A leur retraite, mes grands-parents s’installèrent dans un petit village franc-comtois, surplombant Lons-le-Saunier: Montaigu. Plusieurs fois par an, nous y allions, mes parents mes frères et moi pour un week-end prolongé ou pour une fête et invariablement le même rituel s’organisait…
Le départ était prévu vers 8h, nous avions 300 kms à faire et Mamita et Papy nous attendaient pour le déjeuner. Chacun d’entre nous se préparait, s’habillait « bien » pour ne pas affronter à l’arrivée d’éventuelles remontrances de Papy. Maman mettait une jolie robe et se parfumait de « Shalimar » de Guerlain, Papa chargeait les bagages dans la DS, et posait délicatement sur la lunette arrière l’excellent Munster « fait à cœur » acheté la veille chez le meilleur fromager de Nancy (c’était la première commande de Mamita).
Tout le monde s’installait dans la voiture, mes trois frères et moi à l’arrière prenions nos places en nous chamaillant pour avoir une place près de la fenêtre, Maman était bien sûr à la place passager car Papa ne cédait jamais son volant. Et la voiture démarrait…
11 kms plus loin après avoir fait un détour nous nous arrêtions à Maron, pour récupérer la deuxième commande de Mamita : la tourte Lorraine encore chaude sortant du four, qui était posée délicatement près du Munster. Et le voyage reprenait…
Au bout d’une demie heure, les odeurs mélangées de munster, de tourte chaude et du parfum de Maman commençaient leur œuvres… Je me mettais à pâlir, et me sentais un peu patraque… Je commençais à avoir « mal au cœur » ou à la tête, et on était obligés de s’arrêter, je réclamais alors une place près de la porte si je ne l’avais pas obtenue au départ ( privilège réclamé en tant que seule fille de la famille…) et essayait désespérément de me rafraîchir en entrouvrant la fenêtre pour échapper aux odeurs qui m’écœuraient. Le voyage me paraissait interminable, mais après avoir posé 100 fois la question « quand est ce qu’on arrive? » à laquelle nos parents ne répondaient plus, je voyais enfin se découper sur sa colline le clocher de l’église du village de Montaigu. Là je reprenais des forces, et à l’entrée du village, nous lisions mes frères et moi en cœur la pancarte « Montaigu, pays de Rouget de Lisle »
Nous étions arrivés, c’était l’heure de se mettre à table, tous plein d’appétit!
En entrée: la tourte.. délicieuse dont l’odeur s’épanouissait enfin seule, un plat principal qui variait et comme fromage le munster odorant que mon grand-père mangeait parsemé de cumin. En dessert, nous mangions un « écureuil » gâteau au chocolat acheté le matin même par Papy chez Pelen patissier à Lons-le-Saunier. Ce repas nécessitait ensuite soit une sieste, soit une promenade dans « les vallons ».

Les voyages se passèrent ainsi pendant plusieurs années, jusqu’au jour ou mon père eut l’idée d’installer le Munster au creux de la roue de secours, dans le coffre, il ne restait plus qu’à résister seulement aux odeurs de Parfum et de tourte…