Jules dont je vous ai déjà parlé, est né le 22 janvier 1866 à Etroeungt dans le Nord . Son père était préposé des douanes puis employé aux contributions indirectes à Neuville sur Escaut (Nord).
Jules devient militaire engagé volontaire pour 5 ans en 1884 à 18 ans. Il entre au 37ème Régiment d’infanterie où il gravit petit à petit les échelons, simple soldat puis caporal en 1885, sergent début 1886, sergent major fin 1886. II se rengage pour cinq autres années le 21 février 1888 et devient adjudant en 1893.
Entre temps il s’est marié le 1er octobre 1891 avec une jeune Nancéenne Cécile âgée de 22ans. Leur premier fils Robert naît le 2 août 1892. Le second, Gustave (mon grand-père) naît le 27 mars 1902.
Il se rengage à nouveau pour 5 ans le 30 juin 1893. Il est secrétaire du Colonel de Castelnau qui l’estime beaucoup (d’après les lettres que je possède de lui). Il reçoit le 26 juillet 1902 la médaille d’or de l’Ordre de Saint Stanislas par le Tsar Nicolas II et la médaille militaire le 4 décembre 1902.
En 1902, il quitte l’armée et devient secrétaire de direction à l’asile de Maréville à Laxou (54). Promu successivement sous-lieutenant, puis lieutenant de réserve, lorsque la guerre éclate il part dès le début des hostilités avec le 37ème R.I., il est alors porte drapeau, mais bientôt il demande le commandement d’une compagnie. Il écrira tous les jours à sa femme des lettres pleines de tendresse et d’amour que j’ai lues avec émotion. Dans sa dernière lettre datée du matin de sa mort, il dit qu’il ne risque rien!! Mais lors de ses obsèques on dira: “ A fait preuve d’un courage admirable en maintenant sa compagnie sous un feu violent de mitrailleuses, restant seul debout au milieu de ses hommes couchés, a été mortellement blessé le 22 décembre 1914”. Il est alors nommé Chevalier de la Légion d’Honneur. Celui qui est devenu Général de Castelnau écrira: “Sa figure a été et restera inséparable du plus doux des souvenirs qui m’attachent au 37e et à Nancy….. c’était une âme d’élite!”
Voici la première lettre de guerre de Jules à sa femme:

Eulmont, dimanche 2 août 1914

Ma bonne Cécile,

Depuis avant-hier soir nous sommes séparés et cependant il me semble qu’il y a un Siècle.
Je ne sais pas comment je vis et ne veux pas croire que tous ces événements pourraient être le prélude d’autres beaucoup plus graves. Et cependant je continue à avoir la même conviction au sujet de l’heureuse et rapide conclusion de tout cela.
Ce que j’ai vu ici est admirable, jamais je n ‘aurais osé rêver un pareil état d’esprit du soldat français, il se croit aux manœuvres tout en sachant qu’il y a des cartouches à balles au lieu de cartouches à blanc.
Et les paysans ? malgré la perte que leur cause, en ce moment de l’année, leur départ pour l’armée, on n’entend pas un murmure et à peine les sanglots des femmes.
Hier, c’est une femme qui ici, a battu la caisse pour lire l’ordre de mobilisation générale. Elle était pâle, mais de quelle voix lut-elle son papier…
Mais chérie, je te cause de tous ces détails avant de te parler de ce qui t’intéresse le plus en ce moment, le départ de Robert. Car sans doute, il est parti aussi, ce bon gros. Oh ! combien il est gentil et combien il nous aime. Quand, avec mes hommes hier, je grimpais la côte par la chaleur, les semant le long de la route, frappés par l’insolation, je ne songeais guère à le trouver en haut avec son vélo et ma capote qu’il réussit malgré bien des difficultés à me rapporter de Nancy. J’en suis heureux car on est moins sanglé avec ce vêtement.
Et toi ma bonne Cécile, comment vas-tu ? Sois bien courageuse et ne te fais pas de chagrin, tu as beaucoup d’émules.
Ce matin, des bruits circulaient ici qui venaient confirmer ma conviction sur les événements qui se déroulent actuellement.
On disait que l’Autriche lâchait l’Allemagne et réglait son affaire avec la Serbie, que l’Allemagne rendait l’Alsace et la Lorraine contre deux milliards, que le Danemark marchait avec nous…etc.…etc.…
Je suis certain que quelque chose de semblable se réalisera…
En tout cas l’affaire est bien menée ; combien jusqu’à présent on donnera tort à ceux qui ont dit que nous n’étions pas prêts. Et le plus beau c’est qu’on devine que tout le monde sait le nom de l’homme qui est le grand manitou de cette réussite : le Gal de Castelnau.
Aujourd’hui, bien que le réveil eût lieu à 2 heures du matin, nous restons ici à Eulmont, village éloigné de quelques kilomètres à peine de Nancy et dont nous sommes pourtant si séparés. En effet, plus de chemin de fer, plus de téléphone, les fournisseurs, sans chevaux n’arrivent plus. Il n’y en a plus que pour l’armée, la grande maîtresse !
Je crois qu’il serait plus aisé en ce moment de communiquer avec le casque à pic, eux qui sont à quelques mètres des nôtres…
Ma bonne Cécile notre séparation est due à des motifs que, bien que nous soyons famille militaire, nous n’avions peut-être pas envisagé. Je ne sais si c’est en raison de la nature de ces motifs, mais il me tarde de la voir cesser, cette absence pourtant courte ne m’a peut-être jamais fait éprouver de pareille sorte combien je te chéris et les chers nôtres et tu verras que le sort ne pouvant modifier un tel état de choses n’y apportera d’autres modifications que plus d’amour et d’affection.
Je t’embrasse fort, bien fort et Loulou aussi, qui je l’espère, doit être bien gentil avec toi.
Amitiés à M. et Mme Roche et à M. Gauny
Ton affectionné

Jules
Jusqu’à présent, j’ai vécu seul de bien peu de choses il est vrai, mais le colonel organise la paperasse et m’en charge. Je crois que nous serons encore plusieurs jours ici.

NB: Loulou est le surnon de Gustave agé alors de 12 ans.