Papy Papy pour mes cousins, mes frères et moi était ce vieil homme qui m’intimidait et que j’approchais avec respect mais aussi avec un peu de crainte. C’était un grand-père qui jouait très peu avec nous et lorsque nous allions en vacances, nous appréhendions le moment ou il allait nous infliger une dictée ou la rédaction de nos souvenirs de vacances… une faute d’orthographe et c’était la punition… Cependant que j’aimais le plus lorsque nous allions à Montaigu (Jura) c’était d’être assise près de lui à table, lorsque les enfants avaient le droit de manger avec les adultes, car je pouvais caresser sa main, une main douce mais marquée par le temps. Il me paraissait parfois un peu triste, et j’aurais aimé comprendre pourquoi…
Ce que je savais alors de ce grand-père c’était ce qu’il nous avait raconté: bien peu de choses….Il avait perdu sa mère à l’âge de 4 ans, fait la guerre de 14-18, et y avait été gazé dans les tranchées, puis décoré entre autre de la Légion d’Honneur. Il aurait aimé être médecin, avait travaillé chez Saint-Gobain en Espagne et enfin avait pris sa retraite à Montaigu dans le jura terre de ses ancêtres paternels. C’est à peu près tout ce que je savais de lui en avril 1980, à sa mort. Je n’avais jamais osé lui poser plus de questions !!..
J’ai découvert la vie de mon grand-père, paradoxalement, après sa mort. D’abord, grâce à Mamita sa femme qui en parle dans ses souvenirs. Ensuite grâce à mes recherches.
J’ai donc appris que Papy était non pas orphelin, mais qu’il n’avait jamais revu sa mère après le divorce de ses parents lorsqu’il avait 4 ans. Il l’aurait recherchée lorsqu’il était devenu adulte, aurait retrouvé sa trace mais n’aurait jamais osé ou pu la revoir…
Il était né à Paris, y avait vécu jusqu’à la séparation de ses parents, date à laquelle son père le confia à son oncle qui habitait dans le Jura. Il alla à l’école communale puis vers 11 ans il devint élève au collège Notre-Dame de Mont Roland de Dole de 1907 à 1913. C’était une éducation dure: il ne voyait son père qu’aux vacances et devait se plier à la discipline rigoureuse des jésuites. Il passe son “bachot” en 1913. En 1914, à la déclaration de guerre, Maurice qui rêvait de devenir médecin, tient la pharmacie de son cousin déjà parti à la guerre, en attendant sa propre mobilisation. Elle arrive avec un an d’avance en 1915.
J’ai retrouvé un livre d’or de l’école de N.D. de Mont-Roland où le parcours militaire de Maurice B… pendant la grande guerre est résumé.Voici ce texte:
“Maurice B.., Incorporé le 12 avril 1915, affecté au 39e puis au 74e Régiment d’Infanterie, gagne au front les galons de caporal ( mai 1916) et de sergent (juin 1916); il suit les cours de chef de section d’Epinal en été 1917, est versé au 317e d’infanterie en août et passe sous-lieutenant le 21 juin 1918. Entre temps, il est intoxiqué par les gaz ( 20 mars) et bientôt, après il est blessé d’une balle à l’épaule ( 17 juillet 1918, combat de Oeuilly-Beauvoisin). Il appartenait alors au 41e RI. Mis à la disposition de la mission militaire française en Pologne, au printemps 1919, détaché à l’état major du 19e Régiment de chasseurs Polonais, pour la campagne d’Ukraine, il rentre enfin en France et est démobilisé le 4 janvier 1920.
Les principaux théâtre d’opérations dans lesquelles Maurice B… a combattu sont: La Champagne (Massige) et Verdun en 1916; la Somme en 1917; la Champagne (mont Cornillet et Mont-Haut) en 1917 et 1918; la Marne (région de Dormans) en 1918; en 1919 campagne d’Ukraine (marche sur Kamienec-Podolski).
Mais les propres écrits de Maurice en disent plus long:
1916?
Je viens vous écrire ces quelques lignes avant de monter aux tranchées. Ce matin à 4h réveil en fanfare, un obus venait d’éclater au coin de notre guitoune, c’était les Boches qui nous bombardaient. Nous nous levons en hâte; en me levant, je vois à deux mètres de moi deux de mes copains tués net, l’un le cerveau ouvert, l’autre la gorge coupée; des blessés se sauvaient en criant, en arrivant à la porte, un caporal gisait dans le sang, la jambe broyée, déchiquetée: il mourut une demi heure plus tard. Après nous nous sauvons dans les champs pendant que les boches continuent à nous bombarder. Au bout d’une heure ça a ralenti et nous rentrons; le bilan des touches était 3 tués, 6 blessés évacués et quelques autres contusionnés. C’est mon “baptême du feu”.
Le 8 mai 1916.
Nous sommes au repos à 4kms des premières lignes, c’est vous dire que nous ne sommes pas exempts d’être bombardés. Et d’ailleurs ce n’est qu’un repos relatif puisque ce soir à 7h nous partons pour donner un coup de main au génie qui travaille par là. Le plus grand plaisir que j’ai éprouvé ce matin en arrivant c’est de pouvoir me déchausser et aussi me rechanger. Mais je me suis aperçu que j’avais ramassé quelque totos et c’est de la graine qui ici n’est pas commode à faire partir. Que vous dire encore? quelques impressions du front; les balles ne paraissent pas terribles. Mais ce qui est effrayant ce sont les 105 et les torpilles. Le 105 est le meilleur canon des Boches, il fait beaucoup de travail et ce n’est pas facile à éviter. Quand aux torpilles, ce sont de formidables blocs de mitraille formant cylindres et munis d’ailettes, on le voit bien venir dans les airs et plonger, aussi on peut se sauver, mais souvent pas assez loin car quand ça éclate, ça occasionne un déplacement de terre formidable et de plus tous les morceaux de mitraille sont projetés très loin; d’ailleurs les Boches nous jettent des torpilles qui pèsent jusqu’à 100kg. C’est des 105 et des torpilles dont nous avons tous le plus peur.
13 mai 1916.
Je suis au repos bien relatif car tous les jours de 7h du soir à 2 h du matin nous allons creuser des tranchées. Quand nous rentrons nous sommes exténués, nous tombons de sommeil. Cette nuit je dormais en marchant et ce matin toutes les articulations me font mal. Je suis exténué. Nous remontons en tranchées lundi la nuit. Je crois que nous allons être renforcés ou même peut-être remplacés par des Russes.
A part cette fatigue générale, ça va à peu près pour le moment; le coffre est encore bon mais je crois qu’il se détraque petit à petit.Je sens que mon estomac n’est plus très solide; nous faisons du travail au dessus de nos forces. Le général de division veut que que tous les gradés travaillent comme les hommes. A deux chaque nuit nous devons creuser trois mètres de long de tranchées à 1m60 de profondeur et 1m30 de largeur: voyez le turbin éreintant! Aussi j’ai les mains en “capilotade”.
Le 8 juin 1916.
Je vais toujours bien, nous sommes descendus au repos cette nuit, je suis fourbu et de plus nous sommes dégoûtants: nos capotes paraissent avoir été roulées dans la boue de la route. J’ai mal partout, aux reins, dans les jambes, à l’estomac. Songez que je suis resté cinq jours et cinq nuits au petit poste sans fermer l’oeil soit 120 heures d’insomnie. Nous sommes redescendus à 46 sur notre compagnie: 2 officiers, 2 sergents, 4 caporaux compris, voyez que nous avons été durement éprouvés.
Dimanche 16 juillet 1916. C’est aujourd’hui mon 7éme jour de tranchées: je crois que nous ferons 12 jours; que vite vienne le 21 pour que nous soyons relevés! Ne m’annoncez-vous pas bientôt la fin de la guerre? ça commence à devenir bien long!!! Il ne fait presque jamais beau temps ici par suite de la multitude des éclatements, depuis le 75 jusqu’au 380 ou 420, l’atmosphère est tellement perturbée que le temps est toujours couvert et qu’il y a de fréquentes ondées. Quel triste dimanche!!! et aussi quelle terrible vision!! et quel bruit infernal! La plaine saccagée, émaillée de trous d’obus, les bois déracinés ou coupés ou guillotinés. C’est un spectacle vraiment désolant.
14 septembre 1916?
La citation pour la croix de guerre a paru à la décision avant-hier. Dans notre coin les nuits commencent à être rudement froides. Cette nuit entre autre on se serait cru au mois de décembre. Et puis par contre, les journées sont encore très chaudes, de sorte qu’on n’est pas encore bien habillés. Je crois que nous allons descendre au repos cette nuit-ci, pour cinq ou six jours. Le secteur est tourmenté surtout pendant la nuit. C’est un échange presque continuel de grenades ainsi que de nombreux tirs de mitrailleuses. Et puis qu’est ce qu’il y a comme macchabées!! Il y a des cadavres qui datent des affaires de Perthes 1915 et puis de l’attaque de Champagne. Ils sont encore couchés dans la plaine à moitié dévorés par les corbeaux qui rôdent continuellement ici.
Le 26 janvier 1917
Ces quelques mots pour vous dire que je suis toujours bien portant. Hier soir ça a gazé fortement: les Boches nous ont attaqué vers 6 heures à la tombée de la nuit; ils s’étaient habillés en blanc pour qu’on les confonde avec la neige; ils ont fait deux prisonniers et ont pris un fusil mitrailleur; nous avons eu des tués et des blessés dont deux sergents. Il fait un froid excessivement vif ici. La nuit surtout ce n’est pas rigolo. Le pinard et le jus gèlent dans nos bidons. Dieu m’a bien protégé hier au soir, j’espère qu’il continuera à le faire à l’avenir.
28 janvier 1917.
Toujours en assez bonne santé, sauf un commencement de rhume. Froid de plus en plus terrible. Notre pain est gelé, c’est du vrai biscuit qu’on coupe à la hache. Certaines grenades, certains fusils mitrailleurs ne fonctionnent pas par suite de la gelée. La vie des tranchées est atroce pour le moment. J’espère néanmoins pouvoir résister aux intempéries avec l’aide de Dieu.
le 1er octobre 1917.
Cette nuit, étant de garde aux préventionnaires du conseil de guerre. Trois ont cherché à s’évader, on les a poursuivi, un a été pincé, un autre a pris un coup de revolver et a du s’arrêter, un troisième n’a pu être rattrapé. Enfin je pense ne pas être inquiété. J’ai fait ce que j’avais à faire.
1918?
Me voilà monté une deuxième fois à Verdun: quelle manque de chance à mon régiment, enfin je crois que nous n’y resterons que 4 jours, mais les hommes sont bien abattus, monter une fois ça va, mais la deuxième fois ça ne réjouit personne. Enfin à Dieu va. Je me recommande à Dieu, je vais me confesser ce soir et avec l’aide de Notre Seigneur tout puissant j‘espère m’en tirer encore une fois sans trop d’égratignures.

Papy a gardé un souvenir de cette guerre, un poème dont je ne connais pas l’auteur :

On t’a porté la nuit, par la Marne pouilleuse
Tes hommes pleuraient. Leurs rudes mains pieuses
Et timides t’effleuraient comme un petit qui dort
Leurs genoux cadencés ballottaient ton front mort
Et ton sang clair coulait le long de nos chaussures
Ta capote n’avait qu’une croix pour parure
Les étoiles du ciel regardaient par ses trous!..
Mais nous sommes tombés pour prier à genoux
Quand j’eus pris sur ton coeur, les lettres de ta mère
Et qu’on eut mis, toi, puis ta jeunesse en terre
Et fermant pour toujours, les clartés de tes yeux
J’ai, simplement, comme auraient fait tes pauvres vieux
Mon héros de 20 ans, baisé ta chair de marbre
Et j’ai laissé ton âme à l’âme des grands arbres.

Pour conclure, je laisse Papy le faire par ce qu’il écrivait pour le cinquantenaire de l’armistice du 11 novembre en 1968: “ On parle beaucoup de liberté, mais la guerre en est la négation et la liberté ne peut exister que dans la paix: paix dans l’amitié, dans la compréhension, dans l’entente universelle. Et cette paix, la plus belle chose du monde, si elle est définitive, si elle est profondément ancrée dans tous les coeurs, alors nous les vieux comme nos camarades plus jeunes de 1939-1945, nous vous disons: nos luttes, nos combats n’ont pas été vains, et nous ne les regrettons pas puisque nous avons l’espoir que vous ne les connaîtrez plus et que l’emblème du monde sera désormais le rameau d’olivier.”

Les lettres de Maurice écrites pendant la guerre de 1914-1918 à son oncle Elie sont des lettres comme toutes celles écrites par les Poilus: terribles et émouvantes. Mais là il s’agit de “mon Papy”.

Généalogie de Maurice