Mita2C’est donc le 20 octobre 1925 que nous « nous jurâmes fidélité » pour toute la vie en l’église d’Auteuil. En ce temps-là, la majorité de ceux qui se mariaient – pas tous, bien sûr – n’envisageaient pas de pouvoir se séparer. C’était « pour toujours », quoi qu’il arrive… Cette idée était très ancrée en moi, de même que celle d’arriver, disons « intacte » au mariage. Je dis cela car, vieille grand’mère, je suis confrontée à tant d’autres idées, à tant d’autres cas…
En relisant les pages précédentes, je vois que j’ai oublié un fait très important. Lorsque j’ai fait connaissance de Papy, il était un brillant contrôleur de comptabilité à St-Gobain et il aimait beaucoup son métier et tous les déplacements qu’il comportait.
Or en janvier, à cause de son caractère volontaire que ses chefs appréciaient, on lui demanda d’aller passer six mois ou un an à Thourotte comme chef de comptabilité, car le directeur, M. Desbordes, en avait déjà « usé » trois avec son caractère irascible. Maurice ne pouvait refuser, en mettant comme condition de reprendre ensuite son métier de contrôleur. Sur ces entrefaites, nous nous fiançâmes. Et Maurice – fallait-il qu’il m’aime ! – me demanda si j’acceptais d’aller vivre à Thourotte ou si je préférais rester à Paris lorsqu’il redeviendrait contrôleur ?
Dans ce temps-là les jeunes filles, même moi qui semblais avoir du caractère, ne connaissaient rien de la vie. Avec mon père, par une journée pleine de soleil, nous partîmes visiter Thourotte et la jolie petite maison entourée d’un grand jardin, que l’on nous destinait; l’accueil du directeur, le beau temps et sur les conseils de mon père me firent choisir pour mon cher époux le métier de « chef de comptabilité ». à Thourotte… Mon père m’avait dit : « Contrôleur, il partira sans arrêt dans toute la France, et toi tu resteras seule ou avec les enfants à Paris. Je ne voulais pas qu’il me quitte ! Ai-je bien fait de choisir Thourotte ? Avec le recul du temps, je n’en suis pas sûre, car dans cette cité ouvrière, j’ai perdu petit à petit toute une « belle intellectualité »… et j’ai surtout pris le vice des cartes.
Avant de parler de Thourotte, parlons de ce beau voyage de noces que nous sommes partis faire le lendemain de la cérémonie. Avant de prendre le train, nous déjeunâmes avec mon beau-père, Louis Billet, très ému, qui me dit pendant le repas que j’étais une fille pour lui et que tout ce qu’il avait était pour nous. C’est plus tard quand la vie s’est chargée de me dresser, que ses paroles me revinrent en mémoire et me touchèrent profondément. A ce moment là l’enfant gâtée que j’étais, trouvait tout cela naturel ! Qui aida financièrement mon mari à meubler la maison de Thourotte et participa aux frais du voyage de noces ? C’est mon cher beau père que d’année en année, j’appréciais de plus en plus.
Donc nous partîmes en voyage de noces à Arles, Avignon, et aux Aliscamps, les Saintes-Marie de la Mer, les Baux où nous sommes retournés près de quarante ans après, dans le même hôtel, dans la même chambre, tant ce site nous avait plu et nous en gardions un merveilleux souvenir. Et ce fut le retour le 11 novembre, et l’installation dans la grande maison carrée de Thourotte que l’usine de Chantereine réservait à ses chefs de service. Il y avait quatre maisons semblables avec un grand jardin et donc quatre chefs de service. Papy était le chef de comptabilité de cette grande usine. Au rez-de-chaussée il y avait salon, salle à manger, cuisine et buanderie, salle de bains. Au premier, quatre chambres et un cabinet de toilette. Cela me semblait immense pour nous deux, mais l’arrivée, en quinze ans, de nos quatre enfants, nous démontra que St-Gobain était prévoyant ! Autre avantage très appréciable, on nous octroyait un jardinier une journée par semaine. Nous avons eu donc pendant 15 ans ce brave Duronsoy auprès duquel les enfants aimaient tant aller jouer.
Mais j’anticipe encore. Nous sommes en novembre ; les jours sont courts, il pleut souvent, mon jeune mari part tous les matins à huit heures, revient à deux heures pour déjeuner et repart jusqu’à six heures du soir. La « Sorbonnarde » n’a pas grand-chose à faire, puisqu’elle a une femme de ménage. Heureusement ! car elle ne sait guère cuisiner. Et le ménage ! Il ne faut pas en parler : à l’heure actuelle, elle n’en a encore jamais fait…
Enfant gâtée que j’étais, j’avais demandé à mon cher mari qui désirait tant des enfants car il était le dernier de sa famille et il fallait continuer « la lignée », d’attendre un an avant de donner naissance… à un fils ! Il accepta et ce n’est donc que un an et neuf mois après notre mariage, c’est à dire le 10 juillet 1927 que naquit notre Monique. Accouchement bien long puisque je souffris de huit heures du soir au lendemain douze heures juste ! C’était une fille… Vous qui me lisez, que ce soit fille ou garçon, accueillez-le dans la joie la plus totale, même si ce n’est pas celui ou celle que vous désirez. Je n’avais pas eu de frère et je pensais toujours au « fils » que j’aurais. Maurice qui désirait tant un descendant démontra moins que moi, je crois, sa déception. Et pourtant nous avions le plus adorable poupon qui puisse exister : facile, joyeuse, jolie ! Nous l’habillions en pantalon et l’ appelions « baby », nom qui pouvait s’appliquer aussi bien à un garçon qu’à une fille.
Ma grande joie fut de nourrir ce petit être : se sentir « mangée » par cette petite bouche avide, est une sensation merveilleuse. L’amour et l’allaitement sont les deux plus grands plaisirs que Dieu a donnés au corps humain. J’allaitais encore quand, en décembre, je m’aperçus que j’étais à nouveau enceinte. Fini les « tétées » mais l’espoir d’avoir un fils nous fit accepter avec joie cette deuxième grossesse. Hélas ! en mars ayant raté mon train : Thourotte à Compiègne, je pris ma bicyclette et, en forçant l’allure, je réussis à avoir mon train pour Paris. Un mois après, vers dix heures du soir, hémorragie ! Le Dr Léonard, appelé en toute hâte, ne put qu’aider la fausse couche à se terminer. J’étais bouleversée.
Après une fausse-couche, on est, paraît-il, très vite enceinte à nouveau. C’est ce qui m’arriva. En décembre 1928, je m’aperçus à nouveau que j’étais enceinte et le 20 septembre 1929 naissait, après seulement quatre heures de douleurs, un beau gros garçon de quatre kilos, à midi juste lui aussi. Je vois encore, à 85 ans, le Dr Léonard lui donnant une bonne fessée en le tenant par les pieds, pour le faire crier, car il était bleu, ayant eu le cou entouré par le cordon.
Quelle émotion pour ce père dont le coeur battait de joie à la vue de son « Fils », celui qui le continuerai. Le Docteur parti, tout rangé, la maman remise de ses émotions, le repas pris, la maison s’endormit dans son bonheur. La jeune accouchée – moi ! – dormait dans le grand lit et mon mari avait adopté un lit dans la chambre à côté. Vers 2h du matin, je fus réveillée, malgré le grand silence qui régnait dans la maison, par le bruit de pas furtifs. Puis le cri d’un bébé, qu’on réveille, retentit. C’était mon pauvre cher mari qui, tel « l’Oie du Capitole » (combien de fois ne lui a-t-on pas donné ce nom !!), inquiet du silence du nouveau-né, était allé le secouer pour être sûr qu’il était bien vivant !! Le cordon autour du cou et peut-être aussi le souvenir de « l’Autre » qui n’avait pas vécu, empêchait notre « Père Poule » de dormir tranquillement.
Avec deux enfants, on a moins de travail qu’avec un ! Croyez-moi ! L’aîné vient de trouver un merveilleux jouet, un jouet vivant avec qui on peut s’amuser sans cesse, qui vous reconnaît, qui agite pieds et menottes quand vous vous penchez sur lui. C’est ce qui arriva avec Monique, une vraie petite Maman du haut de ses deux ans. Quand je la grondais et Dieu sait si elle le méritait peu souvent, elle levait vers moi ses yeux pleins de tendresse et me disait pour me calmer. « Il est si beau le frère ».