10 septembre 1914

Ma bonne Cécile

cette fois nous sommes fixés et la situation est nette. À l’asile tu toucheras la différence entre ce que j’ai touché ici et mes appointements soit 230 Fr. environ.

De plus j’espère t’envoyer d’ici une partie de ma solde j’ai 100 Fr. disponible actuellement d’autre part je crois que nous pouvons aussi nous fouiller pour ma retraite militaire du moins à partir du 1er août.

L’asile complétera peut-être ses allocations et l’élasticité du budget se mettra peut-être en rapport avec l’ardeur que je mets à empêcher que l’établissement passe sous l’administration allemande, comme celui de Sarreguemines. Certes je ne suis pas satisfait, néanmoins comme tu le dis il y en a de plus malheureux que nous. Remercie cependant Monsieur le directeur pour ce qu’il a pu obtenir ; j’ai le secret espoir que nous n’y perdrons rien en résumé.

Bref c’est une question tranchée, tu me dis que ça suffira, ce sera ma chérie la part de sacrifice.

J n’ai jamais entré dans mon esprit que la guerre serait pour moi une source de profit puisque je n’y ai jamais cru.

Aurait mieux fait car mes brodequins auraient été …… mais je vais parler de cela plus loin. Ma chérie nous ne parlerons donc plus de notre situation financière. Dis-moi cependant si tu

as pu acquitter la dernière prime d’assurance de 8000 Fr. car c’est la dernière n’est-ce pas. Pour celle de 5000 Fr. tu sais qu’on peut suspendre ou payer une surprime si tu as fait ainsi, tu as bien fait.

Cela posé,  je te parle de mes brodequins

J’ai constaté avec stupeur ces jours derniers, mes godillots s’étaient entrouverts à la semelle. Pour les faire ressemeler c’est toute une histoire, mais tu sais ce n’est pas facile de me trouver au dépourvu, pour 40 sous, j’ai acheté à un soldat conducteur une superbe paire de brodequins réglementaires bien ferrés. Ce n’est pas élégant et il va falloir que je les brise mais c’est peu.

Mon tempérament me permet d’en supporter bien d’autres, j’étonne et suis étonné moi-même de ma vigueur : où sont les aigreurs causées par le bouillon trop gras ! ! Je mange de tous et avec un appétit extraordinaire. Je supporte tous : la chaleur et le reste. Si tu voyais notre installation tu rirais et cependant nous avons passé la nuit mieux que dans la chambre à coucher la plus confortable. Figure toi un trou creusé sur le flanc d’une rampe, le trou est couvert par de la tôle ondulée. Oui de la tôle ondulée. Elle-même recouverte d’un 1/2 mètre de terre. Par terre de la paille bien neuve. La seule ouverture fermée par les toiles de tente des Prussiens. Nous couchons là avec le colonel, le drapeau, Meltz l’officier payeur qui est venu séjourner une fois chez nous et que nous voulions marier chez Durand, Clément depuis hier, soit 5. On y est très bien. Nous n’avons même pas eu une gouttière.

Je n’en avais pas de même au régiment. Les hommes ont bien fait des abris, mais couvert avec des branchages et de la terre. La pluie cette nuit à détremper la pelle et l’eau coulait jaune à l’intérieur, aussi le spectacle n’était pas joli ce matin.

Chouette le vaguemestre m’annonce son départ pour Nancy.

Je lui confie mes brodequins, fait les prendre à Excelsior et fais-les ressemeler. Tu les feras ensuite remettre à Excelsior avec mon adresse où je le ferais reprendre dans deux jours.

Pardon de cette corvée chérie, je ne vois pas d’autre moyen, ma 2e paire de chaussures est avec ma cantine sur les voitures que nous n’avons pas vues depuis longtemps. Je termine en t’embrassant bien fort

J. Druesne

A la hâte, je vais t’écrire plus longuement.

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Dombasle, 13 septembre 1914

Ma chère Cécile

Les évènements se succèdent stupéfiants de réussite. Prussiens chassés de France en Meurthe et Moselle, obligés sans doute de filer au secours de Berlin.

Demain matin 14 au matin nous embarquons pour poursuivre, dit l’ordre, les Prussiens en mauvaise posture en Champagne, nous irons à Commercy ou St Michel. Hier nous chassions, les P. au-dessus de Crevic, ce matin nous sommes à Dombasle, c’est merveilleux d’ordre et de promptitude. Le 4e Bataillon de Chasseurs vient de partir en automobiles, plus de 200 autobus les emportent.

Et dire, je le répète qu’hier nous couchions dans des tranchées. Les hommes sont réjouis, le moral est meilleur.

Quant à nous ma chérie, Excelsior ne pourra peut-être plus favoriser nos correspondances, néanmoins, je t’écrirai chaque fois que je le pourrai.

Je suis heureux et fier de la besogne accomplie jusqu’à ce jour.

Ne te fais pas de chagrin à mon sujet. Certes les dangers seront moins grands que ceux que j’ai connu jusqu’à ce jour. Et puis, vois cette gloire, bouter les Prussiens 3 fois !!

Les brodequins, dont je t’ai parlé, me gênent pour la marche, j’espère que les autres sont faits et que le vélo pourra les rapporter.

Je t’envoie sous ce pli 100 francs, j’en ai encore mais n’ose pas t’en envoyer plus, ne sachant pas comment nous allons vivre.

Mais à la fin du mois, je tacherai de doubler la somme.

Courage Chérie, j’ai l’espoir de plus en plus certain de notre prochaine réunion.

Je t’embrasse mille et mille fois, loulou aussi.

J’attends les bagages, s’ils arrivent, je ferai un colis de ce que j’ai en trop, je le déposerai soit chez les parents d’Adèle, soit chez Leroux. Sinon j’emporte le tout.

Mille et mille baisers

Ton Jules

Si seulement le suburbain marchait encore, tu pourrais venir coucher à Dombasle. Mais non c’est un rêve trop tentant dont j’ai tant souffert à Saint Nicolas.

Pas entendu ni reçu les obus des boches depuis hier, que c’est drôle !

Je mange au casino Solvay et je me loge à l’hôtel du cheval blanc, juste en face de l’autre coin du caboulot (?) où s’est faite la noce de Potier.