aussi, il faut bien le dire à la vigueur du jarret de son porteur, il a fière mine. J’ai souvent entendu dire sur mon passage : tu vois les trous de balles!! Les trous de balle du drapeau, bien entendu.

Merci aussi des détails sur ta santé. Il faut être forte, plus forte que tu l’es encore. C’est un moyen pour ne pas l’ébranler cette santé. Que te manque t il? Nous deux, je le sais bien, mais regarde donc autour de nous… ne sommes nous pas favorisés et à présent que je reçois des lettres, adieu shrapnells et trous de boue. Allons Chérie, de la bonne humeur et des sourires.

Merci aussi de tes détails sur la vie à Maréville. Fais en sorte que Baigemond (?) sache que tu me fais part de ses libéralités. Quand à ton chauffage, je m’explique que tu  aies été mieux partagée que Mme Roche puisqu’en somme elle a un calorifère.

Dans tes lettres, il y a aussi une larme, semble t il au sujet de Claire. Tu me dis en effet qu’on lui fait des effets de deuil. Elle a donc reçu un avis officiel du décès de son mari?

Et Eugénie….. t elle ses démarches pour Camille, Où est il disparu? Je veux dire vers quel pays approximativement.

Schneider, le mari de Louise de Crévic n’est plus à son bataillon, on m’a dit qu’il était blessé.

Ma lettre d’hier ou d’avant te disait que nous étions au repos. C’est un repos d’alerte, mais enfin nos hommes couchent abrités et leurs effets sèchent. Les miens le sont complètement et il n’y a plus trace de boue.

Pour ce qui concerne le bon du trésor, il faut aller toi-même trouver le fondé de pouvoir de la Trésorerie Générale et le prier de faire hâter cela. As tu reçu le mandat poste de 300 frs?

Je ne sais pas si ma délégation pourra être appliquée le mois prochain, en tous cas, je me servirai encore d’un mandat poste, si tu as touché celui du 3 novembre sans retard.

Je te remercie aussi des journaux l’Est et surtout de savoir que tu as conservé la collection depuis la mobilisation. J’avais lu l’article concernant le brave Laffite, il m’avait ému.

Merci aussi de ton offre de genouillères, si tu men envoie, tu y joindra une paire de manchette en laine, noire de préférence de 20 à 25 cm de longueur. Le colonel m’offre un cache montagne, je le donnerai à un pauvre bougre. Tu as bien fait de te dispenser de toutes démarches au Conseil Général, tes scrupules sont tout à fait fondés et je les partage.

Dis à Loulou, que je suis content des ses lettres, surtout quand il dit “je travaille assez bien” Mais je serais bien heureux s’il me disait “je travaille très bien”. L’époque et les événements sont propices pour prendre une ferme décision, cela doit murir un peu l’intelligence et il doit prendre une ferme détermination en ce moment.

Embrasse le bien fort en lui expliquant cela.

Que te dirai-je ma bonne Cécile, au sujet de la joie que j’ai éprouvé en recevant les photos de Robert, avec ce bout de galon que je désirais tant lui voir. Je te répète que la journée d’hier comptera dans mes souvenirs.

J’arrive hélas à un point douloureux; c’est le double trépas des Guery… Crois-tu, quelle fatalité!! Qui aurait prévu cela, il y a trois mois, quand cette pauvre madame Guery témoignait ses craintes de voir Raoul partir au Maroc?

Et encore une fois, l’égoïsme ne nous fera –t-il pas dire encore que nous sommes parmi les favorisés, aussi, je veux , que, partageant ma conviction à cet égard, ta lettre me prouve que tu es entièrement de mon avis et reflète plus de gaité.

Comme je te le dis, nous sommes  au repos, c’est une combinaison adoptée pour permettre à tous de se reposer à tour de rôle, mais cette nuit nous partirons pour reprendre demain les postes que nous occupions avant le repos. Si les mêmes dispositions sont prises, je reprendrai ma place à Beshingue, mais j’ai la conviction que nous n’y supporteront plus un bombardement aussi intense, en effet, hier et aujourd’hui on n’entend pas le canon allemand et rien ne serait étonnant qu’il soit f….  le camp.

On nous annonce pour le 37e l’arrivée de la jeune classe. Je termine ma chérie, j’ai annoncé à Clément l’arrivée du cache montagne que tu lui fabriques, tout en lui annonçant que je ne m’expliquais pas cet engouement de ma femme pour un vilain coco de célibataire. Il m’a répondu: ça c’est une affaire que nous réglerons plus tard. Quelle suffisance!!! Nous couchons dans la même chambre, dans le même lit depuis deux nuits.

Allons, je cesse cette fois, je t’embrasse encore, je te dirai demain si j’ai reçu les lettres qui me paraissent  me manquer dans la période que je t’indique et notamment celle concernant le mot de Robert. Je lui ai écrit hier. Je lui écrirait également demain pour le féliciter de son grade. Bon vieux brave comme tu dis.

J. Druesne

Tu me dis qu’il y a un comptable avec Clément. Qu’est donc devenu l’autre zizi qui y était?

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 «Historique du 37e régiment d’infanterie. France. 1914-1918″

Pendant cinq journées consécutives, le régiment avait soutenu victorieusement un combat corps à corps des plus violents contre un adversaire sans cesse renforcé. Au cours de cette lutte, il avait perdu 13 officiers et 617 hommes. Les survivants de ces mémorables journées, valeureux soldats, amaigris, fiévreux, véritables loques de boue, mais dont l’œil brille d’une flamme singulière, dont le cœur est tout vibrant d’un ardent patriotisme et d’une mâle énergie, ont la joie et la fierté de voir leurs efforts héroïques et ceux de leurs camarades tombés au champ d’honneur récompensés par une citation qui donnera au drapeau la fourragère.

Le général commandant la VIII armée, par son ordre général no 27, accordait en effet le 19 novembre à la 22e brigade cette citation très courte, mais qui dit assez quels services le 37e a rendus dans ces journées mémorables

“ S’engageant à fond avec la belle vaillance que tous lui connais sent, a par son intervention rétabli une situation délicate, méritant une fois de plus sa réputation de troupe brave et bien commandée ”

19 novembre 1914 (JMO du 37e RI)

Sans changement

Cartographie du 19 novembre 1914

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