13 septembre 1914

Dombasle, 13 septembre 1914
Ma chère Cécile

Les évènements se succèdent stupéfiants de réussite. Prussiens chassés de France en Meurthe et Moselle, obligés sans doute de filer au secours de Berlin.
Demain matin 14 au matin nous embarquons pour poursuivre, dit l’ordre, les Prussiens en mauvaise posture en Champagne, nous irons à Commercy ou St Michel. Hier nous chassions, les P. au-dessus de Crevic, ce matin nous sommes à Dombasle, c’est merveilleux d’ordre et de promptitude. Le 4e Bataillon de Chasseurs vient de partir en automobiles, plus de 200 autobus les emportent.
Et dire, je le répète qu’hier nous couchions dans des tranchées. Les hommes sont réjouis, le moral est meilleur.
Quant à nous ma chérie, Excelsior ne pourra peut-être plus favoriser nos correspondances, néanmoins, je t’écrirai chaque fois que je le pourrai.
Je suis heureux et fier de la besogne accomplie jusqu’à ce jour.
Ne te fais pas de chagrin à mon sujet. Certes les dangers seront moins grands que ceux que j’ai connu jusqu’à ce jour. Et puis, vois cette gloire, bouter les Prussiens 3 fois !!
Les brodequins, dont je t’ai parlé, me gênent pour la marche, j’espère que les autres sont faits et que le vélo pourra les rapporter.
Je t’envoie sous ce pli 100 francs, j’en ai encore mais n’ose pas t’en envoyer plus, ne sachant pas comment nous allons vivre. Mais à la fin du mois, je tacherai de doubler la somme.
Courage Chérie, j’ai l’espoir de plus en plus certain de notre prochaine réunion.
Je t’embrasse mille et mille fois, loulou aussi.
J’attends les bagages, s’ils arrivent, je ferai un colis de ce que j’ai en trop, je le déposerai soit chez les parents d’Adèle, soit chez Leroux. Sinon j’emporte le tout.
Mille et mille baisers
Ton Jules
Si seulement le suburbain marchait encore, tu pourrais venir coucher à Dombasle. Mais non c’est un rêve trop tentant dont j’ai tant souffert à Saint Nicolas.
Pas entendu ni reçu les obus des boches depuis hier, que c’est drôle !
Je mange au casino Solvay et je me loge à l’hôtel du cheval blanc, juste en face de l’autre coin du caboulot (?) où s’est faite la noce de Potier.
Vendredi 13 septembre 1914
Ma bonne Cécile,
Ma lettre d’hier a été un peu écourtée par suite du départ du vaguemestre, j’ai, je crois, oublié de te dire que le certificat que j’y ai joint m’a été demandé par le directeur par lettre que je t’adresse ci-joint avec celles que j’ai reçu jusqu’à présent.
Comme je te l’ai dit, bien que non satisfait, je prends mon parti de la situation bien heureux, non d’être débarrassé de ce souci mais d’être fixé définitivement.
Ainsi donc, chérie deux parts de mes occupations seront dorénavant ainsi faites : toi, c’est-à-dire notre chez nous et ce que j’appelle mon devoir.
Ce dernier n’est pas difficile à remplir, nous vivons comme des taupes, c’est-à-dire enterrés. Petit à petit nos tanières s’enjolivent, se garnissent avec des riens que l’on trouve, de sorte que nous arrivons à avoir des tables, des bancs, des étagères … .Etc . Nous pouvons ici nous nous débarbouiller chaque matin, j’ai pu faire laver mon linge et en changer, ce n’était pas trop tôt, la dernière chemise que j’ai ôtée était véritablement décorée. Un insecte, espèce de grosse puce, m’avait arrangé à un tel point que ma chemise avait l’air d’être à pois ! Quant au pan, étant donné la drisse (?) que j’ai eue, je te laisse à penser ce que c’était.
Je t’ai raconté l’histoire de mes brodequins, dès qu’ils seront faits remets les à Excelsior où je les ferai reprendre si la chose est possible. Je pense que oui, car nos Allemands ont l’air de caler à moins que ce soit encore un truc.
Ce matin, ma chérie, j’ai encore subi une émotion, nous sommes installés ici en pleins champs à droite du village de Sommervillers, ce gentil village que nous traversions pour aller à Crévic. J’ai donc Crévic ou plutôt ce qui reste de Crévic devant moi, Rosières aux Salines derrière et St Nicolas, Dombasle derrière et à gauche.
Ces jours derniers, le sol a été tellement ravagé par les obus qu’une épaisse poussière me cachait même les tours de Saint-Nicolas
Ce matin vers 5 heures, pressé par mon besoin matinal habituel, je scrutais une place propice pour ne pas être touché avant la fin de mon opération par un shrapnel (en voilà un nom barbare) Bref je trouve et mes regards fouillent l’horizon, je regardais au-delà des tours de Saint Nicolas, quand un rayon de soleil éclaire le paysage derrière je ne veux pas faire le pitre ici, d’ailleurs, j’étais occupé à ma besogne par trop matérielle pour faire de la poésie, mais, le coup d’œil valait beaucoup. Mais tu ne devineras jamais ma stupéfaction quand après avoir reconnu Pont Saint Vincent, la côte de Ludres, plus loin par le plan incliné, Vandoeuvre, Houdemont, je reconnais la maison Colnot, Renaudin, la maison de M. Roche, le pavillon Bel-air, le lazaret et même la marcarie (?). Ce n’était pas un rêve, aussitôt, je prends ma jumelle (une jumelle télescopique dont je te parlerai) et je la braque dans la position où je me trouvais. Seul le camp sommeillait encore, j’avais peine à me retenir de crier après quelqu’un. Je te dis que je prends ma jumelle car tu le sais, on est toujours équipé et armé, aussi bien pour dormir que pour aller où j’allais.
Bref je me suis rhabillé et pendant plus d’une heure, j’ai lorgné Maréville que je découvrais jusqu’à la maison forestière de Laxou.
Si tu veux monter sur Bel-air ou à Renaudin ou plus simplement chez M. Roche, chercher les tours de Saint Nicolas et à gauche comparativement à toi, tu verras une hauteur sur laquelle tu remarqueras des terres remuées comme une carrière. Vers l’endroit où est la flèche, tu fixeras l’horizon.

Notre camp se trouve juste en face. Tu juges ma chérie si ma jumelle est souvent braquée sur ce point. A propos de jumelle, je dois te dire que je suis détenteur d’une stéréo-prisme épatante. C’est presque un héritage, j’en ai même une 2e que j’ai cédée à la condition qu’elle me soit rendue à la fin de la campagne pour Robert. Tu parles si je la chérie cette jumelle depuis qu’elle te rapproche de moi. Malheureusement ou heureusement je crois que, malgré la fatigue, on va tenter un effort afin de reculer un peu l’ennemi de Nancy. C’est qu’ils y tiennent les boches à aller changer de linge à Nancy. Mon beau sabre allemand est toujours en sûreté, mais je me réjouis de le voir par la pensée, étalé à la salle à manger.. Tu verras la belle lame nickelée !! Les cochons ne s’en serviront pas. Je te répète encore une fois, bonne chérie que je suis en bonne forme, vigoureux, alerte et bien portant (ce sera même à souhaiter pour toi que cela diminuera quand je serai rentré) j’ai un appétit vigoureux et je digère tout. Pas le moindre cuisant (?), en un mot, si le terrible spectacle qu’est la guerre et qui à chaque pas se déroule devant moi, n’existait pas, s’il n’y avait pas vous, ce serait la situation digne de mes rêves. Je suis prudent et assez maître de moi pour tenir la promesse que je t’ai faite de ne pas m’exposer, cependant j’ai soif de faire quelque chose. Tout à l’heure, j’ai demandé à aller reprocher à un commandement de 1er ligne de ne pas renseigner le colonel. J’allais partir à cheval, bien résolu à l’engueuler, quand un hussard vint enfin apporter le mot. Le colonel m’a remercié et je suis resté.
C’est que ma chérie, le régiment est bien changé ; il a déjà été recomposé deux fois. Il reste11 officiers seulement de l’active et parmi eux quelques-uns qui savent marquer le pas quand on leur dit d’avancer. C’est précisément à un comme cela que la rage au cœur, je voulais aller porter un ordre du colonel. Les réservistes, arrivés du jour même, sont conduits la nuit même au combat, le feu de l’artillerie les abrutit. L’autre jour à Maixe abrité avec le colonel, dans le couloir d’une maison, nous avons assisté à un spectacle effrayant : des obus venaient de faucher une tranchée, les survivants de la Cie arrivèrent au village en désarroi, deux étaient littéralement fous, l’un sans fusil, sans képi, grinçait les dents et tendait les poings fermés aux obus qui balayaient tout devant nous dans la rue. Tout à coup arrive soutenu par deux de ses camarades (heureux de cela pour se sauver) un soldat la tête ensanglantée, sans képi, également sans fusil, et sac au dos. Comme l’ambulance était proche, le colonel et moi nous criions aux aides de laisser le blessé et de retourner à leur poste, c’est ce qu’ils firent rapidement, car il tombait autant de projectiles dans le village qu’à l’endroit qu’ils venaient de quitter, alors le blessé, soit qu’il était aveuglé par le sang qui lui couvrait la tête, soit à cause de sa blessure, se mit à courir en avant, en arrière, se cognant aux voitures, aux murs jusqu’à ce qu’il soit affalé sur un fumier., d’ici je le fis entrer dans une écurie. Dans l’intervalle, un troisième entrait dans notre corridor, hagard et nous réclamant à boire, à boire, son bidon débouché, laissait couler du liquide. J’affectai alors de lui dire tranquillement : mais votre bidon est plein », « oui, me répondît-il mais c’est chaud ! » Vois-tu, un homme atteint de folie à ce point, ne pas boire parce que le liquide est tiède. Ce spectacle dura 3 minutes à peine. Nous réussîmes à calmer les fuyards, à les abriter, une heure après ils étaient encore à la même place, s’enfonçant la tête entre les jambes même au bruit de notre canon. Il faut reconnaître un certain avachissement de notre race et je me demande sans parler des méridionaux, ce que c’est dans les régiments non entraînés comme le 37e. C’est pourquoi je dis que toute journée passée est une journée gagnée, en effet, je crois que les autres se lassent aussi, car notre artillerie quand elle les pointe ne les rate pas… Et puis il y a l’annonce de l’arrivée des Russes.
Quoi qu’il en soit, j’ai le plus ferme espoir en l’issue de la lutte, mais un peu plus de nerf et de patriotisme feraient bien mieux l’affaire et accéléreraient les choses.
J’ai bien reçu toutes les lettres, je crois du reste, je te les renvoie, je reçois même celle que me rapporte Naegelé et dans laquelle tu me parles déjà de mes brodequins. Tu feras possible pour hâter les réparations, car les souliers que j’ai trouvé sont un peu durs et s’il pleuvait et que je doive marcher, j’aurais peut-être des ennuis. Quand ils seront faits, tu les feras déposer à l’Excelsior avec mon adresse, comme je te l’ai dit.
J’ai appris le bombardement de Nancy, je ne crois pas que cela recommence car la 39e division chargée de ce secteur doit marcher aujourd’hui contre ces batteries.
Comme c’est curieux ma chérie, un champ de bataille ! Il est vrai que je ne me l’étais jamais figuré dans un paysage aimé et comme celui-ci. Si on m’avait dit en effet la dernière fois que je suis venu à Crévic que je trébucherais dans les cabanes de soldats ? Si on m’avait dit que tous ces villages seraient abandonnés, pillés, démolis, anéantis, je n’aurai jamais voulu le croire. Et cependant !
Te souviens-tu de cette petite maisonnette, seule, un peu après le cimetière de Sommervillers, entourée de murs  et d’un beau jardin ? Je l’ai sous les yeux, mais dans quel état ? Vide, bien entendu, plus de persiennes, ni de fenêtres, les murs et le toit crevés. Te souviens-tu de cette maison, je te disais même que je m’y plairais. Je te disais même qu’on pourrait avoir un cheval et une voiture pour aller à la gare.
Mais me voilà paré à divaguer et cependant comme je te le dis plus haut, je suis plutôt gai. Fini donc mes descriptions des champs de bataille, ces horribles spectacles qui rendent plus écœurants encore les goûts de charogne et d’excréments. Heureusement nous sommes au grand air et ces odeurs ne se font sentir que par rafales.
Dans une prochaine lettre, je te parlerai de notre nourriture, tu verras que nous ne sommes pas à plaindre parfois sous ce rapport.
Pour cette fois, je cesse afin de ne plus être obligé de cesser au pas de gymnastique comme la dernière fois. Clément du reste, est déjà venu me taquiner à plusieurs reprises en me disant que je t’en racontais trop long. Que je suis heureux de t’avoir près de moi !
Allons chérie, au revoir, amitiés à tous. Tu ne me parles jamais de Phifine, embrasse la pour moi. As-tu encore du vin, bois le bouché. Nous remplacerons tout cela au bon temps. Embrasse mon Loulou
Ton vieux guerrier
J.Druesne

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13 septembre 1914 (JMO du 37e RI)

A 5h30 le régiment est avisé que l’ennemi est en retraite sur tout le front de la 2e armée et que le 20e corps d’armée a reçu l’ordre de se porter dans une autre région pour y participer à la poursuite des armées ennemies qui se replient.

Le mouvement devait avoir lieue par voie de fer. En conséquence le 37e doit aller cantonner à Dombasles et rester au repos dans le cantonnement.

Le 13 à 21h30, l’ordre de suspendre le mouvement par voie de fer est donné. Les éléments non encore embarqués de la 11e division devant se porter par voie de terre dans la région au Nord de Toul en une colonne sous les ordres du Général Ferry par Jarville, Nancy, les 5 tranchées, Fontenoy.

Le 37e doit être enlevé le 14 à 12h à Dombasles, par la section automobile de transports et prendra par Nancy et Toul à Bouvron.

«Historique du 37e régiment d’infanterie. France. 1914-1918″

Le 13, comme une traînée de poudre, une nouvelle se répand qui illumine les âmes et jette la joie et l’espérance dans tous les cœurs la nouvelle de la grande victoire de la Marne. Quelle minute inoubliable! En un instant toutes les fatigues, toutes les peines sont oubliées pour plus songer qu’a la patrie victorieuse. Sans doute, les Allemands n’étaient pas encore réduits à merci, mais, quelle que soit leur résistance, quelle que soit leur force, quelles que soient aussi leurs ruses et leur félonie, on était sûr de “ les avoir un jour, fussent-ils suspendus aux nuées du ciel ”, comme le disait jadis, des ennemis d’alors, Jeanne d’Arc, la bonne Lorraine.

Cartographie du 13 septembre 1914

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