Maurice 1914-1925 par Madeleine

Guerre 1914/1918, les souvenirs de Madeleine, XXeme siècle 2 Mots »

Les rumeurs de guerre contre les Allemands, ces Prussiens d’autrefois, dérangèrent en 1913 la fin des études de Maurice. Il eut sa première partie de bacho latin et grec et, en 1914, la deuxième partie. Il demanda aussitôt à son père la permission de s’engager, ne rêvant que, comme tous les jeunes de cette génération, de prendre la revanche de la guerre de 1870. Il avait 18 ans et vous comprendrez que le père pour qui seul ce fils comptait dans sa vie, refusa et Maurice qui désirait faire ses études de médecine, se consola en tenant, pendant l’hiver 1914, à Besançon, la pharmacie de son cousin Fernand Crétet, mobilisé.

Et en 1915, à l’âge de 19 ans, sa classe fut appelée, avec un an d’avance, car il fallait remplacer tous ces soldats morts ou blessés de l’hiver 1914 si meurtrier. Ce furent alors pour Maurice quatre années de cette guerre de tranchées qui fut si éprouvante et où tant de jeunes perdirent la vie. Il fut très vite envoyé à Verdun, à l’enfer de Verdun, comme on l’appelait, d’où l’on ne redescendait au repos que si la moitié du régiment avait été tué ou blessé !… Ce fut pour Papy une terrible épreuve dont il resta marqué à jamais et qui durcit son caractère. A Verdun, il ne fut pas blessé mais gazé, n’ayant pas eu le temps de mettre son masque à l’explosion d’un de ces obus démoniaques. Il fut hospitalisé.
« Et dans mon lit, me racontait-il, comme si cela s’était passé hier, j’appelais: Ma soeur ! ma soeur ! je suis aveugle : je ne vois plus rien ! »
C’était l’effet de l’ypérite qui dure au moins deux jours. Et la grande cornette au doux visage, se penchait sur ces enfants pour les rassurer. En effet, le troisième jour, tous ces gazés recouvrèrent la vue ; mais cette épouvante était restée gravée en Papy puisque je ne peux m’empêcher de vous le raconter tant cela m’a bouleversée — en 1937, un soir qu’il rentrait avec beaucoup de retard d’une réunion d’officiers de réserve de Compiègne, à Thourotte, ayant fait toute la route dans un brouillard intense, il me cria en arrivant, comme s’il délirait:
« Je suis aveugle ! Je suis aveugle ! Elle vient la guerre ! Je la sens ! Elle arrive ! »
Je finis par le calmer, mais le lendemain au réveil, il me dit sérieusement cette fois:
« Il va y avoir la guerre et il faut que tu apprennes à conduire pour sauver nos enfants. »
Prescience extraordinaire ! J’avais 34 ans et c’est ainsi que j’eus la joie d’apprendre à conduire pour « sauver » nos enfants, en partant de Thourotte en Bretagne… où les Allemands nous rejoignirent 15 jours après !

Mais ceci est une autre histoire…

Maurice et les camarades de son âge, montèrent en ligne dans tous les secteurs les plus exposés et les cris des blessés et des mourants résonnaient encore à ses oreilles. Les pertes étaient immenses. Dans la Somme, Papy fut blessé à l’épaule par un tireur allemand, planqué dans un arbre. La balle ressortit dans le haut du bras.
Ses cicatrices étaient très apparentes et il les montrait avec fierté ! De tout ce qu’il me raconta, ce dont je me souviens le plus, c’est le jour où entendant un « poilu » blessé appelant au secours entre les tranchées françaises et les allemandes, dans ce « no man’s land » si dangereux, il décida d’aller le chercher. Son cher ami Dutch lui dit, aussitôt :
« Je vais avec toi !
— Non, je ne veux pas ! C’est beaucoup plus dangereux à deux ! »
Rien n’y fit Dutch sauta le parapet de la tranchée en même temps que lui et un coup de feu partit aussitôt des lignes allemandes. Maurice tendit la main vers son compagnon lui disant, anxieux :
« Tu es blessé ? »
Et ce fut sa cervelle que sa main toucha… Moi, épouvantée, je buvais ses paroles, faisant la connaissance de la guerre et de ses horreurs. Je n’avais que onze ans en 1914…

Ces trois années de souffrances physiques et morales avaient laissé en Maurice des blessures indélébiles et durci son caractère. « Je ne reconnais plus mon fils », dit son père quand il rentra vers lui.
Il avait gagné ses galons un à un, après les plus dures attaques : caporal, sergent, sous-lieutenant ; la Croix de guerre à Verdun avec palme, puis une étoile. Il n’en était pas peu fier de sa Croix de guerre, gagnée à 20 ans ! Dans toutes les photos de ce temps-là, elle brille sur sa vareuse noire. Au grenier de Montaigu, je l’ai cette vareuse noire, où se détachent, remarquablement stoppés les trous d’entrée et de sortie de la balle qui l’avait blessé. Elle a 75 ans… Que deviendra-t-elle après ma mort ? Brûlez-là.
Et le 11 novembre 1918, ce fut l’armistice que l’on pressentait depuis quelque temps, car nos troupes avaient repoussé les Allemands jusqu’à leur frontière. Les cloches de toutes les églises de France sonnèrent à toute volée à midi juste ! Je les entends encore, rue Théophile-Gautier à Paris où j’étais ! J’avais 15 ans. Ce fut une allégresse délirante. Tout le monde s’embrassait !
Les Allemands étaient vaincus ! La défaite de 1870 était effacée et le régiment de Maurice reçut un accueil triomphal à Strasbourg, sous le joug allemand depuis quarante huit ans ! Il avait les larmes aux yeux en me racontant l’enthousiasme fou de la population qui se disputait à qui logerait un soldat français dans sa maison. L’Alsace-Lorraine allait redevenir française !

En 1918, la Pologne, après le traité de Brest Litovsk entre l’Allemagne et la Russie, était en danger et demanda à la France des officiers pour encadrer ses troupes. Sachant qu’à cause de son âge (22 ans) il serait démobilisé dans les derniers et pour échapper à la vie de caserne, se porta volontaire pour la Pologne. Il y partit deux ans comme conseiller instructeur et gardait un très bon souvenir de ce pays.

Et en 1920, après cinq ans d’absence, ce fut le retour au berceau familial dans le Jura, deux ou trois mois de liesse d’avoir échappé au cauchemar de la guerre ; puis la recherche d’une situation, étant trop âgé, hélas ! pour commencer des études de médecine.
Avec une recommandation, il se présenta à Elie d’ Oissel, un des grands administrateurs de la Compagnie de Saint-Gobain :

« Quels diplômes avez-vous ?

— Le baccalauréat.

— Que savez-vous faire ?

— La guerre…

— Savez-vous ce que c’est la comptabilité ?

— Je n’en ai pas la moindre idée !

— Très intéressant ! On vous formera : je vous engage ! »

Et c’est ainsi que Papy pendant quarante et un ans, avec beaucoup de courage car, lui, le littéraire les détestait, mania les colonnes de chiffres qui le menèrent en fin de carrière, à la Direction financière des 22 usines d’Espagne.

En 1925, il avait épousé Madeleine Ancelet et ils eurent… quatre enfants !
Mais ceci est une autre histoire !

Maurice (1896-1980): un poilu

Guerre 1914/1918, XXeme siècle 12 Mots »

Papy Papy pour mes cousins, mes frères et moi était ce vieil homme qui m’intimidait et que j’approchais avec respect mais aussi avec un peu de crainte. C’était un grand-père qui jouait très peu avec nous et lorsque nous allions en vacances, nous appréhendions le moment ou il allait nous infliger une dictée ou la rédaction de nos souvenirs de vacances… une faute d’orthographe et c’était la punition… Cependant que j’aimais le plus lorsque nous allions à Montaigu (Jura) c’était d’être assise près de lui à table, lorsque les enfants avaient le droit de manger avec les adultes, car je pouvais caresser sa main, une main douce mais marquée par le temps. Il me paraissait parfois un peu triste, et j’aurais aimé comprendre pourquoi…
Ce que je savais alors de ce grand-père c’était ce qu’il nous avait raconté: bien peu de choses….Il avait perdu sa mère à l’âge de 4 ans, fait la guerre de 14-18, et y avait été gazé dans les tranchées, puis décoré entre autre de la Légion d’Honneur. Il aurait aimé être médecin, avait travaillé chez Saint-Gobain en Espagne et enfin avait pris sa retraite à Montaigu dans le jura terre de ses ancêtres paternels. C’est à peu près tout ce que je savais de lui en avril 1980, à sa mort. Je n’avais jamais osé lui poser plus de questions !!..
J’ai découvert la vie de mon grand-père, paradoxalement, après sa mort. D’abord, grâce à Mamita sa femme qui en parle dans ses souvenirs. Ensuite grâce à mes recherches.
J’ai donc appris que Papy était non pas orphelin, mais qu’il n’avait jamais revu sa mère après le divorce de ses parents lorsqu’il avait 4 ans. Il l’aurait recherchée lorsqu’il était devenu adulte, aurait retrouvé sa trace mais n’aurait jamais osé ou pu la revoir…
Il était né à Paris, y avait vécu jusqu’à la séparation de ses parents, date à laquelle son père le confia à son oncle qui habitait dans le Jura. Il alla à l’école communale puis vers 11 ans il devint élève au collège Notre-Dame de Mont Roland de Dole de 1907 à 1913. C’était une éducation dure: il ne voyait son père qu’aux vacances et devait se plier à la discipline rigoureuse des jésuites. Il passe son “bachot” en 1913. En 1914, à la déclaration de guerre, Maurice qui rêvait de devenir médecin, tient la pharmacie de son cousin déjà parti à la guerre, en attendant sa propre mobilisation. Elle arrive avec un an d’avance en 1915.
J’ai retrouvé un livre d’or de l’école de N.D. de Mont-Roland où le parcours militaire de Maurice B… pendant la grande guerre est résumé.Voici ce texte:
“Maurice B.., Incorporé le 12 avril 1915, affecté au 39e puis au 74e Régiment d’Infanterie, gagne au front les galons de caporal ( mai 1916) et de sergent (juin 1916); il suit les cours de chef de section d’Epinal en été 1917, est versé au 317e d’infanterie en août et passe sous-lieutenant le 21 juin 1918. Entre temps, il est intoxiqué par les gaz ( 20 mars) et bientôt, après il est blessé d’une balle à l’épaule ( 17 juillet 1918, combat de Oeuilly-Beauvoisin). Il appartenait alors au 41e RI. Mis à la disposition de la mission militaire française en Pologne, au printemps 1919, détaché à l’état major du 19e Régiment de chasseurs Polonais, pour la campagne d’Ukraine, il rentre enfin en France et est démobilisé le 4 janvier 1920.
Les principaux théâtre d’opérations dans lesquelles Maurice B… a combattu sont: La Champagne (Massige) et Verdun en 1916; la Somme en 1917; la Champagne (mont Cornillet et Mont-Haut) en 1917 et 1918; la Marne (région de Dormans) en 1918; en 1919 campagne d’Ukraine (marche sur Kamienec-Podolski).
Mais les propres écrits de Maurice en disent plus long:
1916?
Je viens vous écrire ces quelques lignes avant de monter aux tranchées. Ce matin à 4h réveil en fanfare, un obus venait d’éclater au coin de notre guitoune, c’était les Boches qui nous bombardaient. Nous nous levons en hâte; en me levant, je vois à deux mètres de moi deux de mes copains tués net, l’un le cerveau ouvert, l’autre la gorge coupée; des blessés se sauvaient en criant, en arrivant à la porte, un caporal gisait dans le sang, la jambe broyée, déchiquetée: il mourut une demi heure plus tard. Après nous nous sauvons dans les champs pendant que les boches continuent à nous bombarder. Au bout d’une heure ça a ralenti et nous rentrons; le bilan des touches était 3 tués, 6 blessés évacués et quelques autres contusionnés. C’est mon “baptême du feu”.
Le 8 mai 1916.
Nous sommes au repos à 4kms des premières lignes, c’est vous dire que nous ne sommes pas exempts d’être bombardés. Et d’ailleurs ce n’est qu’un repos relatif puisque ce soir à 7h nous partons pour donner un coup de main au génie qui travaille par là. Le plus grand plaisir que j’ai éprouvé ce matin en arrivant c’est de pouvoir me déchausser et aussi me rechanger. Mais je me suis aperçu que j’avais ramassé quelque totos et c’est de la graine qui ici n’est pas commode à faire partir. Que vous dire encore? quelques impressions du front; les balles ne paraissent pas terribles. Mais ce qui est effrayant ce sont les 105 et les torpilles. Le 105 est le meilleur canon des Boches, il fait beaucoup de travail et ce n’est pas facile à éviter. Quand aux torpilles, ce sont de formidables blocs de mitraille formant cylindres et munis d’ailettes, on le voit bien venir dans les airs et plonger, aussi on peut se sauver, mais souvent pas assez loin car quand ça éclate, ça occasionne un déplacement de terre formidable et de plus tous les morceaux de mitraille sont projetés très loin; d’ailleurs les Boches nous jettent des torpilles qui pèsent jusqu’à 100kg. C’est des 105 et des torpilles dont nous avons tous le plus peur.
13 mai 1916.
Je suis au repos bien relatif car tous les jours de 7h du soir à 2 h du matin nous allons creuser des tranchées. Quand nous rentrons nous sommes exténués, nous tombons de sommeil. Cette nuit je dormais en marchant et ce matin toutes les articulations me font mal. Je suis exténué. Nous remontons en tranchées lundi la nuit. Je crois que nous allons être renforcés ou même peut-être remplacés par des Russes.
A part cette fatigue générale, ça va à peu près pour le moment; le coffre est encore bon mais je crois qu’il se détraque petit à petit.Je sens que mon estomac n’est plus très solide; nous faisons du travail au dessus de nos forces. Le général de division veut que que tous les gradés travaillent comme les hommes. A deux chaque nuit nous devons creuser trois mètres de long de tranchées à 1m60 de profondeur et 1m30 de largeur: voyez le turbin éreintant! Aussi j’ai les mains en “capilotade”.
Le 8 juin 1916.
Je vais toujours bien, nous sommes descendus au repos cette nuit, je suis fourbu et de plus nous sommes dégoûtants: nos capotes paraissent avoir été roulées dans la boue de la route. J’ai mal partout, aux reins, dans les jambes, à l’estomac. Songez que je suis resté cinq jours et cinq nuits au petit poste sans fermer l’oeil soit 120 heures d’insomnie. Nous sommes redescendus à 46 sur notre compagnie: 2 officiers, 2 sergents, 4 caporaux compris, voyez que nous avons été durement éprouvés.
Dimanche 16 juillet 1916. C’est aujourd’hui mon 7éme jour de tranchées: je crois que nous ferons 12 jours; que vite vienne le 21 pour que nous soyons relevés! Ne m’annoncez-vous pas bientôt la fin de la guerre? ça commence à devenir bien long!!! Il ne fait presque jamais beau temps ici par suite de la multitude des éclatements, depuis le 75 jusqu’au 380 ou 420, l’atmosphère est tellement perturbée que le temps est toujours couvert et qu’il y a de fréquentes ondées. Quel triste dimanche!!! et aussi quelle terrible vision!! et quel bruit infernal! La plaine saccagée, émaillée de trous d’obus, les bois déracinés ou coupés ou guillotinés. C’est un spectacle vraiment désolant.
14 septembre 1916?
La citation pour la croix de guerre a paru à la décision avant-hier. Dans notre coin les nuits commencent à être rudement froides. Cette nuit entre autre on se serait cru au mois de décembre. Et puis par contre, les journées sont encore très chaudes, de sorte qu’on n’est pas encore bien habillés. Je crois que nous allons descendre au repos cette nuit-ci, pour cinq ou six jours. Le secteur est tourmenté surtout pendant la nuit. C’est un échange presque continuel de grenades ainsi que de nombreux tirs de mitrailleuses. Et puis qu’est ce qu’il y a comme macchabées!! Il y a des cadavres qui datent des affaires de Perthes 1915 et puis de l’attaque de Champagne. Ils sont encore couchés dans la plaine à moitié dévorés par les corbeaux qui rôdent continuellement ici.
Le 26 janvier 1917
Ces quelques mots pour vous dire que je suis toujours bien portant. Hier soir ça a gazé fortement: les Boches nous ont attaqué vers 6 heures à la tombée de la nuit; ils s’étaient habillés en blanc pour qu’on les confonde avec la neige; ils ont fait deux prisonniers et ont pris un fusil mitrailleur; nous avons eu des tués et des blessés dont deux sergents. Il fait un froid excessivement vif ici. La nuit surtout ce n’est pas rigolo. Le pinard et le jus gèlent dans nos bidons. Dieu m’a bien protégé hier au soir, j’espère qu’il continuera à le faire à l’avenir.
28 janvier 1917.
Toujours en assez bonne santé, sauf un commencement de rhume. Froid de plus en plus terrible. Notre pain est gelé, c’est du vrai biscuit qu’on coupe à la hache. Certaines grenades, certains fusils mitrailleurs ne fonctionnent pas par suite de la gelée. La vie des tranchées est atroce pour le moment. J’espère néanmoins pouvoir résister aux intempéries avec l’aide de Dieu.
le 1er octobre 1917.
Cette nuit, étant de garde aux préventionnaires du conseil de guerre. Trois ont cherché à s’évader, on les a poursuivi, un a été pincé, un autre a pris un coup de revolver et a du s’arrêter, un troisième n’a pu être rattrapé. Enfin je pense ne pas être inquiété. J’ai fait ce que j’avais à faire.
1918?
Me voilà monté une deuxième fois à Verdun: quelle manque de chance à mon régiment, enfin je crois que nous n’y resterons que 4 jours, mais les hommes sont bien abattus, monter une fois ça va, mais la deuxième fois ça ne réjouit personne. Enfin à Dieu va. Je me recommande à Dieu, je vais me confesser ce soir et avec l’aide de Notre Seigneur tout puissant j‘espère m’en tirer encore une fois sans trop d’égratignures.

Papy a gardé un souvenir de cette guerre, un poème dont je ne connais pas l’auteur :

On t’a porté la nuit, par la Marne pouilleuse
Tes hommes pleuraient. Leurs rudes mains pieuses
Et timides t’effleuraient comme un petit qui dort
Leurs genoux cadencés ballottaient ton front mort
Et ton sang clair coulait le long de nos chaussures
Ta capote n’avait qu’une croix pour parure
Les étoiles du ciel regardaient par ses trous!..
Mais nous sommes tombés pour prier à genoux
Quand j’eus pris sur ton coeur, les lettres de ta mère
Et qu’on eut mis, toi, puis ta jeunesse en terre
Et fermant pour toujours, les clartés de tes yeux
J’ai, simplement, comme auraient fait tes pauvres vieux
Mon héros de 20 ans, baisé ta chair de marbre
Et j’ai laissé ton âme à l’âme des grands arbres.

Pour conclure, je laisse Papy le faire par ce qu’il écrivait pour le cinquantenaire de l’armistice du 11 novembre en 1968: “ On parle beaucoup de liberté, mais la guerre en est la négation et la liberté ne peut exister que dans la paix: paix dans l’amitié, dans la compréhension, dans l’entente universelle. Et cette paix, la plus belle chose du monde, si elle est définitive, si elle est profondément ancrée dans tous les coeurs, alors nous les vieux comme nos camarades plus jeunes de 1939-1945, nous vous disons: nos luttes, nos combats n’ont pas été vains, et nous ne les regrettons pas puisque nous avons l’espoir que vous ne les connaîtrez plus et que l’emblème du monde sera désormais le rameau d’olivier.”

Les lettres de Maurice écrites pendant la guerre de 1914-1918 à son oncle Elie sont des lettres comme toutes celles écrites par les Poilus: terribles et émouvantes. Mais là il s’agit de “mon Papy”.

Généalogie de Maurice

Eugène (1896-1920): le petit carnet

Guerre 1914/1918, XXeme siècle 1 Mot »

EugneEugène dernier fils de Frédéric a pris des notes pendant la guerre de 14/18 dans un petit carnet toîlé où il dressait la liste des lettres reçues de sa famille et de celles qu’il envoyait; mais aussi il y comptabilisait toutes les sommes d’argent envoyées par sa mère, ses frères et parfois même ses cousins. On y trouve aussi quelques adresses mais surtout il y a noté son parcours pendant la Guerre parfois en style télégraphique.

Parti d’ Issoire le 8 juillet 1916 pour le 6ème groupe.
Le 23 juillet à 10 heures du soir a éclaté à 1 mètre de moi un obus de 150 qui a tué Martel de Brioude et a blessé Brasedar, Langrand et Payé, moi couvert de terre et une forte “écomotion”. Je suis allé chercher secours à la sucrerie.
Le 23 juillet mort de Lyon Alphonse, tué par un obus de 150. L’éclat a traversé le corps du coté gauche au coté droit. Il a été enterré chrétiennement par le prêtre, on lui a acheté deux jolies couronnes. Il a été mis dans une caisse.
Le 20 août 1916. La batterie va prendre position derrière Dampierre, on a pas tiré mais ça a été pénible pour nous les conducteurs, ça a été pénible , très dur pour charger le matériel. Allons chercher les pièces, ça tombait pas loin sur notre groupe vers le P.C. Le lendemain j’y suis retourné. Ce jour là ça a été dur alors le 102 a eut des très grosses pertes. Route couverte de chevaux tués, pas moyen de passer, on charge dans la carrière mais pas pouvoir partir ils nous canardent dur au carrefour jusqu’à la sortie d’Assevillers enfin après une heure de bombardement ça cesse un peu et on part. Ils recommencent mais moins fort et plus court, pas de blessé. Les éclats venaient sur la route partout, les obus rappliquaient par grandes rafales, on ne voyait rien que du feu dans la plaine. Le sur-lendemain arrivant dans la carrière tranquille voilà qu’il en arrive une douzaine de frisant du 88 Autrichien, là dans une rafale ils s’éclatent bien vers nous, on l’abandonne tout pour aller se cacher en vitesse dans les sapes et c’était long. Voilà que je me fous dans un trou d’obus, je sors, je tombe dans un “boyau” je sors ,je suis sauvé.
Le 26 août 1916 on passe par Villers-Bretonneux par Amiens, on va encore jusqu’au camp anglais à Ailly sur Somme, là on est très bien, on y passe un beau séjour. Le 3 septembre. Délogé par les anglais on s’en va à 1 km d’Amiens, on loge sur le bord du canal de la Somme dans une grange, le repas est bon. La batterie se trouve le long de la route à 300 m en avant de Herbecourt. Le 10 notre échelon est bombardé ainsi que les jours suivants.
Le 27 octobre au soir les boches nous marmitent très fort. Le 29, journée pénible, de la flotte et des marmites en quantité on est salement bombardé par des 105, des 150 ils nous envoient des fusants, des percutants toute la journée, il ne fait pas bon, c’est une pluie de fer, une grêle d’acier. Le 2 novembre au soir des marmites tombent tout autour de nous. Le 3 les boches ont bombardé terriblement nos positions et le village d’Herbécourt, on a été porté bons vers les 7 h du soir. Le 10 on vient me relever et le 12 au matin je pars en permission, j’arrive le 13 au soir. Je passe une bonne perme mais je repars le 22 au soir. La mère vient m’accompagner au pont du Ségoulas et Alphonse vient m’accompagner à la gare. J’arrive à Paris le 23 au matin, je vais voir mon frère, je passe deux belles journées et je repars le 25 novembre, Théodore vient m’accompagner à la gare du Nord. J’en avais gros sur le coeur de repartir pour la Somme. Je viens retrouver mon échelon au même endroit. Il y a de la boue jusqu’aux genoux mais j’ai rudement le cafard.
Le 13 janvier 1917. Nous partons au repos par étape à Hangard, on arrive à 8 h du soir, on a fait 35 km et on gèle de froid. Nous repartons le 14 à 7 h du matin par un froid terrible et nous faisons encore 30 km. 2ème étape à Rocacourt dans l’Oise, le 15 on a repos et nous repartons le 16 à 6 h du matin, on fait encore 35 km, 3ème étape à Cuignières et on arrive le soir à 5 h le 17 et le 18 on a repos. Le 19 on part à 5 h du matin , on fait encore 35 km, et on vient à la 4ème étape à Villers Saint Sépulcre à 18 km de Clermont et 11 km de Beauvais vers le sud. Encore un froid de chien, il gèle très fort toute la journée. On est cantonné dans un petit village à 1 km de Villers, on est mal installé, il n’y a pas de vie. Il y a la neige et beaucoup de forêts. On couche dans un grenier, on est bien mais c’est un peu froid.
Le 15 février, je remonte au front: 1ère étape à la Erelle (Oise) la 2ème en destination à 2 km d’Hargicourt (Somme). La batterie se trouve à Gerbigny; le 18 je pars en perme de 7 jours, le 20 j’arrive à Chapeauroux où je trouve Alphonse chez Paulin puis je monte au Trémoul. Tout va assez bien, le 23 on tue le cochon. Le 1er je pars; Je vais à Maisons-Alfort (chez Théodore), en arrivant, je trouve Ferdinand, nous avons passé une belle journée et j’en suis parti le 3 mars de la gare du Nord. Je suis arrivé à Moreuil le 3 au soir et je rejoins ma batterie le 4.
Le 5 mars, je monte à la position, on part de Hangest, voilà les marmites qui rappliquent et on les a vues de près. Nous montons les pièces le 12, elles tiraient le 15 et voilà que le 16 il n’y a plus de boches. Le 17 et le 18 nous avançons toujours d’ Arras à Soissons. La cavalerie est à leur poursuite, il y a 6 ou 7 régiments de cavalerie. Les boches partent sans tirer un coup de canon et sans aucune résistance, on ne trouve rien en avançant. On a fait prisonnier un officier Major Boche. En arrivant à Roye tous les civils se réjouissent, ils sont contents de voir les artilleurs Français. Le 30 nous partons de Hargicourt, nous passons par Versailles, Coulommiers, Sezanne, la Fère-Champenoise, Chalons et nous débarquons à Sainte Hilaire et de là nous allons dans un bois à 12 km de Livry, là on couche sous les toiles de tentes, le temps est froid. La batterie est en bas en face du mont Cornillet ou du village d’Auberives. On commence la grande attaque le 13 avril; Le 17 attaque de l’infanterie, on fait des prisonniers. Le 17 au soir les boches contre-attaquent et reprennent Auberives et le mont Cornillet. Le 18 à 2 h du matin nos troupes reprennent une 2e fois le mont et toutes les collines. Le 18 au soir encore les boches contre-attaquent une 2e fois. Le 20 on transporte les échelons et les batteries se portent en avant.
Le 28 juin 1917 je pars en perm, je passe à Maisons-Alfort. Théodore est seul. J’arrive le 30 à 3h du matin au Trémoul, je trouve la mère couchée, un peu malade. Puis je vais à Tresbos et au Chambon avec Alphonse et Nathalie. Grande foire le dimanche à Chapeauroux. Les jours suivants je fais le travail, fauche le pré, ramasse les pommes de terre, le 5 je rentre la moitié du foin. Le temps est assez beau. Le 5 je vais à Tresbos. Le 6 je finis de rentrer le foin. le 7 je vais à Tresbos rentrer le foin du Sénias et je reviens le 8 à 3h du soir puis je vais me promener un peu le soir.
Le 9 juillet. fin de perm. J’arrive à Maisons-Alfort à 11 h chez Théodore. J’arrive le 11 à Mourmelon .Je les trouve toujours au même endroit pendant que j’étais en perme ils ont changé la batterie un peu à l’arrière.
Le 9 septembre, je tombe malade, une angine “Sédimateuse”, je suis évacué par l’ambulance à l’hôpital militaire du camp de Chalons. Le 21 je pars en perm de 7 jours, j’arrive à Chapeauroux le 23. Cette perm s’est bien passée j’ai beaucoup travaillé, je repars avec un peu de peine. Je passe à Connantre, on m’envoie au Bourget là on m’a équipé puis ils me renvoie à Connantre, j’y passe 24 h et je repars pour Embonnais puis je vais trouver la batterie dans les bois. Tout va bien ça ne barde pas trop mais j’ai le cafard, le plus dur c’est de voir arriver l’hiver.
Le 5 novembre à 3 h du matin je quitte la Champagne, on passe par Troyes, Dijon , Lyon, Mâcon, Avignon, Tarascon et Marseille; On y passe vers 8 h du matin puis on passe à Toulon toujours sur les bords de la mer, on débarque à Nice à 10 h du soir, on va coucher à la caserne du deuxième d’artillerie de Montagne. On part le lendemain 8 novembre de Nice, puis on commence à grimper sur les Alpes, on monte à 1000 m d’altitude; le 8 au soir on cantonne à 13 km de la frontière; On repart le 9 au matin, on passe à Menton sur les bords de mer dans cette jolie ville; on y est couvert de fleurs, on nous donne du tabac, des cigarettes, des cigares, des cartes postales, des bonbons, du chocolat, du vin, des liqueurs, des drapeaux, des couronnes, des pièces; rien ne manque, plus de cent photos ont été prises. On passe la frontière au milieu des acclamations du peuple. On arrive à Vintimiglia, on est encore bien reçu, de partout on nous apporte à boire et toujours des fleurs, des marrons, des poires, des oranges, des citrons. On couche au théâtre et on repart le 10 au matin on suit une vallée des Alpes dans ces grandes montagnes on cantonne à Breil; de retour en France on repart le 11 , on arrive à Saint Delmaco en Italie. On met les chevaux dans un tunnel, on embarque le 12 à 5 h du matin, on voyage encore en chemin de fer. Nous traversons l’Italie au milieu des acclamations, à Brecia on est bien reçu, j’ai touché un litre de vin qu’un civil m’a donné, 3 paquets de cigarettes et des bonbons. Nous débarquons à Verona puis le 14 à Villafranca. Nous restons 2 jours puis on part. On cantonne à Saint Martino. Le 18 on va trouver les autres à Castelanga.
Le 22 novembre on vient à Bruglione, on met en batterie à 30 km du front dans un village à 8 km d’ici. Le 4 décembre on vient mettre en batterie sur la Piavie à 3 km des lignes. Le 13 je pars en perm de 3 jours, je passe par Nice , j’arrive le 16 au soir à Chapeauroux je repars le 22, je passe par Marseille, Nice, Gènes, Milan, le 31 je vais voir Ferdinand, mais il est en ligne. Le 18 je vais le revoir , je le trouve à Crespignages nous passons un belle soirée. Le 20 il vient me voir nous passons toute la soirée ensemble. Nous allons chercher nos pièces le 23 à midi, nous les conduisons à Espinèda. Le 3 février 1918 je pars en perm pour 10 jours, en arrivant le 6 à la gare de Chapeauroux une femme vient m’annoncer la mort de mon frère Alphonse. Ce qui m’a fortement frappé. Je monte au Trémoul, en arrivant je trouve ma mère en bonne santé, je rejoins mon frère Théodore qui venait de partir et je reprend le train avec lui jusqu’à Prades et de là je reviens au Trémoul le 7, je vais à la messe pour mon regretté frère. Le 20 je pars à 5 h du soir, je passe par Saint Germain des Fossés, Saint Etienne, Lyon, je suis arrivé à Castelfranco le 23 à 13h. Je trouve l’échelon à la même place et la batterie entre Maser et Cournanda. Le 7 mars je me fais porter malade et on m’envoie à l’hôpital de Galliera, là je reste trois jours et le 10 au matin je pars avec un train sanitaire et je vais à Milan en ambulance. Là on est assez bien, on peut y tenir, c’est toujours la même bronchite. Je passe des mauvais moments mais j’en passe des bons aussi. Je suis bien soigné, le mois de mars se passe très bien, avril se passe pas trop bien mais le mois de mai et juin se passent bien. Je pars de Milan le 15 juin, proposé pour deux mois de convalescence.Mais je quitte Milan avec grand regret et bien de peine, enfin j’arrive à Modane pour passer la commission et on me trouve pas guéri, on me fait rentrer à l’hôpital. Là ça ne vaut pas Milan , on est bien plus mal soigné. Il ne faut avoir besoin de rien. On est comme en caserne.
Le 4 juillet, je passe au médecin de secteur, il me propose pour la côte Saint Andrée, je n’y suis pas très bien. J’en repars le 6 août 1918. Je vais à Hauteville, je passe par Lyon, je fais bon voyage, Je suis très bien, cent fois mieux qu’à la côte, on est comme des bourgeois!
Le 4 décembre 1918 je passe la commission de réforme et je suis réformé n°1 avec 30%. Le 22 décembre je pars d’Hauteville, j’arrive à Paris le 23, je reste à Maisons-Alfort quelques jours; j’arrive à Chapeauroux le 29 à midi, tout le monde va bien et je suis content.
Le 2 septembre 1919, malade. le 18 octobre rentré à l’hôpital de Mende.

Il meurt le 6 avril 1920 à l’hôpital de Langogne.
Perdu au milieu des pages, du carnet il y a un trèfle à quatre feuilles…
Il avait aussi toujours avec lui un autre carnet rempli de chansons d’amour!

NB: Ferdinand, Théodore et Alphonse sont les frères d’Eugène; Nathalie est la femme d’Alphonse.

Jai retrouvé aussi deux livrets militaires pour Eugene, car il a dû à un moment égarer l’original et avait obtenu un duplicata le 31 juillet 1918. Eugène est né le 16 mars 1896 à Saint-Martin de Valgualgues, dans le département du Gard. Il vivait au moment de son appel sous les drapeaux avec sa mère Eugénie veuve de Frédéric à Saint-Bonnet de Monteauroux où il était cultivateur.
Il avait les cheveux châtains, les yeux bleus, le front fuyant le nez “vexe” (sic) et le visage large; il mesurait 1m70. Je n’ai aucune autre mesure car je suppose qu’en temps de guerre, cela devient superflu de le savoir! Il est appelé au service armé le 1er avril 1915 à 19 ans et incorporé au 16ème régiment d’artillerie à compter du 12 avril. Il passe au 113ème d’artillerie lourde le 1er octobre 1915 et arrive au front le 10 juillet 1916. Il aura une permission de 7 jours le 18 février 1917; une de sept jours également le 29 juin 1917 et une de dix jours le 3 février 1918 ! En septembre 1917 il tombe gravement malade, il a une angine aiguë “imputable au service” avec plus de 39°2 de température. Il retombera malade en 1918 et ne s’en remettra jamais. Le 4 décembre 1918 il passe la commission de réforme et est réformé n°1; il obtient alors une pension.