31 août 1914

Que pense ce matin Cécile en lisant ces articles dans l’Est Républicain du 31 août 1914:

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31 août 1914 (JMO du 37e RI)

Le régiment doit rester sur ses positions et perfectionner ses retranchements. Rien de changé pour le stationnement du Régiment. Le Régiment a été renforcé de 300 réservistes et de 2 officiers Messieurs Becard et Gérard.

Cartographie du 31 août 1914

30 août 1914

Dimanche 30 août 1914

Ma chère Cécile,

Je saisis encore cette occasion pour te rappeler que je suis toujours là. Du reste en ce moment je n’ai grand mérite depuis trois jours, je flâne à la queue du régiment qui lui est couché, aussi bien de jour que de nuit dans les tranchées en pleine campagne. Je suis au passage des convois, c’est te dire que je ne manque pas de vivres. Si je n’avais plus tôt, vu de près ce qu’est la guerre, je dirais que tous ces bruits de canon qui ne se cessent de vous blesser le tympan, sont de la blague. En effet je ne sais ou bien l’ennemi nous considère comme quantité négligeable ou bien il nous ignore. Quoi qu’il  en soit, rien pour nous, c’est pour les hussards comme disent les troupiers, bien que les hussards ne soient pas plus atteints que les autres. Pourquoi d’autre part ce long stationnement ici, je l’ignore. J’au dû te dire que le 37e avait été renforcé c’est-à-dire avait reçu d’autres réservistes pour combler les vides. Malheureusement nous n’avons pas reçu de gradés et il en manque plus de la moitié. Sa marche quand même, les livres arrivent exactement quand on n’est pas trop loin des et limites. On sert de la viande fraîche admirable de qualité. Malheureusement encore pour des raisons ci-dessus qu’elle arrive parfois un peu tard de sorte que les hommes n’ont pas le temps de la faire cuire ; ils doivent la jeter et cet amas de charogne jointe à celle des chevaux et il faut le dire des morts ……n’embaument pas toujours l’atmosphère. C’est une chance inouïe ne pas voir la peste se déclarer. Avec cela les hommes (Est-ce parce qu’ils mangent trop ?) parsèment leur route de biens vénérables sentinelles ! C’est la guerre ! ! On ne sait ce que ce mot contient d’horreurs…

J’écris ici d’une fenêtre donnant sur la rue, le canon tonne sans relâche, et bien les enfants crient et jouent dans la rue, les femmes papotent avec les soldats les cependant beaucoup d’entre elles ont mari et enfants sous les drapeaux et la misère est au logis… C’est une éventualité qui ne vous atteint pas et c’est une consolation. A ce sujet ne manque pas de me dire comment le paiement des appointements s’est passé. Ne me cache rien, car le hasard des rencontres peut me mettre en présence de personnages auxquels ma situation actuelle permet de m’adresser. De plus je serai heureux d’apprendre que le paiement s’est fait sans difficulté en vue des mois suivants, si toutefois ça dure encore longtemps. Le jeune Franbry fils du chef de musique, passe, il veut bien te porter cette lettre. C’est dommage que ce ne soit pas demain car je lui aurais confié une centaine de francs que je toucherai demain. Je m’arrangerai pour te les faire parvenir. Je t’en embrasse 1000 et 1000 fois.

J.Druesne

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30 août 1914 (JMO du 37e)

Le régiment rest sur ses positions qu’il continue à organiser. De 10h à 12h le régiment est soumis à une vive canonnade venant des environs de la ferme de la Rochelle. De 12h à 14h canonnade ralentie sur Petite Maixe. A 17h Petite Maixe est bombardée violemment.

Rien à signaler devant le 37e pendant la nuit du 30 au 31 août. Un projecteur a été mis à la disposition du régiment.

Cartographie du 30 août 1914

29 août 1914

29 août

Ma chérie.

Dans ma lettre d’hier (1) je me suis un peu étendu sur les horreurs de la guerre et le tableau que je t’en ai fait et le vécu encore présent à mes yeux t’a peut-être effrayée. C’est que ma chérie si j’avais continué à te cacher ces horreurs peut-être ne m’aurais tu plus cru. C’est inconcevable qu’un endroit si gai, si riant tels que Crévic par exemple et ses environs aient changé d’aspect et un aspect aussi effroyable en si peu de temps ! !

Les nouvelles ici continuent à être bonnes, les blessés allemands encombrent nos ambulances et notre artillerie fait de terribles ravages parmi eux. La proportion chez nous est beaucoup plus faible.

Je t’ai dit hier que j’avais perdu le verre droit de mon binocle. Je peux écrire puisque c’est le bon œil, c’est un peu trouble, mais ça va. J’ai l’air d’avoir un monocle.

Je te disais dans cette lettre que tu trouverais sans doute dans les paperasses que j’ai apportées dans une corbeille en osier, le jour de mon départ : ma carte du format de celle-ci imprimé au nom de Maurice Frères. Sur cette carte est dessiné un lorgnon et sur chacun des ovales étaient indiqués les numéros de myopie. Si ce carton n’était pas dans la corbeille et on le trouvera sûrement dans mon bureau dans le tiroir intérieur, le tiroir du milieu. Pour atteindre ce tiroir il faut ouvrir le bureau c’est-à-dire baisser le devant. Il faudrait en recommander l’emballage car il pourrait m’arriver en morceaux. La paire de rechange que tu avais eu la prévoyance de me faire emporter est dans ma cantine et celle-ci dans le fourgon que nous n’avons pas vu depuis longtemps. Heureusement que j’ai reçu le paquet Weill, cela m’a permis de me changer. A propos de mes binocles, encore, on en trouvera sans doute une autre paire dans le tiroir dont je parle. Ce sont ceux du père Boulanger, à la rigueur ils pourraient m’aller et si on ne retrouvait pas la carte. Dans tous les cas, la monture et un verre au moins pourraient servir.

Mon stylo est à sec, je le ferais remplir quand j’en aurai l’occasion. Depuis 2 jours où je suis ici à la sortie de Sommervillers, côté Crévic avec mon drapeau. Le colonel est resté à Maixe. On s’attend à la reddition d’un corps allemand qui est cerné par notre artillerie. Depuis quelques jours, nous restons sur la défensive, c’est-à-dire nous attendons l’attaque des allemands et ceux-ci ont l’air d’en faire autant. De sorte que tout se réduit à un duel d’artillerie parfois terrible. En attendant notre venue à nous fantassins aussi on sert pas de cible et chaque jour passé je le considère comme un jour gagné.

Tout va donc bien. Reposé depuis deux jours, je suis frais et dispo car j’ai pu me débarbouiller en enlevant complètement ma chemise. Il y avait cinq ou six jours que je n’avais pas pu le faire.

Je cesse ma chérie et vais guetter au passage un voyageur qui voudra bien se charger de ma missive. Mille et mille baisers.

Ton affectionné

J. Druesne

Je n’ai pas le temps de relire, t’ai-je dit que la dernière lettre que j’ai reçue de toi  est datée du 13. C’est celle par laquelle tu m’envoyais les photos.

(1)  lettre qu’un droguiste d’Essey, Saint-Max a bien voulu se charger de poster à l’Excelsior

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29 août 1914 (JMO du 37e RI)

Le régiment reste dans le même situation que la veille. Il continue de fortifier sa position. Il est soumis au feu de l’artillerie pendant toute la journée.

L’organisation du régiment est la suivante: 3 lignes de défense:

1°- 1er bataillon au Nord du moulin de Deuxville appuyé en arrière et à gauche par Petite Maixe et en arrière et à droite par le moulin de Deuxville.

2°- Petite Maixe, hauteur au Sud de de Petite Maixe , Moulin de Deuxville.

3°- A occuper par les 1er bataillon, après son repli Hauteur Sud de Maixe dans la direction générale Petite Maixe, Chemin de terre passant par le moulin de Deuxville.

A 20h une vive fusillade s’est fait entendre du coté de Frescaty. Rien à signaler du coté du régiment.

Cartographie du 29 août 1914

28 août 1914

Sommervillers, 28 août 1914

Ma chère Cécile

Tu as dû recevoir les lettres que je t’ai écrites par l’intermédiaire de Me Thiery d’Excelsior et par un jeune homme de Nancy.

Depuis, nous avons été fortement occupés. La guerre bien que n’étant en vigueur depuis peu de temps, m’a permis d’envisager toutes les horreurs dont elle est cause. Notre régiment très brave a été très éprouvé, l’effectif est réduit d’une bonne moitié. Mais des prisonniers que nous faisons, des blessés allemands que nous soignons et des morts que nous enterrons, nous pouvons dire que les pertes des autres sont terriblement supérieures. Je ne comprends rien, et je ne suis pas le seul, à leur tactique. Leur plan est de nous attirer sur des points où à l’avance, ils repèrent les distances. Ce truc n’a que trop réussi, car il est de règle en France de poursuivre un succès, de sorte que les téméraires comme nous allaient s’y brûler les ailes. J’ai vu le danger à plusieurs reprises, sans le rechercher, mais sans m’y soustraire. Certes des malheureux ont été sacrifiés après moins d’expériences que je n’ai subies et c’est là le malheur de succomber par un projectile lancé par un adversaire que l’on ne voit même pas.

Tout cela me fait augurer ma chérie que ma bonne étoile me prodiguera, la santé, l’humeur, l’appétit, l’endurance, excellents contribuent à cet excellent état de choses.

Clément, mon compagnon d’armes, vient de recevoir la nouvelle de la mort de sa mère. De plus, il vient d’être blessé au genou par une balle française, sur un accro. La blessure n’est pas assez grave pour motiver l’évacuation, mais elle est suffisamment pour le gêner dans la marche. Il se déprime et, malgré mes efforts, je ne réussis pas à lui ramener sa gaieté habituelle.

J’ai vu Crévic, j’ai vu Charles et sa femme et après l’histoire idiote que l’on m’avait racontée. Tu devines que j’ai été heureux de les embrasser. Le pauvre vieux ne savait quoi fourrer dans mon sac : vin, eau de vie, etc…. J’ai fait des heureux car l’eau-de-vie me répugne. Maria, m’a-t-il dit, doit être à la maison. Elle a bien fait, les prussiens n’ont aucune retenue.

C’est abominable de ce qu’ils ont fait tant sur les personnes que sur les biens. Plus de quarante maisons dans ce coquet village sont entièrement canonnées, c’est navrant et j’en ai pleuré comme un enfant, cependant les lueurs de l’incendie nous avaient éclairé pendant deux nuits.

Hier matin, j’ai pu visiter les blessés allemands. J’ai réussi à prendre aux fourgons quelques miches de pain et je les ai distribués par tartines si tu avais vu comment ces malheureux se précipitaient sur ce pain sec ! Certains avaient d’affreuses blessures. J’ai trouvé un magnifique sac d’outils de chirurgien et l’ai gardé quelque temps pensant le remporter pour Robert. Mais j’en ai été embarrassé et je l’ai donné à un jeune médecin du régiment sous la réserve qu’il me le rendrait en rentrant à Nancy. Tu vois, je ne vole pas les pendules moi…

À côté des blessés dont je viens de parler se trouvaient les morts laissés par les allemands. Il y avait des attitudes affreuses. L’un était à quatre pattes si on peut dire mais avec un membre dirigé dans une direction contraire à sa position normale. On aurait dit le bébé articulé que Loulou avait dans le temps et auquel on donnait aux membres des positions abracadabrantes. Çà et là des chevaux tirés en pleine course gonflent en attendant leur enfouissement, certains restent absolument dans l’altitude du galop qu’ils avaient au moment où ils ont été frappés. Quel spectacle !!

Mais chérie si je te dépeins en termes un peu noir, peut-être, la situation, sache que rien n’ébranle ma volonté ni ma confiance. Nous jouons un peu à l’accordéon , c’est-à-dire avançons et reculons mais c’est de la stratégie qui nous permet de tirer à coup sûr. Les résultats d’ailleurs prouvent que cette théorie est la bonne. Chaque jour écoulé est un jour gagné sur l’Allemagne. Malheureusement nos populations Lorraines écopent trop. C’est la misère. Nous pénétrons dans les maisons abandonnées ou le bétail crève de faim et c’est bizarre, alors que le ciel est zébré par les obus et que le bruit est assourdissant, d’entendre le coq chanter et les poules glousser sur le fumier.

J’ai vu la mort de près, seul avec ma garde marchant un peu espacés. Quatre énormes obus sont venus tomber en même temps l’un en avant, l’autre en arrière les deux autres à droite et à gauche, à moins de 40 m d’intervalles creusant autour de nous des trous suffisants pour recevoir notre logette (?), je me suis couchée d’un seul coup par terre, recevant pendant quelques secondes des paquets de terre sur le dos. Mais sans une égratignure. Ma pensée, ma Chérie, à ce moment cependant si tragique est allée à toi, je vous voyais tous les 3 et c’est drôle, autour de moi descendant la côte de Ville d’Avray.

Sans…………… occupés sous les crêtes…… moins exposées. Ces situations, je m’empresse de le dire, sont assez graves. Elles ne m’ennuient pas, c’est ce qui donne le moyen de m’abriter dès le bruit du fatal. Quelle musique ! !

Je suis fort, je te le répète, ma conviction intime est que je sortirais indemne de cette épreuve. Nous nous reverrons, j’en ai la certitude absolue et n’est-ce pas ma chérie pour nous aimer plus que jamais.

Comment va partir cette lettre, je l’ignore encore. Quoi qu’il en soit je vais achever de façon à être prêt à la remettre si l’occasion se présente. Je t’embrasse bien tendrement, faisant autant à Loulou et si tu le peux à Robert.

J.Druesne

T’ais-je dit…………….. Général de Castelnau …………St Cyr promu sous-lieutenant au 4e bataillon de chasseurs, a été tué le jour où je t’ai dit que j’avais eu une mission sérieuse à remplir.

(Les points de suspension correspondent au papier abîmé…)

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28 août 1914 (JMO du 37e RI)

Le régiment reste sur ses positions qu’il continue à organiser solidement. Il a à sa droite le 70e avec lequel il se relie à 400 m à l’Est du Moulin de Deuxville et à sa gauche le 153e qui occupe Grand Maixe et les lisières Sud Ouest du bois d’Einville. L’artillerie amie et ennemie continue à tirer pendant toute la journée. Le régiment a été renforcé par 900 réservistes ainsi que le capitaine Lepage, des lieutenants Oudot et Essling et Liedey.

Cartographie du 28 août 1914

27 août 1914

Encore un jour d’angoisse pour Cécile… le facteur a les mains vides pour elle…

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27 août 1914 (JMO du 37e RI)

A 4h le régiment reprend sa marche en avant. Le 3e bataillon, moins la 9e compagnie restant à Sommerviller en soutien d’Artillerie, avait rejoint les 2 autres bataillons. Le 1er bataillon s’installe aux lisières Est du bois, au Nord du moulin de Deuxvilles. Le 2e bataillon suit le 1er et se rassemble  à l’Ouest de ce même bois prêt à soutenir le 1er. Le 3e bataillon reste dans le village. Il devait attendre l’ordre de se porter en avant.

A 8h, le régiment reçoit l’ordre d’occuper les positions conquises , de s’y retrancher. Le 1er bataillon reste à la lisière du bois pour protéger les travailleurs qui organisent la position Moulin de Deuxvilles inclus, Lisière de petite Maixe incluse. Le 3e bataillon est reparti sur la position Flainval, Crévic qu’il a organisé comme position de repli.

A 13h le Général commandant le 20e Corps d’armée donne l’ordre de porter la ligne de résistance à la lisière Est du bois au Nord du moulin de Deuxvilles. Le 1er bataillon organise alors cette position. Celle organisée par le 2eme bataillon devient position de 2eme ligne.

Les travailleurs restent toute la journée au travail. A la nuit tombante, le 2eme bataillon est replié dans Maixe, en cantonnement d’alerte.

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(« Historique du 37e régiment d’infanterie. France. 1914-1918″ )

Le lendemain ( 27 Août 1914 ), le régiment organise le terrain conquis. La première ligne tenant Petite-Maixe, le bois au sud-est et le moulin de Deuxville, la croupe Flainval-Crévic constituant su position de repli.

Cartographie du 27 août 1914