T comme Théodore (1882-1944): la grève de 1920

Challenge AZ, Ile de France, XXeme siècle 4 Mots »

Merveilleuse découverte que ce lot de cartes postales perdues au fond d’une malle abandonnée dans une petite ferme  en Haute-Loire

“L’année 1920 est marquée par des poussées de grèves dont la violence jette l’effroi dans une partie de la population, …..le mouvement a démarré en février 1920 au PLM et a gagné les autres réseaux…” (extrait de Notre Siècle de René Rémond , Edition Fayard)
Pendant  cette  période,  Théodore, 38ans, sous-chef de manutention au PLM à Maisons-Alfort écrit tous les jours à sa femme Marie qui est en visite dans sa famille en Haute-Loire.

Maisons-Alfort le 25 /02 /1920
Chère Marie,
J’ai appris ce matin que les ateliers de Villeneuve-Triage n’avaient pas satisfaction, donc  les ateliers de Paris se mettent en grève demain lundi et si nous n’avons pas satisfaction tout s’arrêtera mardi donc si tu ne reçois pas de nouvelles de 2 ou 3 jours, tu peux dire ils sont en grève. Mais je t’écris tous les jours….                               Théodore

26/02/1920 grève des chemins de fer
….Il me semble qu’il va se passer quelque chose de nouveau; tous les chemins de fer vont s’arrêter d’après ce qu’on dit. Ne te fais pas de bile pour ça, ça sera notre bonheur pourvu que ça marche bien…….

Le 26/02/1920 en souvenir des 2 jours de grève des chemins de fer
… Ce matin je me suis levé de bonne heure pour voir ce qui se passe. Je viens de la gare et  la réunion, mais tu sais ça barde. Dans la nuit et ce matin il n’est passé que 3 trains, tout le monde “grève”; je parle des employés des chemins de fer. Ici à Maisons-Alfort et Charenton il n’y a que le chef et le sous-chef qui travaillent; Tu vois qu’ils ne peuvent rien faire. A Paris c’est de même, à Villeneuve-Triage et Saint-Georges c’est de même; ça va s’étendre partout….

27 /02 /1920 – 3 jours de grève
….La Compagnie nous envoie notre révocation à la plus part et aux autres on les mobilise. Mais personne ne répond à l’appel. Nous attendons que les flics viennent nous chercher, mais voilà que le bruit court que les sergents de ville veulent se mettre avec nous. Alors c’est la révolution, mais garde ça pour vous. Ne vous faites pas de bile pour moi , je ne risque rien; tout se passe dans le calme, ce matin nous étions 11000 hommes à la plaine du bois de Vincennes et tous d’accord…..

27/02/1920 – 3 jours de grève
…Tout marche bien, la grève des chemins de fer tourne bien pour nous, les employés de toutes les compagnies se mettent en grève aujourd’hui. C’est la compagnie du PLM qui marche la première; le PO, la partie du Nord  marchent à la grève aussi. L’Est va suivre dès demain. Et d’autres corporations vont nous suivre.

Le 28/02/1920 – 4 jours de grève des chemins de fer, grève générale sur tous les réseaux.
….J’ai reçu ta carte de Langogne, je me demande comment tu  as pu faire pour rentrer à Chapeauroux, ici il n’y a presque pas de train. La grève est générale pour tous moi je suis soldat depuis ce matin 4 février et je ne suis pas seul. Mais cela nous fait pas peur. Nous sommes les maîtres  de la situation. Demain matin nous allons discuter avec le parlement….. Je te quitte car je vais à la réunion au bois de Vincennes…….

Le 28 /02/ 1920 – 4 jours de grève
…Que faîtes vous, on ne voit pas souvent de vos nouvelles, mais c’est difficile, les trains sont rares……
le 01/03/1920 – 5 jours de grève
Je suis en bonne santé, ne vous faîtes pas de bile pour moi, je ne risque rien. La grève est générale, même les boulangers à partir de ce matin. Hier soir j’ai vu Ferdinand (son frère N.D.L.R.) et il est en bonne santé. Je n’ai pas reçu de vos nouvelles, je languis. J’ai bien un peu le cafard mais  faut du courage…….

le 02/03/1920 – 6 jours de grève
…. La grève va toujours en avant, je voudrais bien que cela finisse….
le 4 /3 /1920
….J’ai repris mon service depuis hier soir 4h à la gare. Comme je te l’ai déjà dit je suis habillé en soldat. Je suis sous-officier, autrement dit sergent et d’après mon grade je ne fais rien que commander.  Toujours pas de nouvelles de toi ni d’Eugène. J’espère que cela viendra à présent que ça marche. Je peux te dire que la révolution est écartée pour cette fois  . Ce matin on dit que le gouvernement va capituler.Que tu me fais de la peine de te voir si loin.                    Théodore

R comme Robert Druesne (1892-1964) et Joséphine née Mondelange (1889-1970)

Challenge AZ, Guerre 1914/1918, XXeme siècle 1 Mot »

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Robert et Joséphine sa femme étaient médecins.

A la fin de leur vies alors qu’il n’exerçaient plus, ce sont eux qui nous soignaient lorsque mes frères et moi étions petits. Je vois encore le cabinet ou des odeurs d’éther flottaient. Je sens le froid du stéthoscope et la douceur des mains de Tante Jos.
Leur vie, je n’en connais que ce que me racontent des articles de journaux soigneusement conservés par mon grand-père, ou des photos retrouvées dans une boîte en carton, découverte au fond d’un tiroir, elles montrent un couple sans enfants, voyageant beaucoup, aimant la mer et les nouvelles technologies (voiture, poste de radio, appareil photo…) . Je n’ai jamais eu l’occasion de poser des questions pour en savoir plus.

L’est Républicain le 15 août 1918
Lundi 12 août a eu lieu en l’église Saint-Pierre, le mariage de Melle Joséphine Mondelange, docteur en médecine avec Mr Robert Druesne, médecin aide-major de 1ere classe au Régiment d’infanterie, décoré de la croix de guerre. La mariée dont la famille est restée sous le joug ennemi, en Lorraine annexée était conduite à l’autel par son maître M. le professeur Etienne.
Depuis le début de la guerre, elle se dévoue à l’hôpital civil, ou elle remplit les fonctions de chef de clinique médicale. Il y a quinze jours elle soutenait brillamment sa thèse
Ce travail de longue haleine, d’une grande originalité, lui a valu la mention « très bien » à laquelle les membres du jury ont joint leurs vives félicitations.
Aux nouveaux mariés, nous adressons nos meilleurs voeux de bonheur, nos souhaits de grands succès dans la carrière qu’ils ont tous deux embrassée.

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L’est Républicain le 22 mars 1919:
« une famille lorraine »
« Nous avons parlé l’autre jour de la mort héroïque du lieutenant Jules Druesne du 37e, secrétaire de la direction de Maréville ; nous sommes heureux de reproduire sa citation: « A fait preuve d’un courage admirable en maintenant sa compagnie sous un feu violent de mitrailleuses, restant seul debout au milieu de ses hommes couchés. a été blessé mortellement le 22 décembre ».
Le fils du glorieux défunt, L’aide-major Robert Druesne, a obtenu quatre citations, tant à l’ordre de la division, qu’à l’ordre du régiment et de l’artillerie divisionnaire, « pour -fut l’une d’elles, du général Lebocq et qui résume toutes les autres- avoir été un modèle de conscience et de dévouement, s’aquittant de son devoir d’une façon parfaite en toutes circonstances »
La femme de l’aide Major Druesne, née Joséphine Mondlange, a reçu de son coté la médaille d’argent de la reconnaissance française: « étudiante en médecine, interne des hopitaux de Nancy, depuis le début des hostilités s’est tenue de nuit comme de jour à la disposition des malades et blessés, auprès desquels elle s’est prodiguée avec un dévouement absolu, même pendant les bombardements les plus intenses.  »

Dans le journal « L’Ancien Combattant » région Est du 30 septembre 1935
« La récente promotion du ministère des Pensions à procuré à l’AMC (Association des Mutilés et anciens Combattants) une vive satisfaction et une joie profonde : son secrétaire général, notre bon camarade le docteur Druesne était promu officier de la Légion d’honneur.
Si cette distinction rejaillit en fait sur l’A.M.C. toute entière en la personne d’un de ses plus anciens et plus actifs militants, elle récompense surtout des mérites personnels nombreux et incontestables.
Le poste de secrétaire général d’une grande association n’est jamais une sinécure pour qui en comprend le rôle et en accepte les responsabilités, mais cette vérité est plus vraie encore quand il s’agit de l’A.M.C. où les occasions de travailler ne font jamais défaut aux bonnes volontés.
….
Le docteur Druesne s’acquitte de ses délicates et absorbantes fonctions avec le sourire, un sourire qui veut toujours et d’abord être ironique, mais qui ne le demeure pas longtemps, tant il a hâte de devenir accueillant et bon, mieux encore fraternel.
Car c’est la caractéristique du Docteur Druesne, c’est, bien qu’il n’en convienne pas volontiers, la bonté qui, par une pudeur excessive, se cache parfois sous un léger voile d’ironie ou de raillerie, mais qui se manifeste par des actes. Ceux-là le savent qui, dans le secret du cabinet, ont reçu de lui, non seulement les soins qui guérissent et les conseils qui réconfortent, mais encore le secours qui aide à franchir une passe difficile.
Les qualités qu’il a mises au secours de l’AMC, le docteur Druesne les avaient déjà employées au coeur de la guerre comme médecin de bataillon, et elles sont attestées par quatre citations et la croix de la légion d’honneur.gagnées sur le front.
Il avait d’ailleurs de qui tenir, car son père porte-drapeau du 37e RI est tombé glorieusement à Bischoote, laissant à son fils le plus bel exemple d’attachement au foyer et de dévouement au pays.
En exprimant au Docteur Druesne, ancien combattant et orphelin de guerre, nos très sincères et très fraternelles félicitations, nous y associons le souvenir de son vaillant père , trop tôt disparu et nous le prions de les partager avec sa chère maman, elle-même membre de l’AMC, qui consacre une partie de ses loisirs de grand-maman à la défense des intérêts de ses soeurs d’infortune, et avec Mme Druesne, sa femme, dont le dévouement et l’abnégation pendant la guerre ont été récompensés par par la croix de la Reconnaissance Française, que peu de femmes ont le droit de porter.

Q comme Quatre

Challenge AZ, Mes frères et moi, souvenirs d'enfance, XXeme siècle Pas un mot »

Quatre, nous sommes 4 mes frères et moi, enfants de Monique et Yves

une fratrie qui a traversé comme beaucoup des épreuves et des joies.

Aujourd’hui, nous étions tous les 4 devant le cercueil de notre père.

4 soudés pour accompagner ce père vers un repos bien mérité.

O comme Odeurs de voyage

Challenge AZ, Mes frères et moi, souvenirs d'enfance, XXeme siècle Pas un mot »

A leur retraite, mes grands-parents s’installèrent dans un petit village franc-comtois, surplombant Lons-le-Saunier: Montaigu. Plusieurs fois par an, nous y allions, mes parents mes frères et moi pour un week-end prolongé ou pour une fête et invariablement le même rituel s’organisait…
Le départ était prévu vers 8h, nous avions 300 kms à faire et Mamita et Papy nous attendaient pour le déjeuner. Chacun d’entre nous se préparait, s’habillait « bien » pour ne pas affronter à l’arrivée d’éventuelles remontrances de Papy. Maman mettait une jolie robe et se parfumait de « Shalimar » de Guerlain, Papa chargeait les bagages dans la DS, et posait délicatement sur la lunette arrière l’excellent Munster « fait à cœur » acheté la veille chez le meilleur fromager de Nancy (c’était la première commande de Mamita).
Tout le monde s’installait dans la voiture, mes trois frères et moi à l’arrière prenions nos places en nous chamaillant pour avoir une place près de la fenêtre, Maman était bien sûr à la place passager car Papa ne cédait jamais son volant. Et la voiture démarrait…
11 kms plus loin après avoir fait un détour nous nous arrêtions à Maron, pour récupérer la deuxième commande de Mamita : la tourte Lorraine encore chaude sortant du four, qui était posée délicatement près du Munster. Et le voyage reprenait…
Au bout d’une demie heure, les odeurs mélangées de munster, de tourte chaude et du parfum de Maman commençaient leur œuvres… Je me mettais à pâlir, et me sentais un peu patraque… Je commençais à avoir « mal au cœur » ou à la tête, et on était obligés de s’arrêter, je réclamais alors une place près de la porte si je ne l’avais pas obtenue au départ ( privilège réclamé en tant que seule fille de la famille…) et essayait désespérément de me rafraîchir en entrouvrant la fenêtre pour échapper aux odeurs qui m’écœuraient. Le voyage me paraissait interminable, mais après avoir posé 100 fois la question « quand est ce qu’on arrive? » à laquelle nos parents ne répondaient plus, je voyais enfin se découper sur sa colline le clocher de l’église du village de Montaigu. Là je reprenais des forces, et à l’entrée du village, nous lisions mes frères et moi en cœur la pancarte « Montaigu, pays de Rouget de Lisle »
Nous étions arrivés, c’était l’heure de se mettre à table, tous plein d’appétit!
En entrée: la tourte.. délicieuse dont l’odeur s’épanouissait enfin seule, un plat principal qui variait et comme fromage le munster odorant que mon grand-père mangeait parsemé de cumin. En dessert, nous mangions un « écureuil » gâteau au chocolat acheté le matin même par Papy chez Pelen patissier à Lons-le-Saunier. Ce repas nécessitait ensuite soit une sieste, soit une promenade dans « les vallons ».

Les voyages se passèrent ainsi pendant plusieurs années, jusqu’au jour ou mon père eut l’idée d’installer le Munster au creux de la roue de secours, dans le coffre, il ne restait plus qu’à résister seulement aux odeurs de Parfum et de tourte…

N comme Noël

Challenge AZ, Mes frères et moi, souvenirs d'enfance, XXeme siècle 2 Mots »

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De mon enfance, je me souviens surtout de ce Noël qui se passait à Montaigu (Jura) chez mes grands-parents maternels. Je devais avoir 7 ans, je ne sais plus si je croyais encore au Père Noël, mais pour les plus jeunes de mes cousins, on faisait semblant. En revenant de la messe de minuit, nous étions tous installés dans la salle à manger devant le sapin de Noël. Mon grand-père arriva avec un immense carton, du moins du haut de mes 7 ans il me paraissait immense, que le père Noël n’avait pu mettre dans la cheminée et avait déposé devant la porte. Le carton était rempli de paquets cadeaux que Papy commença à distribuer à mes frères, à mes cousins, à mes cousines, alors que tous avaient déjà deux ou trois paquets devant soi et que mon grand-père égrenait les prénoms, le mien ne se faisait pas entendre et le carton était presque vide. Le père Noël semblait m’avoir oubliée, je sentais mon coeur se serrer, je disparaissais, devenait invisible. j’entendais un brouhaha mêlant les cris de joie, les « ho », les « ha » tandis qu’un disque distillait en fond sonore des chants de Noël. Soudain, j’entendis mon prénom, je revivais… je me précipitais, c’était le dernier cadeau tout au fond du carton, c’était le plus petit paquet de tous, je tremblais, j’allais prendre mon paquet, mais mon grand-père le retint en me disant, que si le père Noël ne m’avait apporté qu’un seul cadeau, c’est que mes résultats scolaires n’étaient pas assez bons. j’étais mortifiée d’être ainsi montrée du doigt devant toute la famille, je me réfugiais dans un coin pour ouvrir mon paquet qui j’espérerais allait me consoler… c’était une sorte de trousse carrée en cuir bleu d’environ 15 cm sur 15 qui s’ouvrait comme un livre grâce à une fermeture éclair, je fus intriguée et un peu inquiète, cela ne ressemblait pas à un jouet… J’ouvris et découvris une trousse de couture… Soudain l’impression que tout le monde me regardait et se moquait de moi… Je ne me souviens plus de rien d’autre de cette soirée!
La trousse de couture n’a jamais servie et est restée pendant des années au fond d’une armoire, je ne l’ai jamais retrouvée. je ne voulais plus entendre parler de couture. Je ne m’y suis mise que 10 ans plus tard…

Les autres Noëls de mon enfance me laissent au contraire un sentiment de bien-être et de joie surtout lorsqu’ils se passaient chez nous à Nancy. Chacun de nous participait à la fête, la décoration, la bûche, les cadeaux; le sapin était immense, il nous fallait un escabeau pour le décorer. Il y avait une effervescence joyeuse dans ces préparatifs. Maman était encore là, Noël était vraiment une fête.

D comme Divorce

Challenge AZ, Famille Billet, XXeme siècle Pas un mot »

Mes arrières grands parents ont été séparés de corps en 1900.
Ce fut pour mon grand-père qui avait 4 ans un tel traumatisme qu’il ne nous l’a jamais dit de son vivant. Je l’ai découvert après son décès (à lire: la demande en mariage et la jeunesse de Maurice )

.
Le divorce définitif fut jugé à l’audience du 7 aout 1903
« Conversion de séparation de corps en divorce entre
Louis Jean Baptiste Billet résidant à Dole demandeur
et Marie Lolivray épouse séparée de corps du sieur Billet sus nommé

Parties ouïes: le tribunal après avoir entendu en chambre du conseil le rapport de Maitre Mercy Juge, les explications des époux Billet-Lolivray, les explications du ministère public et après en avoir délibéré. Attendu que pour jugement en date du 11 avril 1900 le tribunal de céans a prononcé la séparation de corps entre les époux Billet-Lolivray. Attendu que la dame billet a le 1er juillet 1900 par acte sous signatures privées enregistrées à Dole  le 27 juillet 1903, acquiescé au dit jugement à qui cette séparation qui remonte à plus de trois ans depuis la décision judiciaire qui l’a prononcé est devenue définitive. Attendu que tout rapprochement entre Billet et sa femme parait aujourd’hui irréalisable, attendu que le jugement précité prononçait la séparation de corps entre les dits époux aux torts et griefs exclusifs de la dame Billet, a confié au père la garde de l’enfant issu du mariage à qui aucun fait n’est articulé et que la garde de cet enfant, que sa mère ne réclame d’ailleurs pas, doit être continuée à son père. Attendu de plus qu’il n’y a pas lieu de faire droit aux conclusions de la dame Billet et d’ordonner que le père devra dès le mois d’octobre prochain placer cet enfant dans une institution ou il recevra son éducation; qu’il n’appartient pas en effet au tribunal sans motifs  graves de retirer ainsi au père de famille le soin de pourvoir comme il l’entend à l’éducation de son enfant et de le priver du droit absolu que lui confère l’article 274 du code civil ; qu’il y a lieu toutefois de dire que l’enfant issu du mariage et sous la garde entière confiée à Billet devra chaque mois écrire à sa mère à l’adresse que cette dernière lui indiquera.
Par ces motifs le tribunal statuant en audience publique et en premier ressort déclare convertir en jugement de divorce le jugement de séparation de corps prononcé par ce tribunal entre les époux Billet-Lolivray aux torts et griefs exclusifs de la dame Lolivray; dit que la garde de l’enfant issu du mariage continuera à être confié au père; dit que cet enfant devra écrire à sa mère chaque mois une fois au moins à l’adresse que cette dernière lui indiquera; condamne  la dame Lolivray aux dépens, ordonne la transcription du dispositif du présent jugement après l’expiration des délais d’appels sur les deux registres des mariages de la commune de Sévres pour l’année courante et dit que mention en sera faite en marge de l’acte de mariage des époux divorcés.
Ainsi jugé et prononcé à l’audience publique du sept aout mil neuf cent trois. »

Je ne sais pas qu’elle fut la « faute » de Marie Alexandrine Lolivray, elle a sans doute trompé son mari et était d’ailleurs enceinte au moment du jugement de divorce mais de là à ne plus jamais pouvoir revoir son fils!

Cela me semble absolument insupportable!

Jules à Cécile: 10 et 13 septembre 1914

Guerre 1914/1918, Lettres de Jules, XXeme siècle Pas un mot »

10 septembre 1914

Ma bonne Cécile

cette fois nous sommes fixés et la situation est nette. À l’asile tu toucheras la différence entre ce que j’ai touché ici et mes appointements soit 230 Fr. environ.

De plus j’espère t’envoyer d’ici une partie de ma solde j’ai 100 Fr. disponible actuellement d’autre part je crois que nous pouvons aussi nous fouiller pour ma retraite militaire du moins à partir du 1er août.

L’asile complétera peut-être ses allocations et l’élasticité du budget se mettra peut-être en rapport avec l’ardeur que je mets à empêcher que l’établissement passe sous l’administration allemande, comme celui de Sarreguemines. Certes je ne suis pas satisfait, néanmoins comme tu le dis il y en a de plus malheureux que nous. Remercie cependant Monsieur le directeur pour ce qu’il a pu obtenir ; j’ai le secret espoir que nous n’y perdrons rien en résumé.

Bref c’est une question tranchée, tu me dis que ça suffira, ce sera ma chérie la part de sacrifice.

J n’ai jamais entré dans mon esprit que la guerre serait pour moi une source de profit puisque je n’y ai jamais cru.

Aurait mieux fait car mes brodequins auraient été …… mais je vais parler de cela plus loin. Ma chérie nous ne parlerons donc plus de notre situation financière. Dis-moi cependant si tu

as pu acquitter la dernière prime d’assurance de 8000 Fr. car c’est la dernière n’est-ce pas. Pour celle de 5000 Fr. tu sais qu’on peut suspendre ou payer une surprime si tu as fait ainsi, tu as bien fait.

Cela posé,  je te parle de mes brodequins

J’ai constaté avec stupeur ces jours derniers, mes godillots s’étaient entrouverts à la semelle. Pour les faire ressemeler c’est toute une histoire, mais tu sais ce n’est pas facile de me trouver au dépourvu, pour 40 sous, j’ai acheté à un soldat conducteur une superbe paire de brodequins réglementaires bien ferrés. Ce n’est pas élégant et il va falloir que je les brise mais c’est peu.

Mon tempérament me permet d’en supporter bien d’autres, j’étonne et suis étonné moi-même de ma vigueur : où sont les aigreurs causées par le bouillon trop gras ! ! Je mange de tous et avec un appétit extraordinaire. Je supporte tous : la chaleur et le reste. Si tu voyais notre installation tu rirais et cependant nous avons passé la nuit mieux que dans la chambre à coucher la plus confortable. Figure toi un trou creusé sur le flanc d’une rampe, le trou est couvert par de la tôle ondulée. Oui de la tôle ondulée. Elle-même recouverte d’un 1/2 mètre de terre. Par terre de la paille bien neuve. La seule ouverture fermée par les toiles de tente des Prussiens. Nous couchons là avec le colonel, le drapeau, Meltz l’officier payeur qui est venu séjourner une fois chez nous et que nous voulions marier chez Durand, Clément depuis hier, soit 5. On y est très bien. Nous n’avons même pas eu une gouttière.

Je n’en avais pas de même au régiment. Les hommes ont bien fait des abris, mais couvert avec des branchages et de la terre. La pluie cette nuit à détremper la pelle et l’eau coulait jaune à l’intérieur, aussi le spectacle n’était pas joli ce matin.

Chouette le vaguemestre m’annonce son départ pour Nancy.

Je lui confie mes brodequins, fait les prendre à Excelsior et fais-les ressemeler. Tu les feras ensuite remettre à Excelsior avec mon adresse où je le ferais reprendre dans deux jours.

Pardon de cette corvée chérie, je ne vois pas d’autre moyen, ma 2e paire de chaussures est avec ma cantine sur les voitures que nous n’avons pas vues depuis longtemps. Je termine en t’embrassant bien fort

J. Druesne

A la hâte, je vais t’écrire plus longuement.

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Dombasle, 13 septembre 1914

Ma chère Cécile

Les évènements se succèdent stupéfiants de réussite. Prussiens chassés de France en Meurthe et Moselle, obligés sans doute de filer au secours de Berlin.

Demain matin 14 au matin nous embarquons pour poursuivre, dit l’ordre, les Prussiens en mauvaise posture en Champagne, nous irons à Commercy ou St Michel. Hier nous chassions, les P. au-dessus de Crevic, ce matin nous sommes à Dombasle, c’est merveilleux d’ordre et de promptitude. Le 4e Bataillon de Chasseurs vient de partir en automobiles, plus de 200 autobus les emportent.

Et dire, je le répète qu’hier nous couchions dans des tranchées. Les hommes sont réjouis, le moral est meilleur.

Quant à nous ma chérie, Excelsior ne pourra peut-être plus favoriser nos correspondances, néanmoins, je t’écrirai chaque fois que je le pourrai.

Je suis heureux et fier de la besogne accomplie jusqu’à ce jour.

Ne te fais pas de chagrin à mon sujet. Certes les dangers seront moins grands que ceux que j’ai connu jusqu’à ce jour. Et puis, vois cette gloire, bouter les Prussiens 3 fois !!

Les brodequins, dont je t’ai parlé, me gênent pour la marche, j’espère que les autres sont faits et que le vélo pourra les rapporter.

Je t’envoie sous ce pli 100 francs, j’en ai encore mais n’ose pas t’en envoyer plus, ne sachant pas comment nous allons vivre.

Mais à la fin du mois, je tacherai de doubler la somme.

Courage Chérie, j’ai l’espoir de plus en plus certain de notre prochaine réunion.

Je t’embrasse mille et mille fois, loulou aussi.

J’attends les bagages, s’ils arrivent, je ferai un colis de ce que j’ai en trop, je le déposerai soit chez les parents d’Adèle, soit chez Leroux. Sinon j’emporte le tout.

Mille et mille baisers

Ton Jules

Si seulement le suburbain marchait encore, tu pourrais venir coucher à Dombasle. Mais non c’est un rêve trop tentant dont j’ai tant souffert à Saint Nicolas.

Pas entendu ni reçu les obus des boches depuis hier, que c’est drôle !

Je mange au casino Solvay et je me loge à l’hôtel du cheval blanc, juste en face de l’autre coin du caboulot (?) où s’est faite la noce de Potier.

Jules à Cécile: 5 et 8 septembre 1914

Guerre 1914/1918, Lettres de Jules, XXeme siècle Pas un mot »

4 septembre 1914

Ma chère Cécile

Bien à l’abri derrière une troupe alors que les environs sont sillonnés par la chute des engins de toutes sortes, je t’écris ces quelques mots. Hier la journée a été terrible et cependant les pertes insignifiantes, on croit sentir chez les allemands la rage d’en finir et cependant en face de nous du moins ils n’avancent pas. C’est sans doute cette constatation qui me donne cette assurance dont vraiment je ne me croyais pas capable. J’ai bien de la peine à définir si définitivement je suis un brave. Cependant hier j’ai eu une vision de mon état d’esprit que je crois pouvoir définir de la façon suivante : la crainte ou plutôt la peine que me cause une marche en arrière est ce que j’éprouve de plus épouvantable, cela surmonte tout or tant que nous avançons ou que nous stationnons, ce souci de ne pas reculer n’existait pas, rien ne vient me troubler. Quand je dis rien, ma chérie, tu supposes bien que c’est une façon de parler, car tu connais mon unique pensée, j’ai fait le vœu qu’à ma rentrée, nous viendrions tous les deux visiter ces lieux où se déroulent tant de choses surnaturelles. Nous y viendrons quand ce ne sera que pour remercier les braves gens chez lesquels j’ai été aidé ou reçu. Espérons, ma bonne Cécile que nous pourrons bientôt effectuer ce pèlerinage. Je t’embrasse bien fort avec Loulou. Amitiés à tous. As-tu remercié Mad. Thiry d’Excelsior.

J.Druesne

Tu ne m’as pas dit si la petite Maria Colin de Crévic est chez nous.

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8 septembre Ma chère Cécile

Reçue aujourd’hui : ta lettre du 25 août et celle de Loulou, la lettre du 2 septembre avec procuration en blanc, carte du 31 août de Robert. Tout cela m’arrive en une situation, qui bien que se renouvelant souvent n’en est pas moins terrible.
Heureusement, nous sommes en mesure d’essuyer tout cela sans danger, mais néanmoins le spectacle est terrifiant. Te dire que suivant l’heure ou le jour ou je me rase devant une petite glace réclame, ou je mange avec un appétit qui ne se dément jamais !!! Je vais répondre à toutes ces bonnes missives ainsi qu’à celle du directeur qui m’écrit bien affectueusement. Je fais balayer la table (une caisse à biscuits) que les obus viennent de couvrir de terre, les sales! et je cherche de l’encre pour faire une lettre des dimanches. A propos quand est-ce donc le dimanche ? ceux qui connaissent la loi pour le cumul des appointements ignorent celle du repos hebdomadaire !

Allons avancez vos becs, que j’y dépose mille et mille baisers bien tendres.

J.Druesne

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Entre Crévic et Dombasle, le 8  septembre 1914 (7e lettre par Excelsior ou autre occasion)

Ma bonne Cécile

Je t’ai accusé réception ce matin par carte n°6 envoyé par la poste des lettres de toi en date du 25 août et 2 septembre qui venaient de me parvenir. Par ce même courrier, ,j’ai reçu une carte de Robert et une de M. de Gerneville que je t’adresse sous ce pli.

Tout continue à bien marcher ; l’espoir, cet espoir qui n’a ni ne pourra jamais faire défaut est toujours inébranlable et les évènements me donnent et me donneront raison. J’ai toujours considéré comme une folie l’acte des Allemands, ils avaient exagéré notre avachissement qui hélas existe. A tort peut-être, j’attribue ici une grande part de notre succès (j’appelle succès toute journée passée sans reculer) à notre vieux 37e.Je dis vieux, car il vient d’être renforcé 2 fois ce qui le renouvelle presque entièrement. 2 officiers de l’active seuls restent ici. Les hommes, des réservistes pour la plupart n’ont plus de gradés, on a fait des sous-lieutenants avec tous les adjudants, et la plupart des unités n’ont plus de cadres inférieurs. Néanmoins ça marche. C’est la vieille tradition qui guide les autres. Je craindrais d’être taxé d’exagération si je racontais le 1/4 de ce que je vois et ma chère amie, je ne veux pas te causer d’émoi inutile en te le narrant. Ils sont d’ailleurs sans danger, puisqu’à part quelques éclats d’obus tombés si adroitement sur les parties épaisses de ma personne (ce que je conserve comme relique) je suis indemne.

Je me suis trouvé déjà dans quelques situations difficiles et je te l’ai dit, je m’en suis bien tiré. Eh ! bien chérie, il n’est pas un jour que je puisse comparer à celui que tu appelles Saint Nicolas. J’ai souffert là pendant près de deux jours, tout ce qu’un homme peut éprouver ? Je pouvais te faire venir en automobile et j’ai réussi à surmonter ce désir insurmontable. C’est que mon chérie, je doutais de moi, je n’étais pas certain des sentiments qui m’auraient animé à ton départ. Je t’ai quitté la première fois, en affectant un genre que je n’ai pas encore pu définir et ce n’est que lorsque Clément est revenu de Nancy après t’avoir vu à la préfecture, qu’après une vive crise d’émotion, j’ai repris connaissance. Tout est bien je crois. Tu me pardonneras d’avoir évité cette rencontre et à l’avance je te remercie de ce pardon, tu m’as ainsi peut-être évité une défaillance, que je ne me serais pas pardonné. Mais chérie, je divague. Revenons, comme tu dis à nos affaires.

Tu as, m’as-tu dit, fait un avenant de surprime à notre assurance. C’est très bien, mais je pense que tu n’as fait cette opération que pour celle de 5000 francs, puisque la dernière prime de celle de 8000 est à payer ou est payée.

Je t’adresse ci-joint la pièce que tu me demandes, j’espère que cela te suffira et que la chinoiserie administrative ne recherche pas les vices de forme qu’elle pourrait présenter.

Tu remercieras Loulou de sa bonne lettre, dis-lui qu’il ne se fasse pas une opinion aussi élevée de la bravoure de son père, il en est encore à se demander s’il l’est, puisqu’il en est à constater qu’il remplit son devoir que pour ne pas avoir la douleur de faire un pas en arrière… Et cette douleur est vraiment réelle, je l’ai éprouvée 1 fois et demie, je dis 1 fois 1/2, car pour les 2 fois, c’est-à-dire, pour le retour jusqu’à Saint Nicolas, j’ai su à temps que c’était une feinte.

Hier nous avons failli dîner par terre, un bombardement formidable a duré de 5 heures à 7 heures. À 7 h justes, un obus a culbuté la ferme où loin de notre camp, nos cuisiniers faisaient la popote. Ces malheureux ont naturellement perdu le matériel et le frichti, mais ils ont encore sauvé la vieille femme qui était cachée dans la cave et qui ne voulait pas filer. Deux heures après il ne restait que les 4 murs. C’est encore un endroit que nous irons revoir….

J’ai fait descendre ce matin les cuisiniers à Sommervillers et le service est rétabli. En ce moment je suis plutôt adjoint du colonel que porte drapeau. Je crois même que je ne répandrai plus ma bannière et que je suivrai le colonel que l’on vient de désigner pour commander la brigade, tout en restant avec nous.

Je t’ai dit que j’avais reçu mes binocles, ils vont bien. Je suis convaincu que le directeur ne paie pas mes appointements par une interprétation trop serrée des instructions. En effet, ces appointements sont prévus à partir du 1er janvier 1915. Mais d’ici là il dispose des fonds nécessaires et il doit être guidé par un plus large esprit d’équité. Il est évident que si la question est traitée réglementairement, c’est-à-dire avec le texte des instructions, nous aurons tort mais nous n’appartenons pas à une administration d’état.

Enfin, comme tu le dis nous verrons.

Je cesse ma chérie, je compte pouvoir t’envoyer cette lettre par l’intermédiaire de Me Néglé, la femme de notre officier payeur dont je t’ai déjà parlé, lui est un ancien adjudant, elle est institutrice à Maxéville.

Je te répète que tout va bien, non seulement je n’ai pas besoin de pilules cascarines ( ?), mais j’ai plutôt une légère diarrhée, qui facilite, comme tu le dis si bien, tous les mouvements ;

Je t’embrasse bien fort, bien fort, ainsi que Loulou, as-tu vu Marie Colin de Crévic?

Ton tout à toi

J.Druesne

Jules à Cécile: 4 et 5 septembre 1914

Guerre 1914/1918, Lettres de Jules, XXeme siècle Pas un mot »

4 et 5 septembre 1914

Ma chère Cécile

Un journal que je t’envoie, ci-joint, vient de me tomber sous les yeux. Comme tu le verras, il s’agit de la compagnie d’assurance sur la vie. Plusieurs cas se présentent ; d’abord nous avons deux polices, l’une de 8000 F, l’autre 5000 F.

Occupons nous de celle de 8000 F qui expire au mois de novembre et pour laquelle nous n’avons plus qu’une dernière prime à payer ; pour celle-là, il n’y aura qu’à payer quand on présentera la quittance et nous serons quitte. Elle est, je crois de 70 ou 80 francs.

Quant à celle de 5000 F, deux cas, comme je te le dis plus haut, sont à étudier.

1° cas, il faut payer la prime dite de l’avenant, ou purement et simplement cesser de payer jusqu’à nouvel ordre, les compagnies ayant pris l’engagement de ne pas résilier en cas de non-paiement et je crois ma chérie étant donné les délais assez courts accordés que tu ferais bien d’aller trouver M.Weill qui est un homme de bon conseil, tu lui communiqueras le journal ci-joint qu’il doit d’ailleurs connaître et tu feras ce qu’il te dira.

D’autre part ma pension militaire échoit le 1er septembre me paiera –t-on jusqu’à cette date où jusqu’au 1er août date à laquelle j’ai été mobilisé ?

C’est encore un renseignement que tu pourras demander à la Trésorerie générale… S’il est nécessaire de fournir un certificat de vie, tu demanderas une formule ou bien s’il n’en existe pas, tu demanderas si un certificat de vie délivré par l’officier du régiment chargé de l’état civil est suffisant, soit pour obtenir paiement des 2 derniers mois juillet et août, soit du trimestre en entier.

Je pense, ma chérie, être suffisamment clair, il va sans dire que si tu trouvais une combinaison meilleure que la mienne tu ne devrais pas hésiter pour sauvegarder nos intérêts. En ce qui concerne Robert, je sais que beaucoup d’étudiants moins anciens que lui en études ont déjà été promus médecins auxiliaires. L’avantage est énorme au point de vue pécuniaire, car il aurait alors la solde d’adjudant au lieu de celle de soldat. Mais pour cela il devrait se faire proposer par un médecin qu’il connaît et ne pas hésiter à raser les protecteurs qu’il pourra trouver. Il n’y a que les c….. qui montent la garde. D’ailleurs il y a des cas analogues. Le fils Mirgon est nommé dans ces conditions. Cette lettre tu le vois ne concerne que nos intérêts, je ne te parle pas de moi. C’est toujours ici le bruit assourdissant du canon, mais en ce moment, le repos physique. Je me suis rasé tout à l’heure et débarbouillé avec l’eau du petit seau à confiture, ça fait du bien.

Je ne manque de rien, tout va bien.

Je t’embrasse bien fort.

Ton affectionné

J.Druesne

J’écrirai à Robert ce que je te dis. Mais fais le quand même, ta lettre arrivera peut-être plus vite.

J’avais écrit cette lettre pensant avoir une occasion de te la faire parvenir à Nancy. Cette occasion ne se présente pas, en revanche ce matin (Clément) notre compagnon d’armes m’envoie de Nancy un petit paquet contenant mes binocles (qui me vont à ravir) du chocolat et une éponge. Je retrouve bien là tes délicates attentions. J’avais encore du chocolat car ma provision avait été complétée par celui qui était contenu dans le paquet que M.Weil m’a apporté un jour et qui était dédié à son fils. Tu m’as promis à cette époque d’aller le voir, l’as tu fait ?

Ce matin, nous avons eu la douloureuse surprise de voir reculer les troupes qui étaient à notre droite et à notre gauche.  La tête du 37e fut ainsi complètement en l’air (?) et tournée par l’ennemi, 2 compagnies furent ainsi tournées et la nouvelle nous fut envoyée ici quand je dis à nous je veux dire au colonel puisque je suis toujours auprès de lui. Par suite ou quelle chance, sans laisser un blessé, purent elles passer au travers les rangs ennemis, je l’ignore, toujours est-il que le commandant ramena tout son monde en ordre et au complet, alors que tout le reste du régiment restant sur ses emplacements, voyait déborder à sa droite et à sa gauche, les troupes amies. En voyant ce résultat nos généraux n’osèrent pas nous faire reculer et ordonnèrent au contraire aux autres de revenir. Le régiment s’est encore rendu célèbre en cette circonstance… Je ne t’ai pas parlé du décès du capitaine Mathieu dont j’ai d’ailleurs été surpris car je croyais sa blessure légère. Mais je vois son faire part sur le journal. Pauvre vieux, pauvre veuve et fille !!

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Saint Pol le 5 septembre 1914

Ma bonne Cécile

Je n’ai pas encore reçu de lettre aujourd’hui, mais le vaguemestre n’est pas encore rentré.

Comme tu le vois, nous voyageons, mais ces voyages ont lieu une partie de la nuit à cause, je crois des aéroplanes allemands.

Le voyage que nous avons fait la nuit dernière en valait la peine. Partis à 5h du soir, nous sommes arrivés à minuit par une pluie continue. Juge de ma chance, ma pèlerine seule a été mouillée. Malheureusement, nous étions encore dans un château éloigné. J’ai horreur de cela, car si le château ne dispose pas d’assez de places, c’est une histoire pour être logés. Ce fut le cas, et à 1 heure je n’étais pas encore fixé, quand l’aumônier vient me dire qu’il y avait deux lits dans sa chambre. Tu parles de la joie avec laquelle j’ai accepté. C’était un lit excellent, j’y ai dormi comme une loutre et ce matin je suis refait complètement, car je viens de me frictionner les pieds, dans le cabinet de toilettes, avec de l’eau de Cologne. Le pauvre Clément a passé la nuit dans la salle à manger sur une chaise longue, seulement lui avait fait la route en auto. C’était une marche bien pénible, le soir par la pluie et les routes mauvaises. Le régiment avec ses réservistes et territoriaux a un peu souffert, car depuis près d’un mois dans les tranchées, ils n’avaient plus marché. Néanmoins tout le monde est sur le pont ce matin et nous attendons toujours les ordres pour notre embarquement.

Je t’écris près d’une fenêtre ogivale avec verres de couleurs, fenêtre ouverte car il fait beau ce matin. Je suis ici les pieds dans mes pantoufles avec mon chandail, pendant que mon ordonnance nettoie ma capote qui en a grand besoin. Mes bons souliers font merveille, beaucoup de nos camarades en sont à la deuxième paire. Que diable viennent faire mes souliers ici, enfin bref, je t ‘écris, dis-je de ma fenêtre qui donne sur un bois de plaisances aux arbres magnifiques. C’est vraiment beau, J’entends le bruit des trains ; en voilà un bruit nouveau pour nous.

Allons, je cesse, car je dois aller faire un tour aux cuisines. Si tu voyais et les cuisines et les ……. (?)

Si nous partions aujourd’hui, je t’enverrais une carte que je vais préparer à l’avance. Tu sauras ce que je veux dire, je te dirai : « Tout va bien, ça va marcher vite » ça voudra dire que nous prenons le train. Si c’est pour la Belgique, je ferai une allusion à notre voyage.

Je t’embrasse bien fort ?

Ton tout à toi

J.Druesne

 Tu t’es peut-être demandé si en arrivant si tard au cantonnement, je pourrais manger : rassures toi, hier notre cuisinier était dans la même auto amenée de la brasserie de Champigneulles. Nous avons préparé pour notre arrivée : une soupe au lait, une omelette, de la cervelle et des côtelettes de mouton, l’omelette avec des petites frites coupées en dés ; salade, poires et confitures. Jusqu’à présent, grâce à Tardy, nous avons du vin.

Jules à Cécile 1er, 2 et 4 septembre 1914

Guerre 1914/1918, Lettres de Jules, XXeme siècle Pas un mot »

1er septembre 1914

Chère chère Cécile

Aujourd’hui je reçois en plein champ et au son de la musique dont je t’ai déjà parlé. Ta bonne lettre datée du 19 août et une carte de notre bon Robert datée du 20 août, qui m’annonce son départ pour Rosières en Haye. Tu devines mon émotion en lisant ces chères missives. D’autant plus qu’elles arrivent en une journée pénible, qui n’est pas encore terminée puisqu’il n’est que 3h1/2, mais le vaguemestre va repasser et je vais te tracer ici au courant du crayon ce qui me viendra à l’esprit. Je t’ai écrit chaque fois que j’ai pu. Il y a 3 ou 4 jours, c’est un nommé Journal droguiste à Saint-Max qui s’est chargé de remettre une lettre à Excelsior. Le lendemain, je crois, c’est un jeune boy-scout habitant rue Stanislas, je ne me souviens plus de son nom, mais c’est, je crois un nom comme le fabricant de pâtés Elbel je crois. Il m’a promis de la poster à Maréville. C’est un bon gros joufflu à la figure de femme. Enfin le jeune Frambry, fils du chef de musique, a dû aussi t’en passer une, il devait revenir le lendemain et je lui aurai remis une certaine somme, mais sans doute qu’il n’a pas pu franchir les lignes.

Cette lettre, je vais l’envoyer par la poste, car je n’espère plus sur les visites.

Mais comme je voudrais te donner un petit contrôle, je vais les numéroter en commençant aujourd’hui. (Je dirai n° tant par la poste que par exprès) Es-tu bien prévenue régulièrement par Excelsior et comment ?

Dans une de mes lettres, je te faisais part de mes inquiétudes ou plutôt de l’intérêt que j’apportais à la question appointements : tu me diras exactement ce qui s’est passé. Je t’en prie.

Par ce courrier, j’écris à Robert je n’ai pas encore eu le temps de le faire. As-tu Maria Collin avec toi ?

Je t’embrasse bien fort chérie et te remercie encore de tes bonnes paroles. Oui je reviendrai et comme tu le dis avec tant d’âme, pour nous aimer plus que jamais, à toi, à toi ma chérie, embrasse Loulou et des tas de choses à tout le monde.

Encore tout à toi.

J.Druesne

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2 septembre 1914

Ma chère Cécile

Tout va encore bien. Je n’ai reçu ta lettre du 19 août qu’hier et rien depuis ne les envoie plus à Troyes et continue à mettre 37e d’infanterie, 20e corps d’armée.

Je t’ai demandé différents renseignements, je suis persuadé que tu m’as répondu, mais je n’ai pas reçu tes lettres.

Je suis en possession d’un superbe sabre d’officier allemand, je voudrais bien avoir l’occasion de te l’envoyer. Et même une centaine de francs que je voudrais également te faire parvenir mais j’attends une occasion.

Ça chauffe ici, mais nous tenons bien. Hélas c’est au prix de véritables sacrifices. Je continue à observer les règles de prudence dont je t’ai parlé. Je réussis pour moi et mes hommes puisque je n’en ai perdu aucun jusqu’à présent.

C’est toi ma chérie qui me protège, c’est ton affection et je t’en suis reconnaissant.

Je t’embrasse très fort.

J.Druesne

Je t’ai dit dans ma lettre n°1 envoyée par la poste hier que j’avais reçu un mot de Robert.

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4 septembre 1914 (environs d’Arras)

Ma chère Cécile chérie,

Rien de nouveau, au moment de partir pour nous embarquer, nous avons reçu contre-ordre et nous piétinons un peu sur place. Depuis deux jours, nous n’entendions plus le canon, mais ce matin nous l’avons entendu dans le lointain.

Nous avons eu un temps superbe depuis deux ou trois jours. Aujourd’hui le brouillard réapparaît. Les nouvelles continuent à être bonnes malheureusement le recul n’est pas encore bien sensible,

J’ai traversé ce matin un patelin dont j’ai bien souvent entendu parler : Avesnes-le-comte. Etant de l’arrondissement d’Avesnes-sur-helpe, nous avions souvent des erreurs d’adresses quand on n’avait pas le soin de préciser le département.

C’est un gros village, chef-lieu de canton, je crois.

Hier soir nous avons logé dans un château ou du moins ce que l’on appelle ici un château, nous nous sommes couchés à minuit 1/2 étant arrivés à 10h1/2 du soir, mais à 5 heures on nous faisait sonner le réveil. La marche n’a pas été longue, puisque nous sommes déjà arrivés et il n’est que 11 heures. Ici c’est encore un château, mais c’est froid comme tout, toujours bien et aussi que je t’aime toujours plus fort.

Bien à toi ma chérie.

J.Druesne

Je découpe l’autre feuille pour demain. Pas reçu de lettre hier, ni aujourd’hui, ce sera sans doute pour ce soir.

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4 septembre 1914

Ma Cécile Chérie

Quelle joie en recevant tantôt tes mots des 20 et du 31. Ce dernier m’arrive par Clément, mon compagnon d’armes qui m’a quitté pour rhumatismes ou… frousse intense.

Tu as bien fait de me tenir au courant de ce qui se passe à Maréville. J’avais écrit au directeur une lettre dans laquelle, je faisais appel aux quelques bons sentiments qu’il peut avoir. Je vivrai sans doute pour constater s’il exauce mes désirs.

Je connaissais ma chérie le décès du fils du général de Castelnau, je n’avais pas voulu t’en parler, mais je l’ai appris peu de temps après, quelques heures après car je n’étais pas éloigné. Ce fut un jour qui comptera dans mon existence. Le colonel veut me faire nommer capitaine, évidemment je veux faire mon devoir, mais tout en le faisant honorablement, j’ai moins de péril que si je commandais une compagnie. Ah ! si j’étais de retour, avec la satisfaction que tout bon Français désire, comme je demanderais à être soldat de seconde classe !!

J’ai vu aussi, sur un journal le ??  hier. Quel malheur. J’en ai vu aussi ici de bien cruels dont je n’avais pas cru devoir te parler… Laffitte dont j’étais devenu le camarade, le directeur de l’express (?) a été tiré le même jour que le fils du colonel de Castelnau, en cette fameuse journée où le 37e a été tant éprouvé.

En ce moment tout est calme, les régiments de méridionaux sont fondus ou foutu le camp.

La 11e division seule reste ici et barre le passage à l’ennemi dont le désir d’entrer à Nancy est manifeste, mais c’est plus difficile paraît-il que d’entrer à Paris. Ah ! pourquoi, le désir de faire plus que je voudrais, est-il combattu par cette soif de vivre, non de vous revoir tous ! Quel jour béni sera celui-là. Depuis 2 jours, à 1000 mètres à peine de l’ennemi, nous nous calfeutrerons sous la terre, c’est le seul moyen de se défendre contre l’artillerie qui tue si bêtement. Le naturel revient au galop, et j’ai passé ma journée à capitonner avec le sapeur, un gourbi qui a l’air d’une villa. Avec des trucs les plus disparates, j’ai fait une chambre à coucher couverte en paille, où nous couchons 4, le colonel, son capitaine adjoint, son adjudant nommé sous-lieutenant aujourd’hui et moi.

Le colonel a bien ri de cette installation qui nous a permis de dormir sans avoir froid.

Le vaguemestre est appelé à Nancy, je lui confie ma lettre.

Est-ce que M.Thiery s’acquitte complaisamment de mes missives, demandes-lui.