26 août 11h du matin en plein champ
Cher tous
Je continue à être en bonne santé et animé de la plus vive ardeur surtout en présence de nos succès. Nous les poursuivons encore ces cochons-là.
Mille embrassades
Jules
Quelles belles choses nous faisons au 37e, les braves gens.
Carte aux bons soins de Madame Thiery
Café excelsior.
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Sommervillers, 28 août 1914

Ma chère Cécile

Tu as dû recevoir les lettres que je t’ai écrites par l’intermédiaire de Me Thiery d’Excelsior et par un jeune homme de Nancy.
Depuis, nous avons été fortement occupés. La guerre bien que n’étant en vigueur depuis peu de temps, m’a permis d’envisager toutes les horreurs dont elle est cause. Notre régiment très brave a été très éprouvé, l’effectif est réduit d’une bonne moitié. Mais des prisonniers que nous faisons, des blessés allemands que nous soignons et des morts que nous enterrons, nous pouvons dire que les pertes des autres sont terriblement supérieures. Je ne comprends rien, et je ne suis pas le seul, à leur tactique. Leur plan est de nous attirer sur des points où à l’avance, ils repèrent les distances. Ce truc n’a que trop réussi, car il est de règle en France de poursuivre un succès, de sorte que les téméraires comme nous allaient s’y brûler les ailes. J’ai vu le danger à plusieurs reprises, sans le rechercher, mais sans m’y soustraire. Certes des malheureux ont été sacrifiés après moins d’expériences que je n’ai subies et c’est là le malheur de succomber par un projectile lancé par un adversaire que l’on ne voit même pas.
Tout cela me fait augurer ma chérie que ma bonne étoile me prodiguera, la santé, l’humeur, l’appétit, l’endurance, excellents contribuent à cet excellent état de choses.
Clément, mon compagnon d’armes, vient de recevoir la nouvelle de la mort de sa mère. De plus, il vient d’être blessé au genou par une balle française, sur un accro. La blessure n’est pas assez grave pour motiver l’évacuation, mais elle est suffisamment pour le gêner dans la marche. Il se déprime et, malgré mes efforts, je ne réussis pas à lui ramener sa gaieté habituelle.
J’ai vu Crévic, j’ai vu Charles et sa femme et après l’histoire idiote que l’on m’avait racontée. Tu devines que j’ai été heureux de les embrasser. Le pauvre vieux ne savait quoi fourrer dans mon sac : vin, eau de vie, etc…. J’ai fait des heureux car l’eau-de-vie me répugne. Maria, m’a-t-il dit, doit être à la maison. Elle a bien fait, les prussiens n’ont aucune retenue.
C’est abominable de ce qu’ils ont fait tant sur les personnes que sur les biens. Plus de quarante maisons dans ce coquet village sont entièrement canonnées, c’est navrant et j’en ai pleuré comme un enfant, cependant les lueurs de l’incendie nous avaient éclairé pendant deux nuits.
Hier matin, j’ai pu visiter les blessés allemands. J’ai réussi à prendre aux fourgons quelques miches de pain et je les ai distribués par tartines si tu avais vu comment ces malheureux se précipitaient sur ce pain sec ! Certains avaient d’affreuses blessures. J’ai trouvé un magnifique sac d’outils de chirurgien et l’ai gardé quelque temps pensant le remporter pour Robert. Mais j’en ai été embarrassé et je l’ai donné à un jeune médecin du régiment sous la réserve qu’il me le rendrait en rentrant à Nancy. Tu vois, je ne vole pas les pendules moi…
À côté des blessés dont je viens de parler se trouvaient les morts laissés par les allemands. Il y avait des attitudes affreuses. L’un était à quatre pattes si on peut dire mais avec un membre dirigé dans une direction contraire à sa position normale. On aurait dit le bébé articulé que Loulou avait dans le temps et auquel on donnait aux membres des positions abracadabrantes. Çà et là des chevaux tirés en pleine course gonflent en attendant leur enfouissement, certains restent absolument dans l’altitude du galop qu’ils avaient au moment où ils ont été frappés. Quel spectacle !!
Mais chérie si je te dépeins en termes un peu noir, peut-être, la situation, sache que rien n’ébranle ma volonté ni ma confiance. Nous jouons un peu à l’accordéon , c’est-à-dire avançons et reculons mais c’est de la stratégie qui nous permet de tirer à coup sûr. Les résultats d’ailleurs prouvent que cette théorie est la bonne. Chaque jour écoulé est un jour gagné sur l’Allemagne. Malheureusement nos populations Lorraines écopent trop. C’est la misère. Nous pénétrons dans les maisons abandonnées ou le bétail crève de faim et c’est bizarre, alors que le ciel est zébré par les obus et que le bruit est assourdissant, d’entendre le coq chanter et les poules glousser sur le fumier.
J’ai vu la mort de près, seul avec ma garde marchant un peu espacés. Quatre énormes obus sont venus tomber en même temps l’un en avant, l’autre en arrière les deux autres à droite et à gauche, à moins de 40 m d’intervalles creusant autour de nous des trous suffisants pour recevoir notre logette (?), je me suis couchée d’un seul coup par terre, recevant pendant quelques secondes des paquets de terre sur le dos. Mais sans une égratignure. Ma pensée, ma Chérie, à ce moment cependant si tragique est allée à toi, je vous voyais tous les 3 et c’est drôle, autour de moi descendant la côte de Ville d’Avray.
Sans…………… occupés sous les crêtes…… moins exposées. Ces situations, je m’empresse de le dire, sont assez graves. Elles ne m’ennuient pas, c’est ce qui donne le moyen de m’abriter dès le bruit du fatal. Quelle musique ! !
Je suis fort, je te le répète, ma conviction intime est que je sortirais indemne de cette épreuve. Nous nous reverrons, j’en ai la certitude absolue et n’est-ce pas ma chérie pour nous aimer plus que jamais.
Comment va partir cette lettre, je l’ignore encore. Quoi qu’il en soit je vais achever de façon à être prêt à la remettre si l’occasion se présente. Je t’embrasse bien tendrement, faisant autant à Loulou et si tu le peux à Robert.
Jules
T’ais-je dit…………….. Général de Castelnau …………St Cyr promu sous-lieutenant au 4e bataillon de chasseurs, a été tué le jour où je t’ai dit que j’avais eu une mission sérieuse à remplir.
(Les points de suspension correspondent au papier abîmé…)