B comme Bixschoote

Challenge AZ, Guerre 1914/1918, Lettres de Jules 2 Mots »

Un nom de lieu étrange au bas d’une photo encadrée posée sur une étagère… Sous cette photo d’un militaire moustachu était écrit:
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« Bravant la mort en restant debout sous un feu violent de mitrailleuses au milieu de ses hommes abrités et qui tombe en donnant ce bel exemple de mépris du danger » mort à Bixschoote le 22 décembre 1914

Il s’agit de mon arrière grand-père Jules Druesne et pour en savoir sur sa mort j’ai consulté :
Le journal des unités du 37e RI dont il faisait partie:
22 décembre:
La veille le régiment reçoit l’ordre suivant:
2 bataillons du 37eme attaqueront les tranchées ennemies et groupes de maisons au N.O. du bois triangulaire, boqueteaux au N. du même bois, ensuite les tranchées de 2eme ligne au S. de Bixschoote et si possible Bixschoote. Les 2 bataillons seront sous les ordres du Lieutenant Colonel Lacapelle ainsi que la Compagnie Divisionnaire du Génie qui est adjointe au 37e.
Renseignements sur l’ennemi:
De la reconnaissance faite le 19, des renseignements données par les Cts de Compagnie du 26e de 1ere ligne et d’après un prisonnier fait le 19 il résulte,
Bixschoote ne serait pas organisé défensivement. Il n’existe aucune tranchée à l’intérieur du village et les quelques tranchées qui se trouvent immédiatement devant le village dans la direction de Langhemarck sont inoccupées et remplies d’eau. Bixschoote serait régulièrement occupé par 2 bataillons d’Infanterie cantonnés dans les caves et ayant de faibles avant-postes dans les tranchées.
Ordres du colonel:
le 3eme bataillon partira de Pilkem à 4h et se portera par le chemin de Pilkem à Bixschoote en arrière des tranchées du 26eme face à son objectif. Il attaquera en 2 colonnes de 2 compagnies et après avoir enlevé les 1eres tranchées ou il laissera 1 ou 2 compagnies pour les garder, il se dirigera sur l’entrée de Bixschoote.
Le 2eme bataillon traversera le pont de Boesinge à 4h, suivra le même chemin que le 3eme jusqu’au carrefour du chemin de « Ma campagne » et ensuite par la lisière E du bois triangulaire, se placera face au bois en trapèze au N du bois triangulaire.
A 6h30, l’artillerie exécutera un tir de préparation qu’elle cessera à 6h42. A 6h45 elle reportera son tir sur la 2eme ligne.
L’attaque débouchera à 6h45. le mouvement sera lié à gauche avec celui de la brigade de fusiliers marins.
Exécution de l’attaque:
1e. Le 3eme bataillon débouche à l’heure prescrite. Les 2 compagnies de 1ere ligne (11e et 12e) atteignent la première tranchée à 250 m environ devant les tranchées du 26e.. Les 9eme et 10eme sont toujours vers les 1eres lignes dans les tranchées du 26e.
Le terrain est extrêmement mauvais et les pertes subies par les compagnies de 1ere ligne arrêtent le mouvement.
Le chef du 3eme bataillon (Commandant de Hautecloque) ayant été tué vers 8h, le chef de la 9eme compagnie (Capitaine Dusseaux) blessé également, le capitaine Meltz adjoint au colonel fut envoyé pour prendre le commandement du 3eme bataillon dans le courant de la matinée. Il fit rétablir la liaison entre la 12eme (lieutenant Jausas) et le 2eme bataillon à travers le bois en trapèze. Cette liaison difficile en raison de l’inondation de ce bois ne fut obtenue que dans la nuit du 22 au 23.
2. Le 2eme bataillon après avoir suivi la lisière E du bois triangulaire ne se mit pas exactement en face de son objectif et déclencha son mouvement à l’heure prescrite, mais dans la direction N.E.. Les 2 compagnie de 1ere ligne (6e et 8e) atteignirent les fils de fer ennemis et furent fauchés et faites prisonnières en entier. La 7eme ne sortit pas du bois. La 5eme avait été conservée en réserve à la disposition du lieutenant colonel à la lisière E du bois triangulaire au N. du chemin de « Ma Campagne »
Le régiment subit pendant les journées du 22 et 23 un bombardement extrêmement violent. Il conserva ses positions. Il avait gagné 250 m en profondeur sur un front de 500 m. Les fusiliers marins à gauche ne tentèrent aucun mouvement offensif dans la partie de leur front contigu au 37eme.
Les pertes à la suite de cette affaire sont les suivantes
Officiers:
Commandant de Hautecloque: tué
Capitaine Dusseaux: blessé
Sous lieutenants Cham et Seyewetz disparus
Lieutenant Druesne: Disparu
Troupe:
32 tués, 100 blessés, 246 disparus.

Le matin même du 22 décembre 1914 Jules Druesne écrivait à sa femme Cécile:

 » Je te le répète ma chérie, je ne suis pas plus en danger qu’auparavant, je t’en donnerai bien la preuve si je ne craignais que tu te figures que tout est dangereux….

…Allons ma chérie encore une fois, fais comme jusqu’à présent, aie foi, espérance et confiance. »….

Jules à Cécile: 10 et 13 septembre 1914

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10 septembre 1914

Ma bonne Cécile

cette fois nous sommes fixés et la situation est nette. À l’asile tu toucheras la différence entre ce que j’ai touché ici et mes appointements soit 230 Fr. environ.

De plus j’espère t’envoyer d’ici une partie de ma solde j’ai 100 Fr. disponible actuellement d’autre part je crois que nous pouvons aussi nous fouiller pour ma retraite militaire du moins à partir du 1er août.

L’asile complétera peut-être ses allocations et l’élasticité du budget se mettra peut-être en rapport avec l’ardeur que je mets à empêcher que l’établissement passe sous l’administration allemande, comme celui de Sarreguemines. Certes je ne suis pas satisfait, néanmoins comme tu le dis il y en a de plus malheureux que nous. Remercie cependant Monsieur le directeur pour ce qu’il a pu obtenir ; j’ai le secret espoir que nous n’y perdrons rien en résumé.

Bref c’est une question tranchée, tu me dis que ça suffira, ce sera ma chérie la part de sacrifice.

J n’ai jamais entré dans mon esprit que la guerre serait pour moi une source de profit puisque je n’y ai jamais cru.

Aurait mieux fait car mes brodequins auraient été …… mais je vais parler de cela plus loin. Ma chérie nous ne parlerons donc plus de notre situation financière. Dis-moi cependant si tu

as pu acquitter la dernière prime d’assurance de 8000 Fr. car c’est la dernière n’est-ce pas. Pour celle de 5000 Fr. tu sais qu’on peut suspendre ou payer une surprime si tu as fait ainsi, tu as bien fait.

Cela posé,  je te parle de mes brodequins

J’ai constaté avec stupeur ces jours derniers, mes godillots s’étaient entrouverts à la semelle. Pour les faire ressemeler c’est toute une histoire, mais tu sais ce n’est pas facile de me trouver au dépourvu, pour 40 sous, j’ai acheté à un soldat conducteur une superbe paire de brodequins réglementaires bien ferrés. Ce n’est pas élégant et il va falloir que je les brise mais c’est peu.

Mon tempérament me permet d’en supporter bien d’autres, j’étonne et suis étonné moi-même de ma vigueur : où sont les aigreurs causées par le bouillon trop gras ! ! Je mange de tous et avec un appétit extraordinaire. Je supporte tous : la chaleur et le reste. Si tu voyais notre installation tu rirais et cependant nous avons passé la nuit mieux que dans la chambre à coucher la plus confortable. Figure toi un trou creusé sur le flanc d’une rampe, le trou est couvert par de la tôle ondulée. Oui de la tôle ondulée. Elle-même recouverte d’un 1/2 mètre de terre. Par terre de la paille bien neuve. La seule ouverture fermée par les toiles de tente des Prussiens. Nous couchons là avec le colonel, le drapeau, Meltz l’officier payeur qui est venu séjourner une fois chez nous et que nous voulions marier chez Durand, Clément depuis hier, soit 5. On y est très bien. Nous n’avons même pas eu une gouttière.

Je n’en avais pas de même au régiment. Les hommes ont bien fait des abris, mais couvert avec des branchages et de la terre. La pluie cette nuit à détremper la pelle et l’eau coulait jaune à l’intérieur, aussi le spectacle n’était pas joli ce matin.

Chouette le vaguemestre m’annonce son départ pour Nancy.

Je lui confie mes brodequins, fait les prendre à Excelsior et fais-les ressemeler. Tu les feras ensuite remettre à Excelsior avec mon adresse où je le ferais reprendre dans deux jours.

Pardon de cette corvée chérie, je ne vois pas d’autre moyen, ma 2e paire de chaussures est avec ma cantine sur les voitures que nous n’avons pas vues depuis longtemps. Je termine en t’embrassant bien fort

J. Druesne

A la hâte, je vais t’écrire plus longuement.

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Dombasle, 13 septembre 1914

Ma chère Cécile

Les évènements se succèdent stupéfiants de réussite. Prussiens chassés de France en Meurthe et Moselle, obligés sans doute de filer au secours de Berlin.

Demain matin 14 au matin nous embarquons pour poursuivre, dit l’ordre, les Prussiens en mauvaise posture en Champagne, nous irons à Commercy ou St Michel. Hier nous chassions, les P. au-dessus de Crevic, ce matin nous sommes à Dombasle, c’est merveilleux d’ordre et de promptitude. Le 4e Bataillon de Chasseurs vient de partir en automobiles, plus de 200 autobus les emportent.

Et dire, je le répète qu’hier nous couchions dans des tranchées. Les hommes sont réjouis, le moral est meilleur.

Quant à nous ma chérie, Excelsior ne pourra peut-être plus favoriser nos correspondances, néanmoins, je t’écrirai chaque fois que je le pourrai.

Je suis heureux et fier de la besogne accomplie jusqu’à ce jour.

Ne te fais pas de chagrin à mon sujet. Certes les dangers seront moins grands que ceux que j’ai connu jusqu’à ce jour. Et puis, vois cette gloire, bouter les Prussiens 3 fois !!

Les brodequins, dont je t’ai parlé, me gênent pour la marche, j’espère que les autres sont faits et que le vélo pourra les rapporter.

Je t’envoie sous ce pli 100 francs, j’en ai encore mais n’ose pas t’en envoyer plus, ne sachant pas comment nous allons vivre.

Mais à la fin du mois, je tacherai de doubler la somme.

Courage Chérie, j’ai l’espoir de plus en plus certain de notre prochaine réunion.

Je t’embrasse mille et mille fois, loulou aussi.

J’attends les bagages, s’ils arrivent, je ferai un colis de ce que j’ai en trop, je le déposerai soit chez les parents d’Adèle, soit chez Leroux. Sinon j’emporte le tout.

Mille et mille baisers

Ton Jules

Si seulement le suburbain marchait encore, tu pourrais venir coucher à Dombasle. Mais non c’est un rêve trop tentant dont j’ai tant souffert à Saint Nicolas.

Pas entendu ni reçu les obus des boches depuis hier, que c’est drôle !

Je mange au casino Solvay et je me loge à l’hôtel du cheval blanc, juste en face de l’autre coin du caboulot (?) où s’est faite la noce de Potier.

Jules à Cécile: 5 et 8 septembre 1914

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4 septembre 1914

Ma chère Cécile

Bien à l’abri derrière une troupe alors que les environs sont sillonnés par la chute des engins de toutes sortes, je t’écris ces quelques mots. Hier la journée a été terrible et cependant les pertes insignifiantes, on croit sentir chez les allemands la rage d’en finir et cependant en face de nous du moins ils n’avancent pas. C’est sans doute cette constatation qui me donne cette assurance dont vraiment je ne me croyais pas capable. J’ai bien de la peine à définir si définitivement je suis un brave. Cependant hier j’ai eu une vision de mon état d’esprit que je crois pouvoir définir de la façon suivante : la crainte ou plutôt la peine que me cause une marche en arrière est ce que j’éprouve de plus épouvantable, cela surmonte tout or tant que nous avançons ou que nous stationnons, ce souci de ne pas reculer n’existait pas, rien ne vient me troubler. Quand je dis rien, ma chérie, tu supposes bien que c’est une façon de parler, car tu connais mon unique pensée, j’ai fait le vœu qu’à ma rentrée, nous viendrions tous les deux visiter ces lieux où se déroulent tant de choses surnaturelles. Nous y viendrons quand ce ne sera que pour remercier les braves gens chez lesquels j’ai été aidé ou reçu. Espérons, ma bonne Cécile que nous pourrons bientôt effectuer ce pèlerinage. Je t’embrasse bien fort avec Loulou. Amitiés à tous. As-tu remercié Mad. Thiry d’Excelsior.

J.Druesne

Tu ne m’as pas dit si la petite Maria Colin de Crévic est chez nous.

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8 septembre Ma chère Cécile

Reçue aujourd’hui : ta lettre du 25 août et celle de Loulou, la lettre du 2 septembre avec procuration en blanc, carte du 31 août de Robert. Tout cela m’arrive en une situation, qui bien que se renouvelant souvent n’en est pas moins terrible.
Heureusement, nous sommes en mesure d’essuyer tout cela sans danger, mais néanmoins le spectacle est terrifiant. Te dire que suivant l’heure ou le jour ou je me rase devant une petite glace réclame, ou je mange avec un appétit qui ne se dément jamais !!! Je vais répondre à toutes ces bonnes missives ainsi qu’à celle du directeur qui m’écrit bien affectueusement. Je fais balayer la table (une caisse à biscuits) que les obus viennent de couvrir de terre, les sales! et je cherche de l’encre pour faire une lettre des dimanches. A propos quand est-ce donc le dimanche ? ceux qui connaissent la loi pour le cumul des appointements ignorent celle du repos hebdomadaire !

Allons avancez vos becs, que j’y dépose mille et mille baisers bien tendres.

J.Druesne

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Entre Crévic et Dombasle, le 8  septembre 1914 (7e lettre par Excelsior ou autre occasion)

Ma bonne Cécile

Je t’ai accusé réception ce matin par carte n°6 envoyé par la poste des lettres de toi en date du 25 août et 2 septembre qui venaient de me parvenir. Par ce même courrier, ,j’ai reçu une carte de Robert et une de M. de Gerneville que je t’adresse sous ce pli.

Tout continue à bien marcher ; l’espoir, cet espoir qui n’a ni ne pourra jamais faire défaut est toujours inébranlable et les évènements me donnent et me donneront raison. J’ai toujours considéré comme une folie l’acte des Allemands, ils avaient exagéré notre avachissement qui hélas existe. A tort peut-être, j’attribue ici une grande part de notre succès (j’appelle succès toute journée passée sans reculer) à notre vieux 37e.Je dis vieux, car il vient d’être renforcé 2 fois ce qui le renouvelle presque entièrement. 2 officiers de l’active seuls restent ici. Les hommes, des réservistes pour la plupart n’ont plus de gradés, on a fait des sous-lieutenants avec tous les adjudants, et la plupart des unités n’ont plus de cadres inférieurs. Néanmoins ça marche. C’est la vieille tradition qui guide les autres. Je craindrais d’être taxé d’exagération si je racontais le 1/4 de ce que je vois et ma chère amie, je ne veux pas te causer d’émoi inutile en te le narrant. Ils sont d’ailleurs sans danger, puisqu’à part quelques éclats d’obus tombés si adroitement sur les parties épaisses de ma personne (ce que je conserve comme relique) je suis indemne.

Je me suis trouvé déjà dans quelques situations difficiles et je te l’ai dit, je m’en suis bien tiré. Eh ! bien chérie, il n’est pas un jour que je puisse comparer à celui que tu appelles Saint Nicolas. J’ai souffert là pendant près de deux jours, tout ce qu’un homme peut éprouver ? Je pouvais te faire venir en automobile et j’ai réussi à surmonter ce désir insurmontable. C’est que mon chérie, je doutais de moi, je n’étais pas certain des sentiments qui m’auraient animé à ton départ. Je t’ai quitté la première fois, en affectant un genre que je n’ai pas encore pu définir et ce n’est que lorsque Clément est revenu de Nancy après t’avoir vu à la préfecture, qu’après une vive crise d’émotion, j’ai repris connaissance. Tout est bien je crois. Tu me pardonneras d’avoir évité cette rencontre et à l’avance je te remercie de ce pardon, tu m’as ainsi peut-être évité une défaillance, que je ne me serais pas pardonné. Mais chérie, je divague. Revenons, comme tu dis à nos affaires.

Tu as, m’as-tu dit, fait un avenant de surprime à notre assurance. C’est très bien, mais je pense que tu n’as fait cette opération que pour celle de 5000 francs, puisque la dernière prime de celle de 8000 est à payer ou est payée.

Je t’adresse ci-joint la pièce que tu me demandes, j’espère que cela te suffira et que la chinoiserie administrative ne recherche pas les vices de forme qu’elle pourrait présenter.

Tu remercieras Loulou de sa bonne lettre, dis-lui qu’il ne se fasse pas une opinion aussi élevée de la bravoure de son père, il en est encore à se demander s’il l’est, puisqu’il en est à constater qu’il remplit son devoir que pour ne pas avoir la douleur de faire un pas en arrière… Et cette douleur est vraiment réelle, je l’ai éprouvée 1 fois et demie, je dis 1 fois 1/2, car pour les 2 fois, c’est-à-dire, pour le retour jusqu’à Saint Nicolas, j’ai su à temps que c’était une feinte.

Hier nous avons failli dîner par terre, un bombardement formidable a duré de 5 heures à 7 heures. À 7 h justes, un obus a culbuté la ferme où loin de notre camp, nos cuisiniers faisaient la popote. Ces malheureux ont naturellement perdu le matériel et le frichti, mais ils ont encore sauvé la vieille femme qui était cachée dans la cave et qui ne voulait pas filer. Deux heures après il ne restait que les 4 murs. C’est encore un endroit que nous irons revoir….

J’ai fait descendre ce matin les cuisiniers à Sommervillers et le service est rétabli. En ce moment je suis plutôt adjoint du colonel que porte drapeau. Je crois même que je ne répandrai plus ma bannière et que je suivrai le colonel que l’on vient de désigner pour commander la brigade, tout en restant avec nous.

Je t’ai dit que j’avais reçu mes binocles, ils vont bien. Je suis convaincu que le directeur ne paie pas mes appointements par une interprétation trop serrée des instructions. En effet, ces appointements sont prévus à partir du 1er janvier 1915. Mais d’ici là il dispose des fonds nécessaires et il doit être guidé par un plus large esprit d’équité. Il est évident que si la question est traitée réglementairement, c’est-à-dire avec le texte des instructions, nous aurons tort mais nous n’appartenons pas à une administration d’état.

Enfin, comme tu le dis nous verrons.

Je cesse ma chérie, je compte pouvoir t’envoyer cette lettre par l’intermédiaire de Me Néglé, la femme de notre officier payeur dont je t’ai déjà parlé, lui est un ancien adjudant, elle est institutrice à Maxéville.

Je te répète que tout va bien, non seulement je n’ai pas besoin de pilules cascarines ( ?), mais j’ai plutôt une légère diarrhée, qui facilite, comme tu le dis si bien, tous les mouvements ;

Je t’embrasse bien fort, bien fort, ainsi que Loulou, as-tu vu Marie Colin de Crévic?

Ton tout à toi

J.Druesne

Jules à Cécile: 4 et 5 septembre 1914

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4 et 5 septembre 1914

Ma chère Cécile

Un journal que je t’envoie, ci-joint, vient de me tomber sous les yeux. Comme tu le verras, il s’agit de la compagnie d’assurance sur la vie. Plusieurs cas se présentent ; d’abord nous avons deux polices, l’une de 8000 F, l’autre 5000 F.

Occupons nous de celle de 8000 F qui expire au mois de novembre et pour laquelle nous n’avons plus qu’une dernière prime à payer ; pour celle-là, il n’y aura qu’à payer quand on présentera la quittance et nous serons quitte. Elle est, je crois de 70 ou 80 francs.

Quant à celle de 5000 F, deux cas, comme je te le dis plus haut, sont à étudier.

1° cas, il faut payer la prime dite de l’avenant, ou purement et simplement cesser de payer jusqu’à nouvel ordre, les compagnies ayant pris l’engagement de ne pas résilier en cas de non-paiement et je crois ma chérie étant donné les délais assez courts accordés que tu ferais bien d’aller trouver M.Weill qui est un homme de bon conseil, tu lui communiqueras le journal ci-joint qu’il doit d’ailleurs connaître et tu feras ce qu’il te dira.

D’autre part ma pension militaire échoit le 1er septembre me paiera –t-on jusqu’à cette date où jusqu’au 1er août date à laquelle j’ai été mobilisé ?

C’est encore un renseignement que tu pourras demander à la Trésorerie générale… S’il est nécessaire de fournir un certificat de vie, tu demanderas une formule ou bien s’il n’en existe pas, tu demanderas si un certificat de vie délivré par l’officier du régiment chargé de l’état civil est suffisant, soit pour obtenir paiement des 2 derniers mois juillet et août, soit du trimestre en entier.

Je pense, ma chérie, être suffisamment clair, il va sans dire que si tu trouvais une combinaison meilleure que la mienne tu ne devrais pas hésiter pour sauvegarder nos intérêts. En ce qui concerne Robert, je sais que beaucoup d’étudiants moins anciens que lui en études ont déjà été promus médecins auxiliaires. L’avantage est énorme au point de vue pécuniaire, car il aurait alors la solde d’adjudant au lieu de celle de soldat. Mais pour cela il devrait se faire proposer par un médecin qu’il connaît et ne pas hésiter à raser les protecteurs qu’il pourra trouver. Il n’y a que les c….. qui montent la garde. D’ailleurs il y a des cas analogues. Le fils Mirgon est nommé dans ces conditions. Cette lettre tu le vois ne concerne que nos intérêts, je ne te parle pas de moi. C’est toujours ici le bruit assourdissant du canon, mais en ce moment, le repos physique. Je me suis rasé tout à l’heure et débarbouillé avec l’eau du petit seau à confiture, ça fait du bien.

Je ne manque de rien, tout va bien.

Je t’embrasse bien fort.

Ton affectionné

J.Druesne

J’écrirai à Robert ce que je te dis. Mais fais le quand même, ta lettre arrivera peut-être plus vite.

J’avais écrit cette lettre pensant avoir une occasion de te la faire parvenir à Nancy. Cette occasion ne se présente pas, en revanche ce matin (Clément) notre compagnon d’armes m’envoie de Nancy un petit paquet contenant mes binocles (qui me vont à ravir) du chocolat et une éponge. Je retrouve bien là tes délicates attentions. J’avais encore du chocolat car ma provision avait été complétée par celui qui était contenu dans le paquet que M.Weil m’a apporté un jour et qui était dédié à son fils. Tu m’as promis à cette époque d’aller le voir, l’as tu fait ?

Ce matin, nous avons eu la douloureuse surprise de voir reculer les troupes qui étaient à notre droite et à notre gauche.  La tête du 37e fut ainsi complètement en l’air (?) et tournée par l’ennemi, 2 compagnies furent ainsi tournées et la nouvelle nous fut envoyée ici quand je dis à nous je veux dire au colonel puisque je suis toujours auprès de lui. Par suite ou quelle chance, sans laisser un blessé, purent elles passer au travers les rangs ennemis, je l’ignore, toujours est-il que le commandant ramena tout son monde en ordre et au complet, alors que tout le reste du régiment restant sur ses emplacements, voyait déborder à sa droite et à sa gauche, les troupes amies. En voyant ce résultat nos généraux n’osèrent pas nous faire reculer et ordonnèrent au contraire aux autres de revenir. Le régiment s’est encore rendu célèbre en cette circonstance… Je ne t’ai pas parlé du décès du capitaine Mathieu dont j’ai d’ailleurs été surpris car je croyais sa blessure légère. Mais je vois son faire part sur le journal. Pauvre vieux, pauvre veuve et fille !!

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Saint Pol le 5 septembre 1914

Ma bonne Cécile

Je n’ai pas encore reçu de lettre aujourd’hui, mais le vaguemestre n’est pas encore rentré.

Comme tu le vois, nous voyageons, mais ces voyages ont lieu une partie de la nuit à cause, je crois des aéroplanes allemands.

Le voyage que nous avons fait la nuit dernière en valait la peine. Partis à 5h du soir, nous sommes arrivés à minuit par une pluie continue. Juge de ma chance, ma pèlerine seule a été mouillée. Malheureusement, nous étions encore dans un château éloigné. J’ai horreur de cela, car si le château ne dispose pas d’assez de places, c’est une histoire pour être logés. Ce fut le cas, et à 1 heure je n’étais pas encore fixé, quand l’aumônier vient me dire qu’il y avait deux lits dans sa chambre. Tu parles de la joie avec laquelle j’ai accepté. C’était un lit excellent, j’y ai dormi comme une loutre et ce matin je suis refait complètement, car je viens de me frictionner les pieds, dans le cabinet de toilettes, avec de l’eau de Cologne. Le pauvre Clément a passé la nuit dans la salle à manger sur une chaise longue, seulement lui avait fait la route en auto. C’était une marche bien pénible, le soir par la pluie et les routes mauvaises. Le régiment avec ses réservistes et territoriaux a un peu souffert, car depuis près d’un mois dans les tranchées, ils n’avaient plus marché. Néanmoins tout le monde est sur le pont ce matin et nous attendons toujours les ordres pour notre embarquement.

Je t’écris près d’une fenêtre ogivale avec verres de couleurs, fenêtre ouverte car il fait beau ce matin. Je suis ici les pieds dans mes pantoufles avec mon chandail, pendant que mon ordonnance nettoie ma capote qui en a grand besoin. Mes bons souliers font merveille, beaucoup de nos camarades en sont à la deuxième paire. Que diable viennent faire mes souliers ici, enfin bref, je t ‘écris, dis-je de ma fenêtre qui donne sur un bois de plaisances aux arbres magnifiques. C’est vraiment beau, J’entends le bruit des trains ; en voilà un bruit nouveau pour nous.

Allons, je cesse, car je dois aller faire un tour aux cuisines. Si tu voyais et les cuisines et les ……. (?)

Si nous partions aujourd’hui, je t’enverrais une carte que je vais préparer à l’avance. Tu sauras ce que je veux dire, je te dirai : « Tout va bien, ça va marcher vite » ça voudra dire que nous prenons le train. Si c’est pour la Belgique, je ferai une allusion à notre voyage.

Je t’embrasse bien fort ?

Ton tout à toi

J.Druesne

 Tu t’es peut-être demandé si en arrivant si tard au cantonnement, je pourrais manger : rassures toi, hier notre cuisinier était dans la même auto amenée de la brasserie de Champigneulles. Nous avons préparé pour notre arrivée : une soupe au lait, une omelette, de la cervelle et des côtelettes de mouton, l’omelette avec des petites frites coupées en dés ; salade, poires et confitures. Jusqu’à présent, grâce à Tardy, nous avons du vin.

Jules à Cécile 1er, 2 et 4 septembre 1914

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1er septembre 1914

Chère chère Cécile

Aujourd’hui je reçois en plein champ et au son de la musique dont je t’ai déjà parlé. Ta bonne lettre datée du 19 août et une carte de notre bon Robert datée du 20 août, qui m’annonce son départ pour Rosières en Haye. Tu devines mon émotion en lisant ces chères missives. D’autant plus qu’elles arrivent en une journée pénible, qui n’est pas encore terminée puisqu’il n’est que 3h1/2, mais le vaguemestre va repasser et je vais te tracer ici au courant du crayon ce qui me viendra à l’esprit. Je t’ai écrit chaque fois que j’ai pu. Il y a 3 ou 4 jours, c’est un nommé Journal droguiste à Saint-Max qui s’est chargé de remettre une lettre à Excelsior. Le lendemain, je crois, c’est un jeune boy-scout habitant rue Stanislas, je ne me souviens plus de son nom, mais c’est, je crois un nom comme le fabricant de pâtés Elbel je crois. Il m’a promis de la poster à Maréville. C’est un bon gros joufflu à la figure de femme. Enfin le jeune Frambry, fils du chef de musique, a dû aussi t’en passer une, il devait revenir le lendemain et je lui aurai remis une certaine somme, mais sans doute qu’il n’a pas pu franchir les lignes.

Cette lettre, je vais l’envoyer par la poste, car je n’espère plus sur les visites.

Mais comme je voudrais te donner un petit contrôle, je vais les numéroter en commençant aujourd’hui. (Je dirai n° tant par la poste que par exprès) Es-tu bien prévenue régulièrement par Excelsior et comment ?

Dans une de mes lettres, je te faisais part de mes inquiétudes ou plutôt de l’intérêt que j’apportais à la question appointements : tu me diras exactement ce qui s’est passé. Je t’en prie.

Par ce courrier, j’écris à Robert je n’ai pas encore eu le temps de le faire. As-tu Maria Collin avec toi ?

Je t’embrasse bien fort chérie et te remercie encore de tes bonnes paroles. Oui je reviendrai et comme tu le dis avec tant d’âme, pour nous aimer plus que jamais, à toi, à toi ma chérie, embrasse Loulou et des tas de choses à tout le monde.

Encore tout à toi.

J.Druesne

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2 septembre 1914

Ma chère Cécile

Tout va encore bien. Je n’ai reçu ta lettre du 19 août qu’hier et rien depuis ne les envoie plus à Troyes et continue à mettre 37e d’infanterie, 20e corps d’armée.

Je t’ai demandé différents renseignements, je suis persuadé que tu m’as répondu, mais je n’ai pas reçu tes lettres.

Je suis en possession d’un superbe sabre d’officier allemand, je voudrais bien avoir l’occasion de te l’envoyer. Et même une centaine de francs que je voudrais également te faire parvenir mais j’attends une occasion.

Ça chauffe ici, mais nous tenons bien. Hélas c’est au prix de véritables sacrifices. Je continue à observer les règles de prudence dont je t’ai parlé. Je réussis pour moi et mes hommes puisque je n’en ai perdu aucun jusqu’à présent.

C’est toi ma chérie qui me protège, c’est ton affection et je t’en suis reconnaissant.

Je t’embrasse très fort.

J.Druesne

Je t’ai dit dans ma lettre n°1 envoyée par la poste hier que j’avais reçu un mot de Robert.

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4 septembre 1914 (environs d’Arras)

Ma chère Cécile chérie,

Rien de nouveau, au moment de partir pour nous embarquer, nous avons reçu contre-ordre et nous piétinons un peu sur place. Depuis deux jours, nous n’entendions plus le canon, mais ce matin nous l’avons entendu dans le lointain.

Nous avons eu un temps superbe depuis deux ou trois jours. Aujourd’hui le brouillard réapparaît. Les nouvelles continuent à être bonnes malheureusement le recul n’est pas encore bien sensible,

J’ai traversé ce matin un patelin dont j’ai bien souvent entendu parler : Avesnes-le-comte. Etant de l’arrondissement d’Avesnes-sur-helpe, nous avions souvent des erreurs d’adresses quand on n’avait pas le soin de préciser le département.

C’est un gros village, chef-lieu de canton, je crois.

Hier soir nous avons logé dans un château ou du moins ce que l’on appelle ici un château, nous nous sommes couchés à minuit 1/2 étant arrivés à 10h1/2 du soir, mais à 5 heures on nous faisait sonner le réveil. La marche n’a pas été longue, puisque nous sommes déjà arrivés et il n’est que 11 heures. Ici c’est encore un château, mais c’est froid comme tout, toujours bien et aussi que je t’aime toujours plus fort.

Bien à toi ma chérie.

J.Druesne

Je découpe l’autre feuille pour demain. Pas reçu de lettre hier, ni aujourd’hui, ce sera sans doute pour ce soir.

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4 septembre 1914

Ma Cécile Chérie

Quelle joie en recevant tantôt tes mots des 20 et du 31. Ce dernier m’arrive par Clément, mon compagnon d’armes qui m’a quitté pour rhumatismes ou… frousse intense.

Tu as bien fait de me tenir au courant de ce qui se passe à Maréville. J’avais écrit au directeur une lettre dans laquelle, je faisais appel aux quelques bons sentiments qu’il peut avoir. Je vivrai sans doute pour constater s’il exauce mes désirs.

Je connaissais ma chérie le décès du fils du général de Castelnau, je n’avais pas voulu t’en parler, mais je l’ai appris peu de temps après, quelques heures après car je n’étais pas éloigné. Ce fut un jour qui comptera dans mon existence. Le colonel veut me faire nommer capitaine, évidemment je veux faire mon devoir, mais tout en le faisant honorablement, j’ai moins de péril que si je commandais une compagnie. Ah ! si j’étais de retour, avec la satisfaction que tout bon Français désire, comme je demanderais à être soldat de seconde classe !!

J’ai vu aussi, sur un journal le ??  hier. Quel malheur. J’en ai vu aussi ici de bien cruels dont je n’avais pas cru devoir te parler… Laffitte dont j’étais devenu le camarade, le directeur de l’express (?) a été tiré le même jour que le fils du colonel de Castelnau, en cette fameuse journée où le 37e a été tant éprouvé.

En ce moment tout est calme, les régiments de méridionaux sont fondus ou foutu le camp.

La 11e division seule reste ici et barre le passage à l’ennemi dont le désir d’entrer à Nancy est manifeste, mais c’est plus difficile paraît-il que d’entrer à Paris. Ah ! pourquoi, le désir de faire plus que je voudrais, est-il combattu par cette soif de vivre, non de vous revoir tous ! Quel jour béni sera celui-là. Depuis 2 jours, à 1000 mètres à peine de l’ennemi, nous nous calfeutrerons sous la terre, c’est le seul moyen de se défendre contre l’artillerie qui tue si bêtement. Le naturel revient au galop, et j’ai passé ma journée à capitonner avec le sapeur, un gourbi qui a l’air d’une villa. Avec des trucs les plus disparates, j’ai fait une chambre à coucher couverte en paille, où nous couchons 4, le colonel, son capitaine adjoint, son adjudant nommé sous-lieutenant aujourd’hui et moi.

Le colonel a bien ri de cette installation qui nous a permis de dormir sans avoir froid.

Le vaguemestre est appelé à Nancy, je lui confie ma lettre.

Est-ce que M.Thiery s’acquitte complaisamment de mes missives, demandes-lui.

Jules à Cécile le 29 et 30 août 1914

Guerre 1914/1918, Lettres de Jules, XXeme siècle Pas un mot »

29 août 1914

Ma chérie.

Dans ma lettre d’hier (1) je me suis un peu étendu sur les horreurs de la guerre et le tableau que je t’en ai fait. Je reçus encore présents à mes yeux t’a peut-être effrayée. C’est que ma chérie si j’avais continué à te cacher ces horreurs peut-être ne m’aurait plus cru. C’est inconcevable qu’un endroit si gai, si riant tels que Crévic par exemple et ses environs aient changé d’aspect et un aspect aussi effroyable en si peu de temps ! !

Les nouvelles ici continuent à être bonnes, les blessés allemands encombrent nos ambulances et notre artillerie fait de terribles ravages parmi eux. La proportion chez nous est beaucoup plus faible.

Je t’ai dit hier que j’avais perdu le verre droit de mon binocle. Je peux écrire puisque c’est le bon oeil, c’est un peu trouble, mais ça va. J’ai l’air d’avoir un monocle.

Je te disais dans cette lettre que tu trouverais sans doute dans les paperasses que j’ai apportées dans une corbeille en osier, le jour de mon départ : ma carte du format de celle-ci imprimé au nom de Maurice Frères. Sur cette carte est dessiné un lorgnon et sur chacun des ovales étaient indiqués les numéros de myopie. Si ce carton n’était pas dans la corbeille et on le trouvera sûrement dans mon bureau dans le tiroir intérieur, le tiroir du milieu. Pour atteindre ce tiroir il faut ouvrir le bureau c’est-à-dire baisser le devant. Il faudrait en recommander l’emballage car il pourrait m’arriver en morceaux. La paire de rechange que tu avais eu la prévoyance de me faire emporter est dans ma cantine et celle-ci dans le fourgon que nous n’avons pas vu depuis longtemps. Heureusement que j’ai reçu le paquet Weill, cela m’a permis de me changer. A propos de mes binocles, encore, on en trouvera sans doute une autre paire dans le tiroir dont je parle. Ce sont ceux du père Boulanger, à la rigueur ils pourraient m’aller et si on ne retrouvait pas la carte. Dans tous les cas, la monture et un verre au moins pourraient servir.

Mon stylo est à sec, je le ferais remplir quand j’en aurai l’occasion. Depuis 2 jours où je suis ici à la sortie de Sommervillers, côté Crévic avec mon drapeau. Le colonel est resté à Maixe. On s’attend à la reddition d’un corps allemand qui est cerné par notre artillerie. Depuis quelques jours, nous restons sur la défensive, c’est-à-dire nous attendons l’attaque des allemands et ceux-ci ont l’air d’en faire autant. De sorte que tout se réduit à un duel d’artillerie parfois terrible. En attendant notre venue à nous fantassins aussi on sert pas de cible et chaque jour passé je le considère comme un jour gagné.

Tout va donc bien. Reposé depuis deux jours, je suis frais et dispo car j’ai pu me débarbouiller en enlevant complètement ma chemise. Il y avait cinq ou six jours que je n’avais pas pu le faire.

Je cesse ma chérie et vais guetter au passage un voyageur qui voudra bien se charger de ma missive. Mille et mille baisers.

Ton affectionné

J. Druesne

Je n’ai pas le temps de relire, t’ai-je dit que la dernière lettre que j’ai reçue de toi  est datée du 13 C’est celle par laquelle tu m’envoyais les photos.

(1)  lettre qu’un droguiste d’Essey, Saint-Max a bien voulu se charger de poster à l’Excelsior

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Dimanche 30 août 1914

Ma chère Cécile,

Je saisis encore cette occasion pour te rappeler que je suis toujours là. Du reste en ce moment je n’ai grand mérite depuis trois jours, je flâne à la queue du régiment qui lui est couché, aussi bien de jour que de nuit dans les tranchées en pleine campagne. Je suis au passage des convois, c’est te dire que je ne manque pas de vivres. Si je n’avais plus tôt, vu de près ce qu’est la guerre, je dirais que tous ces bruits de canon qui ne se cessent de vous blesser le tympan, sont de la blague. En effet je ne sais ou bien l’ennemi nous considère comme quantité négligeable ou bien il nous ignore. Quoi qu’il  en soit, rien pour nous, c’est pour les hussards comme disent les troupiers, bien que les hussards ne soient pas plus atteints que les autres. Pourquoi d’autre part ce long stationnement ici, je l’ignore. J’au dû te dire que le 37e avait été renforcé c’est-à-dire avait reçu d’autres réservistes pour combler les vides. Malheureusement nous n’avons pas reçu de gradés et il en manque plus de la moitié. Sa marche quand même, les livres arrivent exactement quand on n’est pas trop loin des et limites. On sert de la viande fraîche admirable de qualité. Malheureusement encore pour des raisons ci-dessus qu’elle arrive parfois un peu tard de sorte que les hommes n’ont pas le temps de la faire cuire ; ils doivent la jeter et cet amas de charogne jointe à celle des chevaux et il faut le dire des morts ……n’embaument pas toujours l’atmosphère. C’est une chance inouïe ne pas voir la peste se déclarer. Avec cela les hommes (Est-ce parce qu’ils mangent trop ?) parsèment leur route de biens vénérables sentinelles ! C’est la guerre !  On ne sait ce que ce mot contient d’horreurs…

J’écris ici d’une fenêtre donnant sur la rue, le canon tonne sans relâche, et bien les enfants crient et jouent dans la rue, les femmes papotent avec les soldats les cependant beaucoup d’entre elles ont mari et enfants sous les drapeaux et la misère est au logis… C’est une éventualité qui ne vous atteint pas et c’est une consolation. A ce sujet ne manque pas de me dire comment le paiement des appointements s’est passé. Ne me cache rien, car le hasard des rencontres peut me mettre en présence de personnages auxquels ma situation actuelle permet de m’adresser. De plus je serai heureux d’apprendre que le paiement s’est fait sans difficulté en vue des mois suivants, si toutefois ça dure encore longtemps. Le jeune Franbry fils du chef de musique, passe, il veut bien te porter cette. C’est dommage que ce ne soit pas demain car je lui aurais confié une centaine de francs que je toucherai demain. Je m’arrangerai pour te les faire parvenir. Je t’en embrasse 1000 et 1000 fois.

J.Druesne

Jules à Cécile: 26 et 28 août 1914

Guerre 1914/1918, Lettres de Jules 3 Mots »

26 août 11h du matin en plein champ
Cher tous
Je continue à être en bonne santé et animé de la plus vive ardeur surtout en présence de nos succès. Nous les poursuivons encore ces cochons-là.
Mille embrassades
Jules
Quelles belles choses nous faisons au 37e, les braves gens.
Carte aux bons soins de Madame Thiery
Café excelsior.
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Sommervillers, 28 août 1914

Ma chère Cécile

Tu as dû recevoir les lettres que je t’ai écrites par l’intermédiaire de Me Thiery d’Excelsior et par un jeune homme de Nancy.
Depuis, nous avons été fortement occupés. La guerre bien que n’étant en vigueur depuis peu de temps, m’a permis d’envisager toutes les horreurs dont elle est cause. Notre régiment très brave a été très éprouvé, l’effectif est réduit d’une bonne moitié. Mais des prisonniers que nous faisons, des blessés allemands que nous soignons et des morts que nous enterrons, nous pouvons dire que les pertes des autres sont terriblement supérieures. Je ne comprends rien, et je ne suis pas le seul, à leur tactique. Leur plan est de nous attirer sur des points où à l’avance, ils repèrent les distances. Ce truc n’a que trop réussi, car il est de règle en France de poursuivre un succès, de sorte que les téméraires comme nous allaient s’y brûler les ailes. J’ai vu le danger à plusieurs reprises, sans le rechercher, mais sans m’y soustraire. Certes des malheureux ont été sacrifiés après moins d’expériences que je n’ai subies et c’est là le malheur de succomber par un projectile lancé par un adversaire que l’on ne voit même pas.
Tout cela me fait augurer ma chérie que ma bonne étoile me prodiguera, la santé, l’humeur, l’appétit, l’endurance, excellents contribuent à cet excellent état de choses.
Clément, mon compagnon d’armes, vient de recevoir la nouvelle de la mort de sa mère. De plus, il vient d’être blessé au genou par une balle française, sur un accro. La blessure n’est pas assez grave pour motiver l’évacuation, mais elle est suffisamment pour le gêner dans la marche. Il se déprime et, malgré mes efforts, je ne réussis pas à lui ramener sa gaieté habituelle.
J’ai vu Crévic, j’ai vu Charles et sa femme et après l’histoire idiote que l’on m’avait racontée. Tu devines que j’ai été heureux de les embrasser. Le pauvre vieux ne savait quoi fourrer dans mon sac : vin, eau de vie, etc…. J’ai fait des heureux car l’eau-de-vie me répugne. Maria, m’a-t-il dit, doit être à la maison. Elle a bien fait, les prussiens n’ont aucune retenue.
C’est abominable de ce qu’ils ont fait tant sur les personnes que sur les biens. Plus de quarante maisons dans ce coquet village sont entièrement canonnées, c’est navrant et j’en ai pleuré comme un enfant, cependant les lueurs de l’incendie nous avaient éclairé pendant deux nuits.
Hier matin, j’ai pu visiter les blessés allemands. J’ai réussi à prendre aux fourgons quelques miches de pain et je les ai distribués par tartines si tu avais vu comment ces malheureux se précipitaient sur ce pain sec ! Certains avaient d’affreuses blessures. J’ai trouvé un magnifique sac d’outils de chirurgien et l’ai gardé quelque temps pensant le remporter pour Robert. Mais j’en ai été embarrassé et je l’ai donné à un jeune médecin du régiment sous la réserve qu’il me le rendrait en rentrant à Nancy. Tu vois, je ne vole pas les pendules moi…
À côté des blessés dont je viens de parler se trouvaient les morts laissés par les allemands. Il y avait des attitudes affreuses. L’un était à quatre pattes si on peut dire mais avec un membre dirigé dans une direction contraire à sa position normale. On aurait dit le bébé articulé que Loulou avait dans le temps et auquel on donnait aux membres des positions abracadabrantes. Çà et là des chevaux tirés en pleine course gonflent en attendant leur enfouissement, certains restent absolument dans l’altitude du galop qu’ils avaient au moment où ils ont été frappés. Quel spectacle !!
Mais chérie si je te dépeins en termes un peu noir, peut-être, la situation, sache que rien n’ébranle ma volonté ni ma confiance. Nous jouons un peu à l’accordéon , c’est-à-dire avançons et reculons mais c’est de la stratégie qui nous permet de tirer à coup sûr. Les résultats d’ailleurs prouvent que cette théorie est la bonne. Chaque jour écoulé est un jour gagné sur l’Allemagne. Malheureusement nos populations Lorraines écopent trop. C’est la misère. Nous pénétrons dans les maisons abandonnées ou le bétail crève de faim et c’est bizarre, alors que le ciel est zébré par les obus et que le bruit est assourdissant, d’entendre le coq chanter et les poules glousser sur le fumier.
J’ai vu la mort de près, seul avec ma garde marchant un peu espacés. Quatre énormes obus sont venus tomber en même temps l’un en avant, l’autre en arrière les deux autres à droite et à gauche, à moins de 40 m d’intervalles creusant autour de nous des trous suffisants pour recevoir notre logette (?), je me suis couchée d’un seul coup par terre, recevant pendant quelques secondes des paquets de terre sur le dos. Mais sans une égratignure. Ma pensée, ma Chérie, à ce moment cependant si tragique est allée à toi, je vous voyais tous les 3 et c’est drôle, autour de moi descendant la côte de Ville d’Avray.
Sans…………… occupés sous les crêtes…… moins exposées. Ces situations, je m’empresse de le dire, sont assez graves. Elles ne m’ennuient pas, c’est ce qui donne le moyen de m’abriter dès le bruit du fatal. Quelle musique ! !
Je suis fort, je te le répète, ma conviction intime est que je sortirais indemne de cette épreuve. Nous nous reverrons, j’en ai la certitude absolue et n’est-ce pas ma chérie pour nous aimer plus que jamais.
Comment va partir cette lettre, je l’ignore encore. Quoi qu’il en soit je vais achever de façon à être prêt à la remettre si l’occasion se présente. Je t’embrasse bien tendrement, faisant autant à Loulou et si tu le peux à Robert.
Jules
T’ais-je dit…………….. Général de Castelnau …………St Cyr promu sous-lieutenant au 4e bataillon de chasseurs, a été tué le jour où je t’ai dit que j’avais eu une mission sérieuse à remplir.
(Les points de suspension correspondent au papier abîmé…)

Jules à Cécile et à Robert son fils : 23 et 24 août 1914

Guerre 1914/1918, Lettres de Jules 2 Mots »

23 août
Un jeune boy scout veut bien se charger de cette lettre.
Je te l’envoie par Excelsior.
Tout va bien, mais le 37e est bien décimé. Je suis heureux d’avoir pu faire mon devoir comme je l’ai fait.
Tous les régiments méridionaux nous ont fichu dans le pétrin, au 1e coup de feu, ils se sont sauvés en jetant sacs et fusils.
Quelle race !
Ils ne sont bons que pour occuper les bonnes places, les lâches !
J’ai failli en tirer un hier.
Je t’embrasse nous allons réparer cela
Ton affectionné
Jules

Clément mon compagnon d’armes reçoit la nouvelle de la mort de sa mère.

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Dimanche 23 août 1914

Chère Cécile,
Je reçois ce matin ta lettre du 16 ainsi qu’une longue lettre de Robert datée du même jour.
Il se porte bien, dit-il et il y a 15 jours qu’il ne s’est pas déshabillé.
Je viens de voir M.Weil qui m’a remis un colis qu’il apportait à son fils. Mais ce dernier blessé n’est pas ici. Ce colis contenait du linge (caleçon, flanelle, chocolat, menthe, mouchoirs) et dont une partie pourra m’être utile.
Tout continue de bien marcher, dans deux occasions difficiles j’ai pu m’acquitter de ma mission.
Plus aucune trace de ce que je t’ai dit au sujet du « foirpette » ( ?)
Mille embrassades
Jules

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Mon cher Robert

Je reçois aujourd’hui, 23 août, ta lettre du 16. Merci de tout ce que tu me dis.
J’ai eu deux indispositions depuis mon départ, L’une assez bizarre ; je n’arrivais plus à absorber le moindre aliment. Cet état de choses est survenu à la suite de l’émotion que m’a causée la première lettre que j’ai reçue de Maman. Dès que les journées sont devenues sérieuses, cela a disparu comme par enchantement. Je mange le singe et le biscuit avec meilleur appétit que les petits plats du camp de paix à Eulmont.
La 2e est due à la constipation. Débarquement du fondement à la suite d’une délivrance de 4 jours (où est la descente journalière de 7h 1/2 chaque matin ?), une marche de 40 heures et demi-tube de vaseline ont guéri cela. Me voilà à présent valide ardent et plein d’appétit. Aussi je (me) les soigne à la popote. Bien que les ressources ne me permettent parfois de faire servir que des pommes de terre à l’eau.
Je suis étonné de ma vigueur, j’ai accompli à merveille, jusqu’à présent, deux missions qui m’ont été confiées, motivés par mon sacré emblème. J’ai vu des journées entières où les coups de tonnerre que tu connais se répétaient coup sur coup en crachant de la mitraille. Je n’ai jamais rien reçu. Hier toute la journée des prussiens ont ainsi craché. Il n’y a pas eu un seul blessé !! Je t’embrasse mon gros, bon courage mais pas d’excès de zèle.
Jules
Sur carte adressée à Monsieur Robert D. étudiant en médecine
3e ambulance de la 73e division de réserve Toul.
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Saint-Nicolas de Port le 24 août

Oui, ma chérie, c’est de Saint-Nicolas de Port que je t’écris alors que je t’ai déjà fait parvenir de mes nouvelles de la Lorraine annexée.
Je ne fais là que des manœuvres exigées par la tactique, à vrai dire au 37e en particulier nous avons été un peu vite. Nous sommes allés nous buter à Morhange sur un adversaire abrité par des travaux aménagés de telle façon que seule la gueule du canon et des fusils passait de sorte que nous étions foudroyés sans savoir par qui. C’est ce qui a occasionné le revirement en arrière. D’autre part nous n’avons pas été soutenu par les fameux régiments du midi. Quelles sales fripouilles !! Ils sont insultés ici, c’est épouvantable. Avant-hier, on a envoyé le 37e encore relever le 173e (des Corses et des marseillais) en passant devant une section commandée par un sous-lieutenant et qui n’attendait même pas notre arrivée pour filer et lui dit devant tout le monde « Où allez vous comme cela ? » « Les hommes n’ont pas dormi cette nuit » dit-il « ils vont se reposer ! » « Bougre tas de cochons  » ai-je rugi « , “ mais voilà trois nuits que nous passons ainsi et c’est comme ça depuis 15 jours » là-dessus mes hommes vidèrent leur répertoire, ceci est vraiment triste, il est vrai j’en ai pleuré. J’ai passé une nuit, l’avant dernière sur une hauteur en dessous de Crévic qui brûlait. Quelle tristesse, tu m’as dit que Charles Colin était mort de frayeur, je ne sais si c’est vrai. Malgré   tout cela ma chérie, il souffle un vent de confiance que rien ne peut ébranler. A chaque instant nous avons des convois de blessés prussiens et de prisonniers qui nous arrivent. Ce qui explique un (?) de démoralisation. Nous sommes bien placés ici pour les démolir et les empêcher de passer la Meurthe.
J’ai répondu à Robert, naturellement je ne puis lui donner tous les détails puisque les enveloppes doivent être ouvertes et que l’on n’hésiterait pas à m’envoyer au conseil de guerre si j’enfreignais aux ordres donnés. C’est d’ailleurs long et difficile à expliquer que l’on soit obligé de sacrifier des localités françaises pour permettre de mettre à l’abri l’existence des soldats. Et cependant c’est logique ; ils sont tellement maladroits avec leur artillerie que vraiment ce serait trop bête d’aller au-devant comme on vient de le faire. Il vaut mieux les attendre. Malheureusement je crains que nous ne soyons pas compris des populations.
Nous sommes ici installés chez un capitaine du 4e bataillon de chasseurs, M. Mangin Sa femme est partie hier à Nancy, nous laissant sa propriété ouverte. Nous y sommes bien, car on vient enfin de nous annoncer un jour de repos en restant toutefois sous les armes. Tout le monde en avait besoin.
Parmi les objets laissés par les prussiens, j’ai trouvé une belle bâche toute neuve que j’ai fait placer sur une voiture que j’ai obtenue du colonel et sur laquelle j’ai fait placer notre bouftifaille car j’ai failli avoir faim et, bien entendu, le colonel aussi. Nous étions dans les champs, dans des endroits inaccessibles aux voitures, loin des villages qui d’ailleurs n’ont plus rien non plus. Cette bâche nous servira en cas de pluie à faire une tente. C’est encore un progrès dans les mesures préventives.
J’ai vu aujourd’hui M.Couveris (?) conseiller général et maire de Saint Nicolas de Port après lui avoir rappelé la famille Bernu (?), je lui ai parlé des appointements à Maréville. Il m’a promis au cas où toutefois cela serait nécessaire de s’occuper de cette question.
Je t’envoie la lettre que Robert m’envoie, je ne sais pas si j’écris aussi mal que lui, mais je n’ai compris que le sens général de ce qu’il dit. Il est vrai que c’est le principal. J’ai été bien ému des sentiments qu’il exprime.
Combien après cette épreuve, allons nous être heureux !
Je t’embrasse Chérie avec Loulou, ne t’inquiète pas à mon sujet sois forte et partage mon espoir inaltérable. On commence à dire que le 37e et le 4e bataillon des chasseurs ont bien mérité du pays.
Ton jules.

Jules à Cécile: 18 au 21 août 1914

Guerre 1914/1918, Lettres de Jules, XXeme siècle 1 Mot »

Mardi 18 août 1914

Je n’ai pas pu faire partir les lettres ci-jointe par la voie que je croyais, j’y ajoute donc les mots suivants.
Reçu hier tes mots du 10 et 12 et ils me causent une joie dont tu ne peux te rendre compte.
Rassure toi encore sur mon compte, je sais à présent montrer mon ….. aux obus allemands, c’est-à-dire, faire la carapace. C’est inconcevable cette vie, vaquer à ces affaires pendant qu’au-dessus surgissent ces engins de mort. Lesquels ont la complaisance de prévenir de leur arrivée et de nous permettre de chercher un abri.
Hier cependant et avant-hier, il me semble, car les nuits se confondent tellement avec les jours, qu’on ne sait plus comment on vit, les Allemands qui fuient toujours se font moins entendre et surtout moins sentir. C’est curieux cette guerre, des canons tirant sans voir l’objectif et dire que les nôtres réussissent à ravager leurs batteries !
Je te répète donc de ne pas te soucier sur mon état, certes la fatigue est parfois grande, mais je la supporte, légèrement presque gaiement et elle ne m’affecte pas.
Je ne me vante pas, mais je puis t ‘assurer qu’après n’importe quelle manœuvre, je ne me suis jamais trouvé las.
Je suis chargé en effets, mais cela me sert. Hier malgré une pluie constante, grâce à ma pèlerine, je n’ai pas été traversé.
Tu vois donc chérie que sous ce rapport tu ne dois avoir aucun souci. Je serai prudent comme tu le dis, car en somme tout est là. On peut l’être sans cesser d’être brave. Et je m’y attacherai.
Le songe trop hélas à notre bonheur écourté, pour ne pas observer cette ligne de conduite. Si être brave c’est ne pas craindre le danger, l’expérience de ces jours derniers m’a prouvé que je l’étais. Ces séances où l’on se serait cru avant l’enfer ne m’ont que surpris. J’en suis heureux, car avant l’expérience je … .doutais…
Allons au revoir chérie, au revoir, dis bien merci à tous ceux qui s’occupent de toi, à tous, à tous.
J’ai vu Marcel Valet, il était à Pixerécourt et non à Malzéville, c’est la raison qu’on lui donnera. J’ai pu lui dire en passant « tu vois qu’on peut encore avoir la guerre » Il a compris. Où est Robert ?
Jules

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Mercredi 19 août

Chers tous,

Tout continue à bien marcher. Je me porte bien et m’endurcis de plus en plus ? Le teint n’est peut-être pas tout à fait rose, les pieds sont peut-être un peu rugueux, mais le tout est solide, y compris le moral.
J’ai reçu en route hier ta lettre datée du 13 août. Dis à M. Le Directeur en lui présentant mes respects, qu’il n’y a pas de dossier pour la femme Hattermann ; il y a seulement une dépêche nouvelle dont l’original a été renvoyé à la préfecture, mais je me souviens avoir remis la copie de cette dépêche au dernier moment et pour mieux la documenter à l’infirmière chef de transfert, Melle Viard je crois. D’ailleurs le double du mémoire qui doit être resté sur le bureau de Simon, indique le nom de cette infirmière.
Souvenirs à tous et bons baisers.
Jules
La brosse à dents est arrivée, dans un moment critique, il est vrai, mais intacte. Je n’ai pas pu encore m’en servir. Quel décrassage, mon empereur, nous allons nous octroyer dans le Rhin.
Sur carte postale blanche, noté : envoi de M. le L. Jules D. Porte Drapeau du 37e d’inf. (XXe corps d’armée)

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21 août 1914

Chère Cécile
Bien que je vienne d’avoir très chaud, je vais bien et n’ai aucune égratignure. Les fatigues sont rudes et je bénis les auteurs de mes jours pour m’avoir donné les moyens de les supporter et à toi ma chérie celui et de conserver et de perfectionner cette constitution. On nous demande le summum des efforts, beaucoup le donnent. Je suis heureux d’être de ce nombre.
Et tant il est vrai que les petites indispositions chez soi paraissent un monde, ici, c’est de la (comment dit Robert ?)
En effet, comme les nuits continuent aux jours, et que l’on dort le plus souvent en marchant ou en attendant la rafale, je laisse souvent passer l’heure de 7h1/2 où je tire ordinairement la chasse d’eau. De sorte que ces jours derniers, je me suis rendu compte que j’avais une commission en retard d’au moins 3 jours. Avant de me coucher, j’allai donc m’acquitter de ce devoir, mais inutilement car je suis rentré avec un énorme bouchon que je gardais jusqu‘au lendemain matin. Je ne pouvais vraiment pas emporter cela d’abord parce que c’était gênant et ensuite parce que ça faisait mal. Il fallait donc en sortir ou plutôt le faire sortir. C’est après de nombreux efforts mêlés de soupirs que dans un redoublement de force, j’envoyai rouler la cause de ma gêne au diable, mais alors, mais alors je poussai non pas un soupir de satisfaction mais plutôt un petit cri de douleur, en même temps l’ordre de partir arrivait… Je vis un infirmier qui me donna un tube de vaseline et je m’en appliquais une distribution. Croirais-tu que le surlendemain, il n’y paraissait plus. C’est d’ailleurs pour cette raison que je te raconte la chose.
Et si je te donne ce petit détail c’est pour te faire toucher du doigt (sans vaseline) mon véritable état.
Je me porte donc bien et tu ne dois avoir aucune inquiétude à ce sujet.
Hier, il n’en fut pas de même pour tout le monde, ce fut une rude journée, rude, rude et… mais je cesse.
Le temps se couvre, nous allons en finir sans doute avec la chaleur.
Au revoir Chérie, au revoir, je t’embrasse bien fort et Loulou.
Ton bien affectionné
Jules
22 samedi matin vers 9h, tout va encore bien, bonne santé toujours. Jules
22 soir, tout va bien malgré dure journée. Jules
Je continue ainsi ma lettre, car j’ai l’espoir de rencontrer quelqu’un qui voudra bien se charger de ma lettre.

Jules à Cécile (13 et 15 août 1914)

Guerre 1914/1918, Lettres de Jules, XXeme siècle 1 Mot »

Suite de la correspondance de Jules

Jeudi 13 août 1914

Chers tous,

Je profite du passage de M.Weill pour le prier de te remettre ce mot.
Tout va bien, hier le régiment a donné un maximum d’efforts, mais j’ai soutenu la fatigue… selon mon habitude.
Et Robert où est-il ?
Embrasse bien Loulou, travaille-t-il un peu ?
M’as-tu écrit ? je n’ai pas reçu de lettres depuis celle par laquelle tu me demandais un pouvoir. Je t’avais envoyé cette lettre par l’intermédiaire d’Excelsior.
Je t’embrasse bien fort.
Jules
(Sur carte postale sans image)

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Au pays annexé, frontière du côté d’Arracourt 15 août

Ma chère Cécile
Par où commencer cette lettre ? Que je te dise d’abord que je suis sain et sauf. Cependant mon baptême du feu fut plutôt … embêtant.
Nous avons en effet, assisté à un combat d’artillerie. Figure-toi le feu d’artifice du 14 juillet avec beaucoup de ces gerbes qui éclatent en l’air et retombent en gerbes de couleur. Ici c’est la même chose avec cette différence que les gerbes ont beaucoup moins de grâce et de couleurs.
Elles sont uniformément noires et ça sent comme dans les wagons prussiens quand on est près des WC.
Nous avons donc eu ce feu d’artifice depuis 2 heures de l’après-midi jusqu’à 8 heures du soir.
Et tout cela pour obtenir quelques tués et blessés.
Car ce n’est pas dangereux du tout. D’abord le terrain occupé par nous est immense et les tireurs ne nous voient pas, ils ne tirent donc qu’au jugé et si par hasard, un obus éclate au-dessus de nous, on se baisse, car l’obus a le soin de prévenir de son arrivée, par un sifflement significatif. A ce signal, tout le monde se couche ou plutôt s’accroupit, les sacs formant presque un dôme. Or j’ai un sac et je m’aligne avec les camarades. Malheureusement, c’est un exercice fatiguant quand ça dure trop longtemps, aussi à la fin, on attendait l’air du sifflet avant de se baisser. Or quand on est baissé, dans les premiers moments, c’est presque de
, mais tantôt une incongruité, lancer une blague fait dégénérer cette extase en rigolade.
Ah ! le soldat français est bizarre, aussi prompt à l’emballement qu’au contraire.
Hier, car je t’écris après le réveil alors que le soleil va se lever tout rouge, nous avons couché sur nos positions car malgré l’avalanche qui nous empêchait d’avance, nous n’avons cependant pas reculé d’un pouce. Bien entendu pas de vivres, au loin le noir et les villages abandonnés. Eh ! bien j’entendais grogner, mais grogner à ce bon garçon, car ce matin le soleil a réjoui le tout et nous attendons le commencement de la séance. C’est donc vrai, je crois que nous avons la guerre !

Le passage de la frontière qui a eu lieu une heure avant le branle bas dont je viens de te parler et qui a cessé. J’oubliais de te dire que sur les attaques de notre artillerie, c’était émouvant. Sans ordres, au milieu des champs, j’ai déployé le drapeau et les compagnies, en formation de combat présentaient les armes et criaient « vive la France ! » Ça ne peut pas se résumer.
Mais j’ai eu bien peur de la repasser la frontière avant de savoir que les artilleurs allemands étaient si inoffensifs.
Le 14 août sera gravé dans ma mémoire. Malgré le souci que me créait notre situation, ton souvenir et celui de Robert et de Loulou ne me quittaient pas. Que je serai heureux de la réussite complète de cette guerre et de vous presser dans mes bras !
As-tu trouvé les photos ?…
Je t’embrasse bien fort ma chérie et Loulou aussi. Fais en autant à Robert si tu peux le voir.
Bien tendrement à toi.
Jules
Bonjour, aux familles Roche, Gauny etc…
Mes respects à monsieur le directeur si tu en as l’occasion. Est-il gentil pour vous ?

Voici mon adresse :
Jules D. Lt Porte drapeau du 37e actif
Troyes (Aube)