T comme Théodore (1882-1944): la grève de 1920

Challenge AZ, Ile de France, XXeme siècle 4 Mots »

Merveilleuse découverte que ce lot de cartes postales perdues au fond d’une malle abandonnée dans une petite ferme  en Haute-Loire

“L’année 1920 est marquée par des poussées de grèves dont la violence jette l’effroi dans une partie de la population, …..le mouvement a démarré en février 1920 au PLM et a gagné les autres réseaux…” (extrait de Notre Siècle de René Rémond , Edition Fayard)
Pendant  cette  période,  Théodore, 38ans, sous-chef de manutention au PLM à Maisons-Alfort écrit tous les jours à sa femme Marie qui est en visite dans sa famille en Haute-Loire.

Maisons-Alfort le 25 /02 /1920
Chère Marie,
J’ai appris ce matin que les ateliers de Villeneuve-Triage n’avaient pas satisfaction, donc  les ateliers de Paris se mettent en grève demain lundi et si nous n’avons pas satisfaction tout s’arrêtera mardi donc si tu ne reçois pas de nouvelles de 2 ou 3 jours, tu peux dire ils sont en grève. Mais je t’écris tous les jours….                               Théodore

26/02/1920 grève des chemins de fer
….Il me semble qu’il va se passer quelque chose de nouveau; tous les chemins de fer vont s’arrêter d’après ce qu’on dit. Ne te fais pas de bile pour ça, ça sera notre bonheur pourvu que ça marche bien…….

Le 26/02/1920 en souvenir des 2 jours de grève des chemins de fer
… Ce matin je me suis levé de bonne heure pour voir ce qui se passe. Je viens de la gare et  la réunion, mais tu sais ça barde. Dans la nuit et ce matin il n’est passé que 3 trains, tout le monde “grève”; je parle des employés des chemins de fer. Ici à Maisons-Alfort et Charenton il n’y a que le chef et le sous-chef qui travaillent; Tu vois qu’ils ne peuvent rien faire. A Paris c’est de même, à Villeneuve-Triage et Saint-Georges c’est de même; ça va s’étendre partout….

27 /02 /1920 – 3 jours de grève
….La Compagnie nous envoie notre révocation à la plus part et aux autres on les mobilise. Mais personne ne répond à l’appel. Nous attendons que les flics viennent nous chercher, mais voilà que le bruit court que les sergents de ville veulent se mettre avec nous. Alors c’est la révolution, mais garde ça pour vous. Ne vous faites pas de bile pour moi , je ne risque rien; tout se passe dans le calme, ce matin nous étions 11000 hommes à la plaine du bois de Vincennes et tous d’accord…..

27/02/1920 – 3 jours de grève
…Tout marche bien, la grève des chemins de fer tourne bien pour nous, les employés de toutes les compagnies se mettent en grève aujourd’hui. C’est la compagnie du PLM qui marche la première; le PO, la partie du Nord  marchent à la grève aussi. L’Est va suivre dès demain. Et d’autres corporations vont nous suivre.

Le 28/02/1920 – 4 jours de grève des chemins de fer, grève générale sur tous les réseaux.
….J’ai reçu ta carte de Langogne, je me demande comment tu  as pu faire pour rentrer à Chapeauroux, ici il n’y a presque pas de train. La grève est générale pour tous moi je suis soldat depuis ce matin 4 février et je ne suis pas seul. Mais cela nous fait pas peur. Nous sommes les maîtres  de la situation. Demain matin nous allons discuter avec le parlement….. Je te quitte car je vais à la réunion au bois de Vincennes…….

Le 28 /02/ 1920 – 4 jours de grève
…Que faîtes vous, on ne voit pas souvent de vos nouvelles, mais c’est difficile, les trains sont rares……
le 01/03/1920 – 5 jours de grève
Je suis en bonne santé, ne vous faîtes pas de bile pour moi, je ne risque rien. La grève est générale, même les boulangers à partir de ce matin. Hier soir j’ai vu Ferdinand (son frère N.D.L.R.) et il est en bonne santé. Je n’ai pas reçu de vos nouvelles, je languis. J’ai bien un peu le cafard mais  faut du courage…….

le 02/03/1920 – 6 jours de grève
…. La grève va toujours en avant, je voudrais bien que cela finisse….
le 4 /3 /1920
….J’ai repris mon service depuis hier soir 4h à la gare. Comme je te l’ai déjà dit je suis habillé en soldat. Je suis sous-officier, autrement dit sergent et d’après mon grade je ne fais rien que commander.  Toujours pas de nouvelles de toi ni d’Eugène. J’espère que cela viendra à présent que ça marche. Je peux te dire que la révolution est écartée pour cette fois  . Ce matin on dit que le gouvernement va capituler.Que tu me fais de la peine de te voir si loin.                    Théodore

Q comme Quatre

Challenge AZ, Mes frères et moi, souvenirs d'enfance, XXeme siècle Pas un mot »

Quatre, nous sommes 4 mes frères et moi, enfants de Monique et Yves

une fratrie qui a traversé comme beaucoup des épreuves et des joies.

Aujourd’hui, nous étions tous les 4 devant le cercueil de notre père.

4 soudés pour accompagner ce père vers un repos bien mérité.

O comme Odeurs de voyage

Challenge AZ, Mes frères et moi, souvenirs d'enfance, XXeme siècle Pas un mot »

A leur retraite, mes grands-parents s’installèrent dans un petit village franc-comtois, surplombant Lons-le-Saunier: Montaigu. Plusieurs fois par an, nous y allions, mes parents mes frères et moi pour un week-end prolongé ou pour une fête et invariablement le même rituel s’organisait…
Le départ était prévu vers 8h, nous avions 300 kms à faire et Mamita et Papy nous attendaient pour le déjeuner. Chacun d’entre nous se préparait, s’habillait « bien » pour ne pas affronter à l’arrivée d’éventuelles remontrances de Papy. Maman mettait une jolie robe et se parfumait de « Shalimar » de Guerlain, Papa chargeait les bagages dans la DS, et posait délicatement sur la lunette arrière l’excellent Munster « fait à cœur » acheté la veille chez le meilleur fromager de Nancy (c’était la première commande de Mamita).
Tout le monde s’installait dans la voiture, mes trois frères et moi à l’arrière prenions nos places en nous chamaillant pour avoir une place près de la fenêtre, Maman était bien sûr à la place passager car Papa ne cédait jamais son volant. Et la voiture démarrait…
11 kms plus loin après avoir fait un détour nous nous arrêtions à Maron, pour récupérer la deuxième commande de Mamita : la tourte Lorraine encore chaude sortant du four, qui était posée délicatement près du Munster. Et le voyage reprenait…
Au bout d’une demie heure, les odeurs mélangées de munster, de tourte chaude et du parfum de Maman commençaient leur œuvres… Je me mettais à pâlir, et me sentais un peu patraque… Je commençais à avoir « mal au cœur » ou à la tête, et on était obligés de s’arrêter, je réclamais alors une place près de la porte si je ne l’avais pas obtenue au départ ( privilège réclamé en tant que seule fille de la famille…) et essayait désespérément de me rafraîchir en entrouvrant la fenêtre pour échapper aux odeurs qui m’écœuraient. Le voyage me paraissait interminable, mais après avoir posé 100 fois la question « quand est ce qu’on arrive? » à laquelle nos parents ne répondaient plus, je voyais enfin se découper sur sa colline le clocher de l’église du village de Montaigu. Là je reprenais des forces, et à l’entrée du village, nous lisions mes frères et moi en cœur la pancarte « Montaigu, pays de Rouget de Lisle »
Nous étions arrivés, c’était l’heure de se mettre à table, tous plein d’appétit!
En entrée: la tourte.. délicieuse dont l’odeur s’épanouissait enfin seule, un plat principal qui variait et comme fromage le munster odorant que mon grand-père mangeait parsemé de cumin. En dessert, nous mangions un « écureuil » gâteau au chocolat acheté le matin même par Papy chez Pelen patissier à Lons-le-Saunier. Ce repas nécessitait ensuite soit une sieste, soit une promenade dans « les vallons ».

Les voyages se passèrent ainsi pendant plusieurs années, jusqu’au jour ou mon père eut l’idée d’installer le Munster au creux de la roue de secours, dans le coffre, il ne restait plus qu’à résister seulement aux odeurs de Parfum et de tourte…

N comme Noël

Challenge AZ, Mes frères et moi, souvenirs d'enfance, XXeme siècle 2 Mots »

Nol2

De mon enfance, je me souviens surtout de ce Noël qui se passait à Montaigu (Jura) chez mes grands-parents maternels. Je devais avoir 7 ans, je ne sais plus si je croyais encore au Père Noël, mais pour les plus jeunes de mes cousins, on faisait semblant. En revenant de la messe de minuit, nous étions tous installés dans la salle à manger devant le sapin de Noël. Mon grand-père arriva avec un immense carton, du moins du haut de mes 7 ans il me paraissait immense, que le père Noël n’avait pu mettre dans la cheminée et avait déposé devant la porte. Le carton était rempli de paquets cadeaux que Papy commença à distribuer à mes frères, à mes cousins, à mes cousines, alors que tous avaient déjà deux ou trois paquets devant soi et que mon grand-père égrenait les prénoms, le mien ne se faisait pas entendre et le carton était presque vide. Le père Noël semblait m’avoir oubliée, je sentais mon coeur se serrer, je disparaissais, devenait invisible. j’entendais un brouhaha mêlant les cris de joie, les « ho », les « ha » tandis qu’un disque distillait en fond sonore des chants de Noël. Soudain, j’entendis mon prénom, je revivais… je me précipitais, c’était le dernier cadeau tout au fond du carton, c’était le plus petit paquet de tous, je tremblais, j’allais prendre mon paquet, mais mon grand-père le retint en me disant, que si le père Noël ne m’avait apporté qu’un seul cadeau, c’est que mes résultats scolaires n’étaient pas assez bons. j’étais mortifiée d’être ainsi montrée du doigt devant toute la famille, je me réfugiais dans un coin pour ouvrir mon paquet qui j’espérerais allait me consoler… c’était une sorte de trousse carrée en cuir bleu d’environ 15 cm sur 15 qui s’ouvrait comme un livre grâce à une fermeture éclair, je fus intriguée et un peu inquiète, cela ne ressemblait pas à un jouet… J’ouvris et découvris une trousse de couture… Soudain l’impression que tout le monde me regardait et se moquait de moi… Je ne me souviens plus de rien d’autre de cette soirée!
La trousse de couture n’a jamais servie et est restée pendant des années au fond d’une armoire, je ne l’ai jamais retrouvée. je ne voulais plus entendre parler de couture. Je ne m’y suis mise que 10 ans plus tard…

Les autres Noëls de mon enfance me laissent au contraire un sentiment de bien-être et de joie surtout lorsqu’ils se passaient chez nous à Nancy. Chacun de nous participait à la fête, la décoration, la bûche, les cadeaux; le sapin était immense, il nous fallait un escabeau pour le décorer. Il y avait une effervescence joyeuse dans ces préparatifs. Maman était encore là, Noël était vraiment une fête.

D comme Divorce

Challenge AZ, Famille Billet, XXeme siècle 1 Mot »

Mes arrières grands parents ont été séparés de corps en 1900.
Ce fut pour mon grand-père qui avait 4 ans un tel traumatisme qu’il ne nous l’a jamais dit de son vivant. Je l’ai découvert après son décès (à lire: la demande en mariage et la jeunesse de Maurice )

.
Le divorce définitif fut jugé à l’audience du 7 aout 1903
« Conversion de séparation de corps en divorce entre
Louis Jean Baptiste Billet résidant à Dole demandeur
et Marie Lolivray épouse séparée de corps du sieur Billet sus nommé

Parties ouïes: le tribunal après avoir entendu en chambre du conseil le rapport de Maitre Mercy Juge, les explications des époux Billet-Lolivray, les explications du ministère public et après en avoir délibéré. Attendu que pour jugement en date du 11 avril 1900 le tribunal de céans a prononcé la séparation de corps entre les époux Billet-Lolivray. Attendu que la dame billet a le 1er juillet 1900 par acte sous signatures privées enregistrées à Dole  le 27 juillet 1903, acquiescé au dit jugement à qui cette séparation qui remonte à plus de trois ans depuis la décision judiciaire qui l’a prononcé est devenue définitive. Attendu que tout rapprochement entre Billet et sa femme parait aujourd’hui irréalisable, attendu que le jugement précité prononçait la séparation de corps entre les dits époux aux torts et griefs exclusifs de la dame Billet, a confié au père la garde de l’enfant issu du mariage à qui aucun fait n’est articulé et que la garde de cet enfant, que sa mère ne réclame d’ailleurs pas, doit être continuée à son père. Attendu de plus qu’il n’y a pas lieu de faire droit aux conclusions de la dame Billet et d’ordonner que le père devra dès le mois d’octobre prochain placer cet enfant dans une institution ou il recevra son éducation; qu’il n’appartient pas en effet au tribunal sans motifs  graves de retirer ainsi au père de famille le soin de pourvoir comme il l’entend à l’éducation de son enfant et de le priver du droit absolu que lui confère l’article 274 du code civil ; qu’il y a lieu toutefois de dire que l’enfant issu du mariage et sous la garde entière confiée à Billet devra chaque mois écrire à sa mère à l’adresse que cette dernière lui indiquera.
Par ces motifs le tribunal statuant en audience publique et en premier ressort déclare convertir en jugement de divorce le jugement de séparation de corps prononcé par ce tribunal entre les époux Billet-Lolivray aux torts et griefs exclusifs de la dame Lolivray; dit que la garde de l’enfant issu du mariage continuera à être confié au père; dit que cet enfant devra écrire à sa mère chaque mois une fois au moins à l’adresse que cette dernière lui indiquera; condamne  la dame Lolivray aux dépens, ordonne la transcription du dispositif du présent jugement après l’expiration des délais d’appels sur les deux registres des mariages de la commune de Sévres pour l’année courante et dit que mention en sera faite en marge de l’acte de mariage des époux divorcés.
Ainsi jugé et prononcé à l’audience publique du sept aout mil neuf cent trois. »

Je ne sais pas qu’elle fut la « faute » de Marie Alexandrine Lolivray, elle a sans doute trompé son mari et était d’ailleurs enceinte au moment du jugement de divorce mais de là à ne plus jamais pouvoir revoir son fils!

Cela me semble absolument insupportable!

Auguste novembre 1926: lettre à tante Marthe

Lettres d'Auguste, XXeme siècle Pas un mot »

5 novembre 1926
Ma chère tante

Je reçois votre lettre et j’ai grand plaisir à voir que vous étiez satisfaite du mariage des deux grandes. Maintenant il faut leur souhaiter tout le bonheur qu’elles méritent et ce sera justice. J’espère que Jean sera reçu à son examen et vous serez fixée quand vous recevrez cette lettre. Il y aura du changement, Germaine sera partie mais vous pourrez voir Anne-Marie de temps à autre et j’en suis heureux pour vous, vous serez moins seule quoique la maison doive vous paraître vide. Quant à moi je ne sais toujours rien au sujet de mon voyage, je ne suis pas plus avancé que quand je vous ai écrit il y a quelques jours. Je viens de recevoir mon arrêté de congé qui me donne l’ordre de partir dans la première quinzaine de janvier. Je n’ai pas encore la désignation du bateau mais ça ne tardera pas. J’en suis arrivé à désirer que le Japon ne me donne pas de réponse favorable, et comme je ne le désire pas, ça va sûrement arriver. Je vais être pris de court pour faire allonger mon congé et tout va être manqué. Je ne satisferai personne, ni moi-même, d’abord parce que mon séjour sera trop court et que je perdrai presque deux mois en bateau. Je n’aurai le temps de rien faire de ce dont je m’étais promis et ça m’agace profondément. Je n’aime pas être astreint à la volonté des autres quand je suis en congé et par conséquent libre de mes faits et gestes, d’ailleurs quand je ne suis pas en congé, c’est déjà la même chose et ce que je prise le plus ici c’est l’indépendance considérable dont je jouis. Je suis responsable de tout mais je ne relève pour ainsi dire de personne que d’un grand chef qui est à Hanoi à cinq jours de mer et que je vois une fois tous les trois ans et encore. C’est le principal attrait de la colonie – la liberté- et c’est beaucoup pour moi. C’est pourquoi mon congé ne m’apparaît pas sous des auspices favorables, espérons que ça s’arrange. On verra bien ce qui arrivera. Au besoin je monterai à Paris et j’irai trouver le ministre pour me faire donner une mission de trois mois, je vais étudier la question de près. Je viens de faire une demande pour avoir 300 hectares de terrain et j’y planterai des kapaks, des aréguiers et je mettrai ce qui se pourra en rizières. Je n’ai pas assez de capitaux pour planter des hévéas, c’est dommage car ça rapporte gros et en ce moment c’est la bonne époque pour planter. Les plantations qui se font maintenant vont arriver à exploitation dans sept ou huit ans et cela va coïncider avec l’épuisement des hévéas de java qui sont à bout et qu’il va falloir arracher pour replanter. Les hollandais ont manqué de flair et de cran, ils n’ont rien planté pendant la guerre parce que le caoutchouc était très bas et ils ont eu peur de la faillite et maintenant, ils s’aperçoivent de leur erreur. Mais la comme ailleurs, le temps perdu ne se rattrape pas. rien ne fera qu’il faille huit ans à un hévéa pour pousser et comme ils n’ont pas les terres rouges du Cambodge, ils perdent une année, ici en sept ans un arbre est mûr pour la saignée. Vous n’avez pas idée de la ruée qu’il y a en ce moment sur le Cambodge, on a demandé plus de 40 mille hectares la semaine dernière, la plus grosse plantation va saigner l’année prochaine, ils ont 20 mille hectares d’un seul tenant et il y en a 9 mille en culture quand tout sera planté ils auront six millions d’arbres et si vous comptez qu’un arbre rapporte 2 piastres tout frais payés par an, ça fait 12 millions de piastres de bénéfice net par an. Il faut compter 500 piastres à l’hectare de mise en valeur, donc 10 millions de piastres. La première année paye tous les frais, c’est une belle affaire mais il faut pouvoir. Ce sont heureusement et par extraordinaire des capitaux français qui sont là dedans avec quelques belges. Le kapok et l’areguier ne sont pas mauvais non plus et j’espère que je m’en tirerai peu à peu. Ce sont les premières années qui sont les plus dures après ça marche tout seul. Je commencerai quand je reviendrai de congé, d’ici là j’ai un camarade qui fera quelque chose qui n’est pas difficile, c’est d’attendre le mois de février et quand la saison sèche est bien installée, de mettre le feu à la forêt. J’aime mieux ne pas être là pour cette opération car ça me fend le coeur de voir brûler des arbres magnifiques qui y sont encore. il en reste peu car la forêt a déjà été exploitée mais ce sont des géants. Je pense en faire couper quelques-uns qui sont des essences dures pour faire une maison. J’irai emprunter l’arracheur d’arbre d’une plantation voisine qui arrache un arbre en dix minutes, avec quatre hommes
. J’ai vu tomber des arbres de deux mètres de tour en cinq minutes montre en main et je serrai curieux de voir arracher le géant que j’ai vu au milieu de la forêt. Je l’ai mesuré approximativement en me mettant contre lui les bras étendus et j’ai fait en tout un peu plus de 9 fois l’opération; il doit avoir près de 20 mètres de circonférence. C’est un Pcheck ou un tatrao, je ne sais pas au juste. Les deux arbres se ressemblent mais c’est l’un ou l’autre, le bois ressemble assez au noyer de chez nous. Les cambodgiens disent qu’il a au moins 300 ans mais ils ne sont pas très fixés et c’est douteux car c’est un arbre qui pousse assez vite. Tout cela ne vous intéresse guère sans doute. Voilà que vous entrez dans le froid et le mauvais temps alors qu’ici il ne pleut plus. Le vent a sauté au nord et les nuits sont froides. L’air est devenu sec et on a la sensation de respirer le même air que chez nous par les beaux jours de gelée en hiver quand il fait soleil. Le ciel est plus limpide et la nuit les étoiles brillent comme chez nous par les nuits sans lune. C’est la saison la plus agréable de l’année, on peut travailler sans fatigue et sans être obligés de s’éponger la figure avec son mouchoir toutes les cinq minutes. Au Tonkin ils vont commencer à faire du feu de bois.On vient d’envoyer un bataillon de la légion étrangère sur la frontière de chine. Les chinois ont assassiné un consul français à Lantcheou et ont enlevé un jeune administrateur qui a disparu, on ne sait pas ce qu’il est devenu. Ca va leur coûter cher car ils ont eu le tort d’opérer près d’un des cercles militaires du Tonkin alors les chinois ont été baptises pirates et ont fait une opération de police, s’ils avaient opérés près d’une province civile on aurait échangé des mots diplomatiques et ça n’aurait avancé à rien. tandis que les colonnes de police ça ne fait pas de bruit, on n’en parle pas dans les journaux et les chinois savent à quoi s’en tenir quand c’est fini. Ca va toujours très mal en chine. il y a des pasteurs américains qui sont cernés dans une ville du nord, ça va sûrement très mal finir. Vous avez peut-être vu dans les journaux que le papa venait de consacrer des évêques chinois, une soixantaine je crois. Les américains sont furieux parce qu’ils avaient réussi à se faire donner à Rome une grande partie de la zone d’influence des pères jésuites de ZikaWai. Les jésuites ont alors formé des prêtres chinois et ils vont s’installer en chine naturellement et sont sous la main des jésuite de ZiKaWei. Ces gens là sont forts. Les américains sont refaits et je ne sais pas jusqu’à quel point le pape est dupe ou complice de la chose. De toute façon ça fait 60 diocèses réservés à l’influence française. Heureusement qu’aux affaires étrangères, ils sont moins bêtes que les autres et qu’on les aide en sous min. Ce ne sont pas des choses à dire car les politiciens pousseraient des cris de porcs à l’abattoir. Le pasteur américain qui est installé ici n’est pas très satisfait, il a voulu acheter de terrains pour se faire construire un temple.les chinois ont misé à l’adjudication et il les a eu tout de même mais il les a payé dix fois leur valeur. Je ne sui s pas étranger à cette petite opération qui a fort bien réussi.Il était certain qu’il achèterait coûte que coûte, dès lors il était intéressant de faire rentrer des piastres américaines dans les coffres du trésor. Et quand il fera construire, comme il sera obligé de passer par les entrepreneurs chinois, il sentira passer la facture , c’est moi qui vous le dis. Je n’aime pas ces gens là et de plus il est mon voisin et m’assomme tous les dimanches avec son harmonium et ses hymnes. Quand j’en ai assez je joue du gong et j’ai procuré à des annamites qui sont derrière chez lui un vieux phonographe qui n’a qu’un seul disque. Ils le font marcher toute la journée, ça m’est égal, je ne l’entends pas, mais l’américain doit avoir du plaisir, et il a signé un bail de cinq ans à un moment où il n’y avait presque pas de maison. Il y en a maintenant et il ne trouvera personne pour sous louer.
A peut-être bientôt, je l’espère. Dites bien des choses à tout le monde et croyez moi bien cordialement vôtre
Auguste

Les deux grandes sont les filles de Marthe: Germaine et Anne-Marie qui se sont mariées l’une en août et l’autre en octobre 1927.

Auguste n’a pas obtenu ses 300 hectares…

Maurice 1914-1925 par Madeleine

Guerre 1914/1918, les souvenirs de Madeleine, XXeme siècle 2 Mots »

Les rumeurs de guerre contre les Allemands, ces Prussiens d’autrefois, dérangèrent en 1913 la fin des études de Maurice. Il eut sa première partie de bacho latin et grec et, en 1914, la deuxième partie. Il demanda aussitôt à son père la permission de s’engager, ne rêvant que, comme tous les jeunes de cette génération, de prendre la revanche de la guerre de 1870. Il avait 18 ans et vous comprendrez que le père pour qui seul ce fils comptait dans sa vie, refusa et Maurice qui désirait faire ses études de médecine, se consola en tenant, pendant l’hiver 1914, à Besançon, la pharmacie de son cousin Fernand Crétet, mobilisé.

Et en 1915, à l’âge de 19 ans, sa classe fut appelée, avec un an d’avance, car il fallait remplacer tous ces soldats morts ou blessés de l’hiver 1914 si meurtrier. Ce furent alors pour Maurice quatre années de cette guerre de tranchées qui fut si éprouvante et où tant de jeunes perdirent la vie. Il fut très vite envoyé à Verdun, à l’enfer de Verdun, comme on l’appelait, d’où l’on ne redescendait au repos que si la moitié du régiment avait été tué ou blessé !… Ce fut pour Papy une terrible épreuve dont il resta marqué à jamais et qui durcit son caractère. A Verdun, il ne fut pas blessé mais gazé, n’ayant pas eu le temps de mettre son masque à l’explosion d’un de ces obus démoniaques. Il fut hospitalisé.
« Et dans mon lit, me racontait-il, comme si cela s’était passé hier, j’appelais: Ma soeur ! ma soeur ! je suis aveugle : je ne vois plus rien ! »
C’était l’effet de l’ypérite qui dure au moins deux jours. Et la grande cornette au doux visage, se penchait sur ces enfants pour les rassurer. En effet, le troisième jour, tous ces gazés recouvrèrent la vue ; mais cette épouvante était restée gravée en Papy puisque je ne peux m’empêcher de vous le raconter tant cela m’a bouleversée — en 1937, un soir qu’il rentrait avec beaucoup de retard d’une réunion d’officiers de réserve de Compiègne, à Thourotte, ayant fait toute la route dans un brouillard intense, il me cria en arrivant, comme s’il délirait:
« Je suis aveugle ! Je suis aveugle ! Elle vient la guerre ! Je la sens ! Elle arrive ! »
Je finis par le calmer, mais le lendemain au réveil, il me dit sérieusement cette fois:
« Il va y avoir la guerre et il faut que tu apprennes à conduire pour sauver nos enfants. »
Prescience extraordinaire ! J’avais 34 ans et c’est ainsi que j’eus la joie d’apprendre à conduire pour « sauver » nos enfants, en partant de Thourotte en Bretagne… où les Allemands nous rejoignirent 15 jours après !

Mais ceci est une autre histoire…

Maurice et les camarades de son âge, montèrent en ligne dans tous les secteurs les plus exposés et les cris des blessés et des mourants résonnaient encore à ses oreilles. Les pertes étaient immenses. Dans la Somme, Papy fut blessé à l’épaule par un tireur allemand, planqué dans un arbre. La balle ressortit dans le haut du bras.
Ses cicatrices étaient très apparentes et il les montrait avec fierté ! De tout ce qu’il me raconta, ce dont je me souviens le plus, c’est le jour où entendant un « poilu » blessé appelant au secours entre les tranchées françaises et les allemandes, dans ce « no man’s land » si dangereux, il décida d’aller le chercher. Son cher ami Dutch lui dit, aussitôt :
« Je vais avec toi !
— Non, je ne veux pas ! C’est beaucoup plus dangereux à deux ! »
Rien n’y fit Dutch sauta le parapet de la tranchée en même temps que lui et un coup de feu partit aussitôt des lignes allemandes. Maurice tendit la main vers son compagnon lui disant, anxieux :
« Tu es blessé ? »
Et ce fut sa cervelle que sa main toucha… Moi, épouvantée, je buvais ses paroles, faisant la connaissance de la guerre et de ses horreurs. Je n’avais que onze ans en 1914…

Ces trois années de souffrances physiques et morales avaient laissé en Maurice des blessures indélébiles et durci son caractère. « Je ne reconnais plus mon fils », dit son père quand il rentra vers lui.
Il avait gagné ses galons un à un, après les plus dures attaques : caporal, sergent, sous-lieutenant ; la Croix de guerre à Verdun avec palme, puis une étoile. Il n’en était pas peu fier de sa Croix de guerre, gagnée à 20 ans ! Dans toutes les photos de ce temps-là, elle brille sur sa vareuse noire. Au grenier de Montaigu, je l’ai cette vareuse noire, où se détachent, remarquablement stoppés les trous d’entrée et de sortie de la balle qui l’avait blessé. Elle a 75 ans… Que deviendra-t-elle après ma mort ? Brûlez-là.
Et le 11 novembre 1918, ce fut l’armistice que l’on pressentait depuis quelque temps, car nos troupes avaient repoussé les Allemands jusqu’à leur frontière. Les cloches de toutes les églises de France sonnèrent à toute volée à midi juste ! Je les entends encore, rue Théophile-Gautier à Paris où j’étais ! J’avais 15 ans. Ce fut une allégresse délirante. Tout le monde s’embrassait !
Les Allemands étaient vaincus ! La défaite de 1870 était effacée et le régiment de Maurice reçut un accueil triomphal à Strasbourg, sous le joug allemand depuis quarante huit ans ! Il avait les larmes aux yeux en me racontant l’enthousiasme fou de la population qui se disputait à qui logerait un soldat français dans sa maison. L’Alsace-Lorraine allait redevenir française !

En 1918, la Pologne, après le traité de Brest Litovsk entre l’Allemagne et la Russie, était en danger et demanda à la France des officiers pour encadrer ses troupes. Sachant qu’à cause de son âge (22 ans) il serait démobilisé dans les derniers et pour échapper à la vie de caserne, se porta volontaire pour la Pologne. Il y partit deux ans comme conseiller instructeur et gardait un très bon souvenir de ce pays.

Et en 1920, après cinq ans d’absence, ce fut le retour au berceau familial dans le Jura, deux ou trois mois de liesse d’avoir échappé au cauchemar de la guerre ; puis la recherche d’une situation, étant trop âgé, hélas ! pour commencer des études de médecine.
Avec une recommandation, il se présenta à Elie d’ Oissel, un des grands administrateurs de la Compagnie de Saint-Gobain :

« Quels diplômes avez-vous ?

— Le baccalauréat.

— Que savez-vous faire ?

— La guerre…

— Savez-vous ce que c’est la comptabilité ?

— Je n’en ai pas la moindre idée !

— Très intéressant ! On vous formera : je vous engage ! »

Et c’est ainsi que Papy pendant quarante et un ans, avec beaucoup de courage car, lui, le littéraire les détestait, mania les colonnes de chiffres qui le menèrent en fin de carrière, à la Direction financière des 22 usines d’Espagne.

En 1925, il avait épousé Madeleine Ancelet et ils eurent… quatre enfants !
Mais ceci est une autre histoire !

Maurice: sa jeunesse (1896-1913) par Madeleine

les souvenirs de Madeleine, XXeme siècle Pas un mot »

Les souvenirs de Madeleine se sont arrêtés aux pages publiées dernièrement… il reste encore quelques feuillets épars, difficiles à déchiffrer qu’elle a écrit lorsque ne voyait presque plus.

Mais elle avait aussi retranscrit ce que Maurice lui avait raconté de sa jeunesse lorsque ce dernier était décédé.

« Etant donné mon grand âge (86 ans) je suis la doyenne et, par conséquent, celle qui connaît le mieux le passé, je continuerai peut-être à vous intéresser, en vous parlant des membres disparus de ladite famille. Souvent dans ma vie, j’ai regretté de n’avoir pas plus interrogé mes parents sur leur jeunesse et la vie de leurs ancêtres.
En cette année 1990, dixième anniversaire de sa mort (le 31 mars), il m’est venu à l’idée de vous parler de Papy. Mais, me direz-vous, nous l’avons bien connu ! Certes, vous connaissez le père et le grand-père, un peu sévère, n’est ce pas ? Que vous craigniez parfois ? Mais savez-vous comment s’est façonné son caractère ? Seriez-vous curieux d’apprendre quelle a été sa jeunesse ? Je vais vous rapporter ce qu’il m’en a conté, pendant nos premières années de mariage, alors que, jeune femme de 22 ans (lui en avait 29) j’apprenais à le connaître.

Papy_1 Maurice Louis Charles B. est né le 4 mai 1896. Louis était le nom de son père, Charles celui de son parrain, le père de sa cousine germaine « Mizette » Prudhon, épouse Crétet. Maurice est né à Paris, dans le 8e arrondissement, de Louis Jean Baptiste B. et de Marie Alexandrine Lolivray. Jusqu’à l’âge de 4 ans, ce fut un gosse heureux, choyé par ses parents qui avaient fait un mariage d’amour. Il passait ses étés avec ses parents à Montigny-sur-l’Ain, près de Pont-du-Navoy, quand son père, employé de banque, avait ses vacances.
Là, ils logeaient dans la maison familiale chez son grand-père, François dont Maurice me parlait si souvent. C’était un cultivateur qui aimait beaucoup ce petit-fils si affectueux, le prenait sur ses genoux et lui parlait, entre autres, de la guerre de 70 et de l’invasion des Prussiens dans leur petit village. Ceux-ci avaient obligé François, sa femme Zoé et leurs quatre enfants à aller coucher dans le foin de la grange, pendant qu’eux occupaient leurs lits ! De cela il y avait presque trente ans, mais ce sont des choses que l’on n’oublie pas et François gardait une haine farouche pour ces Prussiens, les « Boches » de 1914, et il l’inculqua à son petit-fils ; ce fut dans l’âme de cet enfant le début de ce patriotisme que Papy garda toute sa vie et dont il nourrit ses fils durant toute leur enfance. Une phrase inoubliable de l’un deux en est la preuve :
« Papa a eu sa guerre, nous, nous aurons la nôtre ! ».
Bon sang ne ment pas ! Alain prolongea de six mois son service militaire qui, de ce temps là, était d’un an, pour aller encadrer la Légion étrangère, qui manquait d’officiers. Et deux ans après, il était rappelé pour la guerre d’Algérie. Quant à François, faisant son service dans la Marine, il signa un engagement volontaire pour la guerre d’Indochine… Tel père, tel fils ! Malgré mon angoisse, comme j’étais fière d’eux !

Mais revenons à ce François B., ce grand-père que Maurice aimait tant. Il mourut quand Papy avait sept ans et ce fut un autre vide dans ce coeur d’enfant, car sa maman était partie avec « un autre », alors qu’il n’avait que quatre ans… Ce caractère jurassien, qui est plus ou moins l’apanage de tous les B., garçons et filles, caractère rude, mais avec un bon fond, est-il la cause de la dégradation de l’amour que se portaient les parents de Papy ? Ce Papy n’a donc, pour ainsi dire, pas eu de mère, et toute sa vie, cette souffrance resta gravée au fond de son coeur.

Après le départ de sa femme, Louis Billet, qui n’était pas encore à la retraite, ne pouvant garder avec lui à Paris ce fils qu’il adorait, et à qui il allait consacrer toute sa vie, pensa à son frère Elie, qui, lui, n’avait pas quitté la maison familiale de Montigny, sur la petite place du village. Elie et sa femme n’avaient pas d’enfant et acceptèrent avec joie de prendre chez eux, au bon air du Jura, cet enfant sans mère et un peu fragile. Papy fut élevé assez sévèrement, comme on élevait les enfants dans ce temps-là. Il allait à l’école communale de Montigny et souvent il me parlait de cette petite enfance joyeuse avec ses camarades, pour la plupart fils de fermier ; à la sortie de l’école il courait avec eux dans les prés, menant une vie saine comme on en a à la campagne. Sa tante, très pieuse, l’emmenait tous les dimanches à la messe et le bon curé, qui l’avait pris en affection, lui faisait servir la messe matinale en semaine. Que de fois ne m’a-t-il pas parlé de la « sacristine », en même temps bonne du curé, qui n’attendait comme lui, que la fin de la messe pour aller cueillir les champignons pleins de rosée, sortis dans la nuit. C’est à qui arriverait le premier sur les endroits bien connus d’eux.
« J’arrivais toujours le premier me disait Papy , car je courais plus vite qu’elle ! »
Comme on est marqué par son enfance ! Et puis il y avait le petit ruisseau où se cachaient encore des écrevisses ! Il est toujours là, mais vide…

La retraite de son père tomba dans ces années-là. Pour pouvoir reprendre son fils, il s’était remarié avec Zoé Vadans, un petit bout de femme peu sympathique. Je l’ai connue au début de notre mariage. Louis Billet, lui, était un grand et bel homme avec qui je m’entendais très bien. Une fois épousée, Zoé refusa de s’occuper du gosse et ce fut tant mieux pour lui !
Que serait devenu ce jeune descendant de paysans, si ce père, si fier de son fils, et malgré une pension assez restreinte, n’avait pas pris la courageuse décision de le mettre pensionnaire à l’âge de 9 ans au collège des Jésuites de Dôle. C’était un des meilleurs collèges de la région comtoise, où y étaient élevés les fils de la haute bourgeoisie et des fonctionnaires. En plus de la très bonne instruction donnée par les « bons Pères », Maurice reçut une éducation bien supérieure à celle qu’il aurait eue à Montigny.

Au début, il fut assez malheureux. Etant le plus jeune pensionnaire et le dernier de la file, il me racontait qu’en hiver, tous les matins, arrivaient dans sa cuvette tous les glaçons des cuvettes de ses camarades : seules les classes et le réfectoire étaient chauffés mais pas les dortoirs, ni les toilettes. Très fier déjà, il serrait les dents et se lavait comme il pouvait, en refoulant ses larmes. Il ne l’avait jamais oublié et, en me le racontant, faisait la comparaison entre ma jeunesse dorée de jeune bourgeoise, gâtée par ses parents et sa dure jeunesse de pensionnaire, ne voyant ce père si chéri, que tous les trois mois aux grandes vacances. Que de “pains secs”, me disait-il, avoir récoltés pour indiscipline et non pour son travail qui l’intéressait beaucoup. Un « grand », Jarlot, son aîné de trois ans, l’avait pris en affection et l’aidait chaque fois qu’il le pouvait. Leur affection dura jusqu’à leur mort, car ce « père Jarlot » que j’ai connu et reçu à Montaigu, est mort deux jours après Papy.

Le jeune Maurice était avide d’apprendre. Me croiriez-vous si je vous disais que son dictionnaire était son livre préféré qui lui apprit beaucoup de choses. A l’heure actuelle, quand je cherche un mot pour que n’apparaisse aucune faute dans ce que je vous écris !, je reste plongée dans mon dictionnaire pendant une heure, tant j’y découvre de choses intéressantes.
Huit années s’écoulèrent ainsi chez les Jésuites, partagées entre neuf mois d’études qui le passionnaient et trois mois de grandes et petites vacances près de son père qui avait acheté une maison à Villette-lès-Arbois, dont Alain doit se souvenir; il cultivait aussi une vigne sur la côte. »

L’album photo

souvenirs d'enfance, XXeme siècle 2 Mots »

C’est un album un peu usé, la couverture cartonnée et recouverte d’un papier brunâtre est bordée d’un cuir élimé. Les photos qui y sont collées avec trop de colle sont gondolées., mais au premier regard, l’émotion me gagne… c’est celui de Maman!

1936

1936, Elle est là, petite fille, coupe au carré, un air un peu triste tenant sur ses genoux sa petite soeur , elle a 8 ans et prend déjà très au sérieux son rôle de grande soeur.

Monique_1939

1939, la guerre, elle pose dans le jardin de Thourotte, avec ce sourire doux qu’elle a eu toute sa vie..

Monique1941

1941, un visage qui hésite entre l’enfance et d’adolescence , un regard tendre et toujours son sourire…

1944

1944, 17 ans , elle semble avoir grandi d’un seul coup, elle est aussi grande que son père, homme durci par la vie et semble chercher sa place, une mère toujours très élégante, une petite soeur espiègle, son frère (le photographe de cette photo) premier enfant mâle de la famille… reste son plus jeune frère qui est en adoration devant elle.

1947

1947, 20 ans , jolie jeune femme, sans doutes des rêves plein la tête, entre autre celui du prince charmant… elle se disait « fleur bleue »

19472

toujours 1947 avec sa meilleure amie… je l’entends rire! il est noté sous cette photo « les inséparables »… tout un programme! elles me font penser à ma fille Léa et à son amie Olivine!

19473

1948, en Sévillane, elle a appris à jouer des castagnettes et à danser pendant sa vie en Espagne

Ensuite dans cet album des photos de personnes que je ne connais pas… ils s’appellent Célestina, Robert, François, Lysiane, Andrée, Jeanine, Olivier, Charles, Bernard, Carmen… ils étaient ses amis, ils sont jeunes, ils sont beaux et j’aimerai pouvoir encore la questionner sur sa vie, ses rêves, ses envies à cette époque…
Les dernieres pages de l’album sont vides, quelques photos éparses et des petits mots: première robe longue, mariage de Célestina, vacances à Juan les pins… je n’en saurai pas plus…

L’album suivant date de 1952, il renferme les photos de ses fiançailles avec mon père puis celles de leur mariage.

Auguste juin 1927: lettre à Tante Marthe

Lettres d'Auguste, XXeme siècle Pas un mot »

Phnom Penh, le 16 juin 1927

Ma chère Tante
Je suis très heureux des bonnes nouvelles que je reçois de vous par ce courrier. J’espère que les deux aînées ont fini leurs concours et examens et que tout s’est bien passé et à la satisfaction générale. Vous devez être près des vacances maintenant et du repos. J’ai reçu par le courrier un numéro de la revue l’Alsace française, consacrée à Nancy et on y parlait de la foire . Elle doit être terminée maintenant, on en disait le plus grand bien. Je suis très pris en ce moment, nous terminons le catalogue du musée et on en est à l’index, c’est un travail ingrat, assommant et minutieux. Il s’agit de ne pas se tromper dans les numéros des renvois aux références et voilà dix jours que nous y sommes attelés à trois. Il y en a encore pour dix autres jours, par malchance, il fait une chaleur anormale, les orages de 5 heures nous passent au-dessus de la tête et vont crever plus loin de sorte que nous n’en avons pas le bénéfice et voilà près de huit jours qu’il n’est pas tombé une goutte. La poussière nous envahit, c’est tout à fait exceptionnel en cette saison. on se prépare pour les fêtes du Tang Tok, cela devient peu à peu une foire, aussi de tous les cotés les cambodgiens apportent leurs produits et on les expose tout autour du cloître de la pagode d’argent. Il y a la place car il il a 500 mètres de coté. Je crois que cette année je ne ferai pas partie de la commission et ce pour ma plus grande satisfaction. L’année dernière quand on a décerné les prix aux exposants, je les ai fait donner aux plus méritants en bonne justice, seulement il est de tradition chez les cambodgiens que ce soit le fils aîné du roi qui ai le premier prix, il ne l’a pas eu car son stand était hideux, alors il a fait un espèce de scandale; aussi cette année on a présenté la commission au résident maire et on ne m’y a pas mis. Ils ont eu peur que je ne recommence. Seulement si le résident Supérieur a vent de la chose, ça va mal tourner et le conseil des ministres va se faire secouer. Nous avons eu cette année des mangues à ne savoir qu’en faire, les arbres sont en plein rendement. les cambodgiens se sont aperçus que cela devenait rémunérateur et que le pays était tranquille et ils ont planté des arbres, seulement il faut 15 ans pour qu’un manguier donne des fruits et c’est maintenant qu’il commencent à récolter, il y a six ans , au début de mon séjour on n’avait des mangues que pendant 15 jours au maximum, maintenant on en a pendant deux mois car les différentes espèces et les différents climats produisent en s’échelonnant et comme il y en a beaucoup, la saison dure plus longtemps, de même pour les mangoustiers qui sont en pleine production, après nous aurons les ananas qui commencent déjà. J’en ai mangé un à cinq heures. C’est superbe de voir arriver les fruits au marché, des sampans chargés à couler de fruits. Le mangoustier a la forme d’une petite pomme violette couleur d’aubergine, une coque épaisse d’un centimètre renferme une pulpe qui ressemble à une petite orange pelée d’un blanc de neige, c’est juteux et sucré et c’est très agréable. Il commence aussi à y avoir des oranges de Cochinchine. Elles viennent toutes de Caï Bé, ce sont de grosses oranges à peau verte mais qui ne valent pas les oranges d’Algérie ou d’Espagne . En fait de fleurs , en ce moment c’est superbe. Les premières pluies ont fait tout sortir et le jardin du musée est une énorme corbeille. J’ai trouvé deux arbres qui donnent , l’un des bouquets de fleurs roses comme des cyclamens en touffes serrées et l’autre d’énormes panaches de fleurs blanches qui pendent en grappes et qui sentent le miel. Il est couvert de papillons de toutes les teintes et de toutes les dimensions. Il y en a de monstrueux larges comme les deux mains et qui sont en velours noir et jaune souffre, les moineaux en ont peur. Notre jardin commence à prendre tournure. Il y a cinq ans, il n’y avait rien , mais nous nous en sommes occupés , on a rapporté des arbres de tous les endroits où nous passons dans nos tournées et tout a très bien repris. Nous avons mis une statue au bout d’une allée et devant on a monté une pergola qui est couverte de bougainvilliers pourpres et de lianes à grosses clochettes violet pâle, c’est superbe. Il y a des bancs et les gosses français viennent y prendre l’air et se rouler sur les pelouses qu’on est obligé de faucher tous les deux jours tellement la végétation est rapide en saison des pluies. En saison sèche tout est roussi. En ce moment on ne peut pas aller au marché car c’est la saison des dourrions, c’est un fruit qui ressemble à une énorme châtaigne à l’extérieur garni de piquants, l’intérieur est garni d’une pulpe jaune semblable à une crème. Les Cambodgiens en raffolent et il y a des Français qui en mangent mais cela répand une odeur, mettons de fumier pour être convenable, et quand on surmonte cette odeur et qu’on mange l’intérieur on croirait absorber une purée d’oignons. J’en ai mangé une fois pour savoir ce que c’était mais j’ai horreur de l’oignon et encore plus de l’autre chose, et il y en a des monceaux. Je passe plusieurs fois par jour près du marché pour aller manger au cercle et j’ai soin de garnir mon mouchoir d’eau de Cologne pour pouvoir passer à coté. C’est horrible, à tel point que l’année dernière, il y a eu un procès fait à un chinois qui en avait rempli une pièce de sa maison, c’était tellement insupportable que les voisins l’ont attaqué en justice. Seulement comme le juge était un amateur de dourions, il a donné raison au Chinois. Toute le ville en a ri pendant un mois et en fait c’était difficile à juger.
On a attrapé les derniers pirates qui ont assommé le résident de la province de Kompong Chhnang. Le chef s’est défendu et a été tué par un milicien, on va les juger le mois prochain. Le roi a soumis le village à des peines sévères, impôt doublé, cérémonies expiatoires pendant 10 ans où ils devront nourrir 100 bonzes pendant trois jours et interdiction de quitter le territoire sous peine de confiscation des biens, cinq ans de prison et 200 piastres d’amende . Ca va donner à réfléchir aux autres, mais le pays est parfaitement tranquille et les cambodgiens ont été unanimes à réprouver ce crime. Ce sont des cambodgiens qui les ont pris et qui les ont mis eux mêmes hors la loi; les quatre derniers qui s’étaient sauvés dans la montagne croyaient bien que leurs compatriotes leur donneraient à manger et à boire; il n’en a rien été et ils ont gardé les points d’eau jour et nuit pour les empêcher d’y aller et comme il n’a pas plu pendant huit jours, ils y ont vu tout de suite une manifestation de la colère du Bouddha.
Notre gardien chef du musée est mort il y a trois jours on l’a incinéré à coté de chez moi, à la pagode Saravane, j’y suis allé car c‘était un brave homme ancien adjudant de tirailleurs, il avait fait la guerre en France, on lui a fait une belle fête et sa famille a été enchantée. J’avais demandé au chef de la pagode d’Onalum qui est le Vatican de l’endroit, de venir dire des prières et c’est moi qui ai mis le feu dans la gueule du dragon de bois sculpté à travers lequel passe un cordon de poudre. En brûlant la poudre résonne dans le corps du dragon qui a l’air de pousser des hurlements et vomit la flamme, puis le bûcher est imbibé de matières combustibles et s’embrase d’un seul coup. C’est très curieux, à ce moment les prières et les chants deviennent joyeux car l’âme est délivrée de son corps terrestre et si le le défunt a eu une vie édifiante elle va se perdre dans la grande âme universelle et c’est le Nirvana, sinon elle revivra dans des conditions plus ou moins dures suivant les fautes, c’est le purgatoire.
Je vais tacher d’avoir une photo de la cérémonie de la coupe de cheveux de trois petits cambodgiens à laquelle j’ai été. Vous aurez une idée de ce que sont les fêtes religieuses ici, ça a été très réussi, il y avait des musiciens venus d’une province du Nord qui ont fait des airs étonnants, surtout un guitariste et un harpiste qui joue d’un espèce d’instrument qui a 180 cordes et qui ne ressemble à une harpe que par les sons qu’il en tire. C’est plat et il est assis devant. Les cordes sont assemblées trois par trois de sorte qu’en fait il n’y en a que 60, c’est déjà beaucoup, mais il en tire des sons ravissants et des airs d’une tristesse à vous donner le cafard.
A bientôt des nouvelles des examens. Bonnes vacances à tous. Mes respectueux hommages à Madame votre mère et à Mademoiselle votre soeur. Je vous embrasse affectueusement tous quatre.

Auguste