La vie de Cécile

Guerre 1914/1918, Lettres de Jules, XXeme siècle Pas un mot »

JulesCécile a survécu à Jules pendant 41 ans. Elle a conservé ces lettres que j’ai pu vous faire partager, elle a découpé dans un un numéro de « l’Illustration » cet encart ci-contre. Elle a encouragé Gustave (Loulou) qui avait 12 ans en 1914 à bien travailler à l’école… Jules qui s’inquiétait pour son petit dernier aurait été fier car mon grand-père est devenu ingénieur des Mines. Robert a continué à être médecin, s’est marié en 1918 avec Joséphine médecin également.

Cécile a vu grandir et devenir adultes les deux fils de Gustave dont l’un fut mon père. Robert et Jos n’ont pas eu d’enfants. Elle a tenu dans ses bras deux de ses arrières-petits-enfants, mon frère ainé Bernard et mon frère Denis né six jours avant son décès.

Les hommages à Jules

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Le décès de Jules a été transcrit à Laxou  le 16/3/1916. Je ne sais pas si c’est à cette occasion que le Groupe Turenne (les anciens du 37e Régiment d’Infanterie) a rendu les hommages ci-dessous.

Discours du Groupe Turenne

Mesdames, messieurs,

Au nom du Groupe Turenne, je viens adresser le suprême adieu au bon camarade que nous pleurons avec sa famille. Tous ceux qui ont, comme moi, connu Druesne, ont été attirés vers lui par son caractère si franc,  si loyal et par la noblesse naturelle de ses sentiments.

Il partageait avec une joie sincère le bonheur des autres, aussi connut-il de nombreux et bons amis auxquels il était dévoué. Je vois encore sa belle figure au milieu de laquelle brillaient deux yeux au regard vif et doux en même temps. Naturellement gai et expansif, il forçait la sympathie et tous ceux qui l’on connu et apprécié peuvent de déclarer fiers d’avoir été de ses amis.

Je divise en trois périodes l’existence de Druesne : le Soldat, le Fonctionnaire, le héros.

La première période comprendra sa vie au Régiment en temps de paix. Il entra au 37e en 1884. Je fis sa connaissance en 1888, et du premier jour au dernier, je m’honore d’avoir mérité son estime. Le colonel de Castelnau, qui l’estimait et l’appréciait à sa valeur, se l’attacha comme secrétaire, et personne ne sait mieux que moi à quel point il adorait et vénérait ce chef éminent, qui le traita toujours en ami plutôt qu’en subordonné.

En voulez-vous une preuve ?

A cette époque déjà lointaine, Druesne habitait près de chez moi et j’allais assez souvent chez vous Madame, à l’époque où, jeune maman, vous lui deviez les plus pures joies d’un foyer heureux. J’ai pu mieux là connaître l’excellent mari, le père admirable qui était si fier de ses fils, et à juste titre. Or, un soir, un soldat apporte un ordre du Colonel, et au bas de cette pièce le colonel avait précédé sa signature d’un mot : Merci . Vous ne sauriez croire combien Druesne était sensible à ces marques de délicate sympathie venues de si haut.

Je me souviens qu’il répétât ce mot plusieurs fois, et ajouté : comme si le Colonel me doit des remerciements pour un travail qu’il a le droit de commander et même d’exiger. Si vous pouviez m’entendre, mon cher ami, sachez que le colonel vous remerciait avec raison parce qu’il savait d’avance, connaissant vos rares qualités, que le travail serait prêt à l’heure et qu’il pouvait compter sur vous entièrement.

Ce sont les Druesne, les Simon, les Mechin, les Kockl qui, avec l’appui des de Monard, de Castelnau, Bajolle, de Poudraguin, de Lobit, pour ne citer que quelques chefs, ont créé et développé le magnifique esprit de corps duquel est né le groupe Turenne.

Druesne quitta le régiment en 1902 pour entrer à la tête du secrétariat de l’asile de Maréville. Et là commence la deuxième période dont je veux parler. Fonctionnaire intelligent et travailleur, il resta dans sa nouvelle existence ce qu’il avait été au Régiment, et conquit bientôt l’estime de ses supérieurs et des subordonnés.

Il s’inscrivit aussitôt au Groupe, bientôt il entra dans le comité, et puis il fut élu vice-président. La prospérité de notre Société, où il maintint les belles traditions de camaraderie du régiment, est, en grande partie, son œuvre propre. Par son caractère affable, par son empressement à rendre service à tous, il impose la sympathie et la franche harmonie entre tous les camarades.

La vie lui souriait, ses fils grandissaient et faisaient de brillantes études. Il jouissait de la vie qu’il avait méritée quand soudain la guerre éclata. Une voix plus autorisée que la mienne, vous a dit la conduite du héros que nous pleurons aujourd’hui.

Je me bornerai à relire devant cette tombe prématurément ouverte la magnifique citation à l’ordre de la 8ème Armée dont il fut l’objet quand il tomba pour ne plus se relever.

« A fait preuve d’un courage admirable en maintenant sa compagnie sous un feu de mitrailleuses, restant seul debout au milieu de ses hommes couchés. A été mortellement blessé le 22 décembre 1914 »

Et lorsque le Général de Castelnau apprit sa mort, il vous adressa, Madame, une lettre dans laquelle il vous dépeignait en des termes éloquents et sublimes celui qu’il appelait son ami. « Nous avons vécu de la même vie pendant plusieurs années, – vous écrivait-il – et dans ce commerce de tous les jours, j’avais pu apprécier la délicatesse de ses sentiments, la richesse de sa nature ardente, profondément honnête et portée comme d’instinct vers le bien. C’était une âme d’élite »

Et plus loin , le général ajoute :

« Que vos enfants soient l’image vivante de leur père dont ils étaient la constante pensée. » «  Sa figure a été et restera inséparable des plus doux souvenirs qui m’attachent au 37e R de Nancy. »

Un pareil hommage rendu par un chef qui honore l’armée toute entière à notre ami, rejaillit sur nous et sur le 37e . Que peut on ajouter à de si belles paroles ? On peut cependant dire que le vœu du Général est exaucé. Vos fils sont dignes de leur Père et sont votre orgueil et votre consolation.

Il n’est pas mort tout entier pour vous, car je suis sûr que vous le voyez vivre en eux.  Je me fais l’interprète de nos camarades de Paris, que l’éloignement et les occupations ont empêchés de se joindre à nous mais qui sont en ce moment avec nous par la pensée.

Voici quelques extraits d’une lettre que je viens de recevoir ce matin de notre bon ami Simon :

Mon cher ami,                                                                                                                   Ayant la cruelle déception de ne pouvoir réaliser le vœu qui m’était si cher, d’accompagner à sa dernière demeure celui que nous avons tous tant aimé, et de saluer au nom de tous ses anciens camarades du 37e, ses restes glorieux, je viens vous demander de me suppléer auprès de sa veuve, de ses fils, pour leur exprimer tous mes regrets.        Druesne , originaire du Nord est arrivé à Troyes en juin 1884, a toujours depuis porté fièrement le n°37. Ame ardente, il partageait son affection entre sa famille et son cher Régiment.

Quelles angoisses ! Quels douloureux pressentiments, lorsque le 22 décembre 1914, date de sa fin glorieuse, il me faisait part de ses appréhensions et m’adressait son suprême adieu et son dernier souvenir au dos de sa photographie ! Hélas, nos craintes furent confirmées par la lettre suivante du Général de Lobit, commandant la 22e Brigade, datés du commencement de janvier 1915.

« J’ai eu la profonde douleur, le 22 décembre de voir tomber votre noble ami, le Lieutenant Druesne. Il entrainait sa compagnie superbement. Il a été cité à l’ordre de l’armée avec le motif que je vous ai lu tout à l’heure.  « Brave Druesne ! Cette mort glorieuse est la digne fin d’une vie de devoir et d’abnégation. Vive le 37!  Vive la France !  P. de Lobit »

Je ne puis, vu leur grand nombre, reproduire tous les éloges, les regrets émouvants que j’ai reçus alors de tous ses anciens chefs et de ses frères d’armes. Puis Simon, faisant allusion au Général de Castelnau, ajoute à la fin :

Ah ! Comme il connaissait bien et combien il estimait celui dont nous étions heureux d’être le camarade, et dont aujourd’hui nous pouvons être si fiers.

Dors en paix, brave et bon Druesne : ta mémoire restera profondément gravée dans le cœur de tous ceux qui t’ont approché.

Tu as de ton sang généreux inscrit à jamais ton nom glorieux dans les annales du vaillant 37e et sur le Livre d’Or de la Patrie. Vous avez bien voulu, mon cher Ami, avoir l’honneur de porter sur le champ de bataille le drapeau sous lequel vous avez servi la France en temps de paix pendant 18 années ; à notre tour, nous avons voulu qu’une parcelle de ce drapeau glorieux, enchâssée dans le nôtre, s’incline sur votre tombe pour rendre hommage à votre courage et à votre mémoire.

Au nom du groupe Turenne et de vos nombreux amis et de Nancy, je vous adresse le suprême adieu…

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Mesdames, Messieurs,

Le 2 aout 1914, alors que retentissait dans toute la France « l’appel des armes », les deux vice-présidents de la 44e Section des Médaillés Militaires rejoignaient les armées pour prendre, au front, leur place de combat.  A chacun d’eux devait échoir l’insigne honneur de mourir sur le champ de bataille.

En saluant aujourd’hui les restes glorieux du Lieutenant Druesne, en inclinant devant eux le drapeau de notre société, comment ne point méditer la sublime leçon de patriotisme qu’il a donné et qui témoigne de la clairvoyance des suffrages qui l’appelaient à une des vice-présidences de notre Section !

Engagé volontaire au 37e Régiment d’Infanterie en 1884, Druesne était nommé adjudant en 1892, et il recevait la médaille militaire en 1902. A cette date, il espérait jouir au foyer de la retraite qu’il venait d’obtenir, tout en se consacrant aux délicates fonctions de secrétaire près la direction de l’asile de Maréville.

Ce n’était pourtant qu’une grande halte sur la route, au cours de laquelle notre vaillant camarade  reprenait simplement haleine. Promu successivement sous lieutenant et lieutenant de réserve, Druesne partait dès le début des hostilités avec le 37e RI.

C’est à cette unité d’élite, citée parmi les plus valeureuses  de l’armée, qu’il devait avoir le grand honneur d’être choisi comme porte-drapeau. Mais toute noblesse oblige, et Druesne l’avait si bien compris qu’il ne tardait pas à demander le commandement d’une compagnie. Déjà, il avait obtenu d’être maintenu dans un régiment d’active, quoique appelé par sa classe dans l’armée Territoriale.

Cette première satisfaction n’avait pas suffi à son âme de soldat. Il lui fallait servir au premier rang dans la bataille où il devait trouver une mort glorieuse à la tête de la 8e compagnie de son régiment, le 22 décembre 1914, après avoir été nommé chevalier de la légion d’honneur.

Devant cette tombe, comment ne point associer au souvenir du lieutenant Druesne, celui du Lieutenant Daeschner, son collègue à la vice présidence de notre association, tué lui aussi devant l’ennemi, et dont le corps n’a pas été retrouvé. En saluant l’un et l’autre au nom de la 44e section des médaillés militaires, je ne saurais personnellement oublier la collaboration zélée qu’ils ont apportée tous deux dans leurs fonctions de sociétaire. Elle était la sûre garantie de leur fidélité aux traditions militaires et de leur dévouement à la Patrie.

Lieutenant Druesne, reposez en paix ! votre héroïque conduite restera impérissable dans notre mémoire et votre nom demeurera à jamais inscrit dans les fastes de gloire de notre association. Dormez, désormais, votre glorieux sommeil, à l’abri des éternelles couronnes promises par Dieu à ceux qui ont combattu courageusement.

Au nom de vos camarades médaillés, je vous adresse de tout notre cœur un suprême adieu, en m’inclinant très respectueusement devant la douleur de tous les vôtres.

 

Les condoléances des Généraux

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8 février 1915

Madame, Monsieur,

J’avais l’intention de vous écrire lorsque j’ai reçu votre lettre. Je voulais vous dire la douleur profonde que m’avait causée la mort glorieuse de votre cher mari. J’avais pour lui une réelle affection et je le considérais comme un ami. Je me rappellerai toujours qu’il avait les larmes aux yeux lorsque j’ai salué le drapeau du 37e  en quittant le régiment.

Sa belle mort a été le digne couronnement de sa vie de devoir et de dévouement. Vous me demandez hélas, quelque chose qui n’est pas possible, on ne peut pas décorer et nommer au grade supérieur des officiers qui ne sont plus.

Ce que l’on pourra faire, c’est de demander pour vous au bureau du tableau après la fin de la guerre.

Le général de Castelnau s’y emploiera certainement. Soyez sûre que je n’oublierai jamais votre cher mari et que je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour sa veuve et ses enfants.

Veuillez agréer, Madame, l’expression de mes sentiments  de respectueuse et bien douloureuse sympathie.

G. De Lobel.

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Paris 28 février 1915

Madame,

C’est avec peine, mais aussi avec envie , que j’ai appris la mort de votre mari , le Capitaine Druesne, tombé glorieusement à la tête de sa compagnie en donnant à tous un bel exemple de courage et de mépris de la mort.

Que la fierté d’avoir été la compagne d’un vaillant soldat mort pour son pays, que le devoir d’élever vos enfants pour en faire des hommes dignes de leur père vous donnent le courage de supporter la douleur d’une si cruelle séparation.

Le 37e conservera le souvenir du brave capitaine Druesne.

Agréez, je vous prie Madame, l’expression de ma très vive et respectueuse sympathie.

Gal de Monand

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Conseil Supérieur de la Guerre                                                                               Inspections et missions spéciales

Paris le 14/03/1915

Madame, J’ai appris avec la plus vive émotion la mort de mon ami le Lieutenant Druesne. Je vous plains de toute mon âme et je pleure avec vous l’homme si bon, si généreusement dévoué qu’était votre cher mari. Nous avons vécu de la même vie pendant plusieurs années, vous le savez et dans ce commerce de tous les jours, j’avais pu apprécier la délicatesse de ses sentiments, la richesse de sa nature ardente, profondément honnête et portée comme d’instinct vers le bien. C’était une âme d’élite, un vrai et noble fils de cette terre de France pour laquelle il a consenti le sacrifice de sa vie. La cruelle séparation dont vous souffrez si douloureusement et si légitimement, que la certitude de le retrouver là-haut, au ciel qui lui a déjà ouvert ses portes soit votre consolation. Que vos enfants soient l’image vivante de leur père dont ils étaient la constante pensée et que leur tendresse soit un allègement à votre deuil.

Je reporterai sur eux et sur vous, si vous le permettez, Madame, l’affection que j’avais voué à votre mari. Sa figure a été et restera inséparable des plus doux souvenirs qui m’attachent au 37e R de Nancy.

En attendant que je puisse vous revoir tous, je vous prie, Madame d’agréer avec mes plus affectueuses condoléances l’hommage du respect que je dois à la fière femme d’un brave et d’un ami à jamais pleuré.

Castelnau

L’attente de Cécile

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Cécile a dû longtemps espérer,  d’un espoir bien faible… Puisque les courriers reçus entretenaient cette minuscule lueur.

Message du Colonel Lauzun

37e Régiment d’Infanterie – Le Colonel

Le 16/01/1914

Madame,

Permettez moi Madame, de m’incliner devant votre immense douleur et les inquiétudes qui déchirent votre cœur. Je ne puis ni l’apaiser, ni satisfaire votre demande car nous ne savons pas ce qu’est devenu votre mari et nous ne pourrons jamais le savoir. Est–il tué ? blessé et prisonnier ? A toutes ces questions je ne puis répondre nettement.

Il a disparu avec toute sa compagnie. Les blessés ont étés recueillis par les allemands, les morts ont étés ensevelis par eux, sur un terrain dont ils sont les maitres absolus et sur lequel nous ne pouvons aller. Nous n’apercevons plus au loin, sur les tranchées ennemies que quelques capotes bleues….

Il faut donc conserver un espoir bien faible mais que nous gardons tous, de voir votre mari vous donner un jour signe de vie.

En tous cas, quoiqu’il arrive plus tard, sachez une chose, c’est qu’il est tombé en brave et que sa mort fait l’admiration de tous. Sachant le danger, il a conduit sa compagnie avec un courage, un calme et une énergie admirables. J’ai rendu un dernier hommage à sa valeur en le faisant citer le 28 décembre à l’ordre de L’armée dans les termes suivants :

« A fait preuve d’un courage admirable en maintenant sa compagnie sous un feu de mitrailleuses, restant seul debout au milieu de ses hommes couchés. A été blessé grièvement »

Votre mari a été blessé étant lieutenant. Il serait certainement promu capitaine s’il était revenu de ce terrible combat. Malheureusement il est tombé. Vous avez droit à la moitié de sa solde de Lieutenant. Il serait prématuré de faire d’autres demandes basées sur sa mort probable. J’ai vu revenir tant de gens que l’on considérait comme morts et qui n’étaient que blessés et prisonniers de guerre.

J’ai apprécié votre mari pendant qu’il était avec nous pour son beau courage et l’élévation de ses idées. Je regrette en lui, un chef qui savait s’imposer par son esprit du devoir et son autorité. Sa conduite dans cette guerre terrible sera pour ses enfants un glorieux patrimoine dont ils pourront être fiers. Je les salue avec vous Madame, comme la digne épouse, les dignes enfants d’un héros.

Veuillez agréer l’hommage de mon respect et mes vœux pour un avenir moins désolé que le présent.

Lauzun

23 décembre 1914: Jules est porté disparu.

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Je ne sais pas comment Cécile a appris la nouvelle, Robert leur fils reçoit fin décembre la lettre de Clément dont Jules parlait si souvent.

Le 29/12/1914,

Mon cher ami,

Je viens d’écrire ce jour à Madame votre mère pour la préparer à un coup terrible. Je compte sur vous pour m’aider dans cette tâche terrible qui est au dessus de mes forces. Songez donc votre père était un si bon ami ! Ainsi que vous le savez, il avait accepté le commandement d’une compagnie (la 8e). Ces jours derniers une attaque fut décidée à 4h du matin, il était en tête.

N’écoutant que son courage, il fonça sur les lignes adverses : malheureusement, le tir des mitrailleurs ennemies les arrêta, fauchant tout ce qui se trouvait devant elles.

Votre père était là debout criant : la 8ème en avant ! et ils s’avancèrent encore (ceux qui restaient) jusqu’aux tranchées allemandes fortifiées par des réseaux de fil de fer.

Seuls : 1 adjudant et 5 hommes purent ramper jusqu’aux lignes françaises et rejoignirent le surlendemain. Les allemands (il faisait encore nuit) sortirent de leur retranchements et s’emparèrent des blessés.

Toute la journée et la nuit furent employées à faire des recherches… vaines. Les allemands occupaient définitivement cette ligne.

Pardon mon cher ami de vous donner ces détails cruels ; mais il le faut, votre pauvre père m’avait bien recommandé de vous les donner si un malheur arrivait.

Depuis… plus de nouvelles !

Dans la lettre que j’écris à Madame votre Mère, je lui fais entrevoir une blessure…

Sincèrement j’y crois et en ai la ferme conviction. Tout en effet, porte à croire que mon pauvre Jules est blessé et fait prisonnier. Ne vous découragez donc pas et je continue à faire toutes les recherches possibles ; je vous tiendrai au courant. J’ai appris que beaucoup  étaient prisonniers et je crois qu’il est du nombre.

De sa pauvre compagnie, ainsi que je vous l’ai dit, 6 seulement sont revenus.

L’adjudant me dit avoir vu devant  cette redoutable forteresse de fil de fer…. Il n’aurait donc pas été tué… quel bonheur !

Inutile de vous dire le chagrin que j’éprouve ; je pleure nuit et jour après celui que j’aimais tant et qui, surtout depuis la guerre était mon meilleur et seul ami.  J’ai confiance néanmoins et tout me dit que nous le reverrons.

Soyez fier, mon cher Robert, soyez fier de votre père : il s’est conduit en héros ! Tout le corps d’armée l’admire. Il a été d’une bravoure sans égal.

Le colonel le pleure comme si c’était son fils… Il en est fier aussi… lui.

J’ai renvoyé à votre mère les lettres qui lui avaient étés adressées depuis quelques jours, craignant d’être moi-même blessé (je vous retourne votre carte). Ne craigniez pas de m’écrire ; je suis à votre entière disposition. Les effets (cantine et sac) sont en lieu sûr. Encore une fois, je ferai l’impossible pour savoir où il est. Vous pouvez compter sur moi.

Mon cher ami, je vous le répète, ayez confiance. Votre père doit survivre à un acte d’héroïsme aussi superbe.

Mon cher Robert, courage, espoir, Dieu vous le rendra.

H. Clément

Lieutenant 37e Reg D’Infanterie.

22 décembre 1914

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22 décembre 1914 au matin

Chère et bonne Cécile

J’avais raison, à peine ma lettre d’hier était partie que je recevais ta lettre du 7, j’avais reçu avant celle du 8 et celle du 9. Ce matin, j’ai reçu celle du 11 et du 12 et ton petit colis avec un mot du 10. Mes binocles vont bien, je vais les attacher et ne les ôterai plus pour faire… mes commissions.

Merci de tes bonnes paroles ma chérie, mais où trouves tu que je sois triste?

Je ne dis pas que tout rayonne en moi, hélas, les spectacles ici, dans le fond, contiennent toujours des tristesses, mais si tu catalogues toutes mes impressions, je dissimulerai.

Je te le répète ma chérie, je ne suis pas plus en danger qu’auparavant, je t’en donnerais bien la preuve si je ne craignais que tu te figures que tout est dangereux.  Sais tu que mes malheureux garde du Drapeau et l’ordonnance du colonel ont été très éprouvés: Bataillon, le gendre du père Valot le plâtrier de Maréville, est mort de ses blessures. Ce malheureux était venu m’implorer pour entrer à la garde quand j’en suis sorti pour y remplacer 2 soldats nommés à un grade supérieur.

Pourquoi aussi, dans un village bien en arrière de la ligne des malheureux ont été foudroyés, pourquoi à Gerbéviller et ailleurs des innocents ont été fusillés, tués.

Mon Chérie, c’est la guerre ; elle étend son fléau partout et heureux ceux qui en le supportant ont la chance d’être utiles à leur pays. La guerre n’est pas finie, qui sait si les péroreurs de Nancy, marchands de sable ou autres, ne souffriront pas à leur tour. Pour le reste du pays, je ne leur souhaite pas, mais que veux tu, je te cherche des raisonnements.

J’ai donc reçu tes lettres, ton colis, mes binocles vont bien je le répète, mais il me semble que je dois tenir ma lecture plus proche, mais c’est un petit détail.

J’ai léché mes lèvres en lisant le menu des choses que tu as envoyé à Robert, mais dans quel état cela arriverait –il? Mes cuisiniers, dans une maison abandonnée bombardée à Langemark, retiens ce nom, ont trouvé un immense pot contenant 20 kg d’excellent beurre salé, si je pouvais t’en envoyer. Tu parles si j’en fais de ces tartines!

Ils ont trouvé aussi dans un magasin éventré des pièces d’étoffe, avec certaines je vais faire faire des pantalons bleus ou noirs (toile bleue ou lustrine) pour cache pantalons (cache misère) il me reste de la toile pour chemise, mouchoirs, etc… mais j’ai surtout un colis d’étoffe dont je t’envoie un échantillon dont je ne me rends pas compte de la valeur. Qu’en dis-tu? Est ce la peine de conserver cela? Il va sans dire qu’il n’y a aucun scrupule à ramasser cela, une partie projetée dans la rue est déjà abimée par la pluie. Le village est complètement abandonné et il reste peu de rez de chaussée habitables, le reste étant bombardé.

J’ai reçu une bonne lettre de Robert, je lui réponds. Crois tu que ce fou, parce que je lui avais appris mon changement de poste, me demandait de se rapprocher de moi. Ah! Non, ai-je répondu, je m’y oppose. Comme tu le dis, chacun sa part.

Je te disais donc que je ne trouvais pas en quoi mes lettres te paraissaient plus tristes. Je ne me souviens pas non plus t’avoir dit que j’avais souffert de la faim. En tous cas c ‘était passager et je n’étais pas seul; le colonel de Lobit a craqué avec moi un biscuit.

Mais tout cela ma chérie n’est pas à retenir. Si tu as des moments de tristesse, bien compréhensibles du reste, pourquoi veux tu qu’il n’en soit pas de même parfois pour moi ici. Moi qui suis loin de vous et qui ai parfois de si horribles spectacles sous les yeux. Mais heureusement, je te l’ai déjà dit, et c’est ce qui prouve que c’est de là que vient parfois une tristesse, un mot de toi me fait rayonner et tout, tout, j’oublie tout lorsque en n’importe quel lieu, je lis tes lettres, jusqu’à ce que le paquet trop gros m’oblige à les reléguer dans ma cantine. Encore gardais-je les 2 ou 3 dernières dans mon portefeuille, là dans ma poche extérieure de capote du coté du cœur avec vos chères photographies.

Allons ma Chérie, encore une fois, fais comme jusqu’à présent, aies foi, espérance et confiance.

Je t’embrasse bien fort ainsi que Loulou, Eugénie dont je suis content du retour.

Ton tout à toi

J. Druesne

Ce pauvre Bataillon dont je te parle ci-dessus était un ancien sapeur pompier du régiment, maçon, fier de ses œuvres, il avait construit quelques maisons lui-même qu’il avait revendues. Il commençait à prospérer, sans cette guerre…

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Jules est porté disparu le 22 décembre 1914 ( voir ci-dessous )

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22 décembre 1914 (JMO du 37e RI)

La veille, le régiment reçoit l’ordre suivant:  2 bataillons du 3èe attaqueront les tranchées ennemies et groupes de maisons au Nord Ouest du bois triangulaire, boqueteaux au Nord du même bois, ensuite les tranchées de 2eme ligne au sud de Bixshoote et si possible Bixshoote . Les deux bataillons seront sous les ordres du Lieutenant Lacapelle ainsi que la compagnie D. du génie qui est adjointe au 37e.

Renseignements sur l’ennemi: de la reconnaissance faite le 19, des renseignements donnés par les commandants de compagnie du 26e de 1ere ligne et d’après un prisonnier fait le 19 il résulte: Bixshoote ne serait pas organisé défensivement. Il n’existe aucune tranchée à l’intérieur du village et les quelques tranchées qui se trouvent immédiatement devant le village dans la direction, de Langhemarck sont inoccupées et remplies d’eau. Bixshoote seraient régulièrement occupé par 2 bataillons d’Infanterie cantonnées dans les caves et ayant de faibles avant-postes dans les tranchées.

Ordres du colonel: le 3eme bataillon partira de Pilkum à 4h et se portera par le chemin de Pilkum à Bixshoote en arrière des tranchées du 26e face à son objectif; Il attaquera en 2  colonnes de 2 compagnies et après avoir enlevé les 1eres tranchées où il laissera 1 ou 2 compagnies pour les garder, il se dirigera sur l’entrée de Bixshoote. Le 2eme bataillon traversera le pont de Boesinghe à 4h, suivra le même chemin que le 3e jusqu’au carrefour du chemin de « ma campagne » et ensuite par la lisière Est du bois triangulaire, se placera face au bois en trapèze au Nord du bois triangulaire. A 6h 30, l’artillerie exécutera un tir de préparation qu’elle cessera à 6h42. A 6h 45, elle reportera son tir sur la 2eme ligne.

L’attaque débouchera à 6h 45. Le mouvement sera lié à gauche avec celui de la brigade de fusiliers marins.

Exécution de l’attaque:

1°- le 3e bataillon débouche à l’heure prescrite. Les 2 compagnies de 1ere ligne (11e et 12e) atteignent la tranchée à 250 m environ devant les tranchées du 26e. Le terrain extrêmement mauvais et les pertes subies par les compagnies de 1ere ligne arrêtèrent le mouvement. Le chef du 3e Bataillon (commandant de Hautecloque) ayant été tué vers 8h, le commandant de la 9e compagnie (commandant Dusseaux) blessé également, le capitaine Melty adjoint au colonel, fut envoyé pour prendre le commandement du 3e bataillon dans le courant de la matinée. Il fit rétablir la liaison entre la 12e compagnie (Lieutenant Jausas) et le 2e bataillon à travers le bois en trapèze. Cette liaison difficile en raison de l’inondation de ce bois, ne fut obtenue que dans la nuit du 22 au 23.

2- Le 2e bataillon, après avoir suivi la lisière Est du bois triangulaire ne se mit pas exactement en face de son objectif et déclencha son mouvement à l’heure prescrite, mais dans la direction Nord Est. Les 2 compagnies de 1ere ligne (6e et 8e) atteignirent les fils de fer ennemies et furent fauchés et faites prisonnières en entier. La 7e ne sortit pas du bois. La 5e avait été conservée en réserve à la disposition du Lieutenant colonel à la lisière Est du bois triangulaire au Nord du chemin de « ma campagne ».

Le régiment subit pendant les journées des 22 et 23 un bombardement extrêmement violent. Il conserva ses positions. Il avait gagné environ 250m en profondeur sur un front de 500 m. Les fusiliers marins à gauche ne tentèrent aucun mouvement offensif dans la partie de leur front contiguë au 37e. Les pertes à la suite de cette affaire sont les suivantes:

officiers:

Commandant de Hautecloque: tué (3e Bataillon)                                                       Capitaine Dusseaux: blessé (9e compagnie)                                                       Sous-lieutenants Chanut et Seyewetz: disparus (6e)                                                     Lieutenant Druesne : disparu (8e)

Troupe:                                                                                                                                   32 tués; 100 blessés, 246 disparus

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« Historique du 37e régiment d’infanterie. France. 1914-1918″ 

Jusqu’au 15 avril 1915, nos vaillants soldats, exténués, sans vêtements, supportent avec une abnégation, un esprit de sacrifice, un courage et une ténacité admirables, la vie dure et pénible des tranchées de l’Yser, où l’homme, accroupi et enlisé dans une eau boueuse, passait ses nuits sans repos à assurer le ravitaillement et à relever un parapet de boue qui ne cessait de s’affaisser dans la tranchée. Vie infernale si elle n’eût été une vie de sublime héroïsme Cette vie, le 37e l’a vécue sans plainte, sans récrimination, avec une patience surhumaine. En dépit de ses souffrances, il maintint toujours inviolées les positions dont la garde lui était confiée, mordant même dans les lignes ennemies chaque fois que l’occasion lui en fut offerte.

Le 21 décembre, dans la soirée, le régiment reçut l’ordre d’attaquer le 22 les tranchées ennemies et le groupe de maisons au nord-ouest du bois Triangulaire, le boqueteau au nord du même bois, puis les tranchées au sud de Bixschoote.

A l’heure fixée, les 2e et 3e bataillons s’élancent à l’assaut avec un merveilleux entrain à travers un terrain marécageux, labouré de trous d’obus et sous un feu violent. Les 6e et 8e compagnies abordent les réseaux ennemis, mais elles cherchent vainement à s’y frayer un passage et en quelques instants elles sont décimées. Le 3e bataillon, sous les ordres d’un chef d’une vaillance éprouvée, le commandant DE HAUTECLOCQUE, fait un bond de 150 mètres; puis, lui aussi, est cloué au sol par le canon et les mitrailleuses.

Cette attaque, partie avec un élan superbe, échoue devant le feu puissant de l’ennemi et ses défenses accessoires; elle nous coûte 350 blessés graves et la vie de 4 officiers, le commandant DE HAUTECLOCQUE, le lieutenant DRUESNE, les sous-lieutenants CHANUT et. SEYEWETZ et de 50 braves soldats. Dure journée, mais qui montrait que le séjour dans les tranchées de l’Yser n’avait pas émoussé l’ardeur combative du 37e quand il attaquait, c’était toujours avec la même énergie et le même élan.

Cartographie du 22 décembre 1914

 

21 décembre 1914

Guerre 1914/1918, Lettres de Jules, XXeme siècle Pas un mot »

21 décembre 1914 minuit

Mon gros Robert et fils chéri

Ta carte m’émeut et m’enorgueillit. Je suis fier de toi et tu le sais, tu fus toujours ma joie.

Si je te connais et t’apprécie de la sorte, tu n’as rien à gagner, je te l’assure auprès d’autres. Tu peux donc avoir la satisfaction du devoir accompli.

Et cependant, tu ne dois pas te tenir quitte. Il te reste, si je disparais, ta mère chérie et ton frère. Je doute de plus en plus de la réussite avec Loulou, cependant, il faudra faire tout notre possible pour le faire arriver à quelque chose.

Quant à maman, elle aura, si malheur m’arrivait à manœuvrer ferme pour sa pension qui je l’espère, complétée de services civils, militaires et s’il y a lieu, d’autres actes militaires dont l’état est jusqu’à présent tenu à jour, la mettre en dehors du besoin. Mais pour la réussite de tout cela, pour ma quiétude aussi, il faut et j’exige paternellement que tu restes là.

S’il fallait une raison de convenance, je te dirais nous avons fait notre part. Mais nous n’avons pas besoin de ce subterfuge.

Ainsi donc mon gars, c’est promis, tu restes là et tu me remplaceras, s’il en est besoin  jusqu’à ce que tu auras constaté que tu peux te libérer.

Ta présence auprès de moi ne serait qu’illusoire. Je ne puis m’attacher un médecin, même auxiliaire. Tu sais, au bout du monde, dans un combat ou je serais engagé, à moins qu’une blessure comme les deux imbéciles que j’ai reçues et qui vont cependant me compter comme si j’avais fait voir mes boyaux.

D’ailleurs du petit au plus grand, j’allais dire au plus gros, j’ai la sympathie du service médical et je ne serais pas délaissé. Ainsi donc, sois tranquille. Je prends peut être des dispositions que tu appelleras in extremis. Non ceci avait besoin d’être dit et le sera une fois pour toutes.

J’oubliais de te rappeler que je connais un ancien du 37e Mr Razy à Paris qui par l’intermédiaire de Simon au groupe Turenne 28 rue du charolais à Paris, pourrait intervenir s’il y a lieu, de conseil d’État pour la démarche de maman auprès de son frère, haut fonctionnaire à ce conseil d’état.

Pour ma police d’assurances, tu es au courant pour l’une de 8000 Frs , nous avons payé intégralement toutes les primes, (nous en avons même payé une dernière alors que les Cies déclaraient faire toutes réserves…) Ce qui serait un argument à retenir. Pour une de 5000F pour laquelle maman a pris des dispositions spéciales.

Pour le reste de notre petit magot, je suis tranquille, je n’ai pas besoin  de dispositions testamentaires, cependant j’en ai laissé un dans mes paperasses. Il n’y a la valeur que d’un dernier atout.

Ici, j’ai outre mon équipement (sabre, revolver, jumelles (deux à prisme ) et deux cantines, c’est à dire une cantine et une valise bourrée d’effets militaires. La cantine ou la valise, contient toutes les lettres que j’ai reçues de vous. J’ai sur moi dans ma poche intérieure de ma capote, vos lettres récentes et vos photographies. Ces différentes choses, pourraient vous être expédiées par Dunkerque, si le sort en était jeté pour ce sol belge, par les soins soit de Tardy officier d’approvisionnement du 37e ou Naëgalé officier payeur, Clément lieutenant de réserve au régiment serviraient utilement d’intermédiaires.

Je crois mon cher Robert avoir à peu près tout prévu. J’oubliais, j’ai à la maison une caisse dite de patronage. Elle est juste  moins les écritures des derniers jours, s’il arrivait quelque chose, maman devrait la remettre au Directeur.

Voilà tout, mais tout cela, ce sont des précautions exagérées, mais que tout homme soucieux  ne doit pas négliger, je te délègue donc tous mes pouvoirs pour le cas ou maman ne pourrait agir elle-même. Tout va bien ici, mais cette vilaine terre imbibée d’eau presque jusqu’à la surface, est déprimante. J’ai pu cependant faire un concours de tranchées d’une compagnie et j’attends un jour de repos pour faire une soirée récréation avec distribution de prix aux lauréats. Je te ferais part de l’invitation. Tu vois on ne s’ennuie pas.

Je t’embrasse mon gars. Ton papa qui t’aime bien.

J.Druesne

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21 décembre 1914 (JMO du 37e RI)

Le régiment vient stationner comme il suit: 1er bataillon réserve de CA à Boesinghe dans les cantonnements qu’il occupe déjà; 2eme bataillon en réserve  de Division à Boesinghe (fermes entre Boesinghe et Zuydschoote); 3eme bataillon en réserve de Division à Pilken et environs.

Cartographie du 21 décembre 1914

 

 

20 décembre 1914

Guerre 1914/1918, Lettres de Jules, XXeme siècle Pas un mot »

20 décembre 1914

Chère, chère et bonne Cécile,

Permets moi de t’écrire au crayon, ma chérie, je suis dans une de ces tranchées dont on parle tant. Je ne suis pas bien éclairé, cependant j’ai une lampe à pétrole, oui, à pétrole, de ce liquide introuvable, seulement le verre de ma lampe n’est pas propre et si j’écris au crayon, c’est pour mieux suivre les lignes et puis au crayon, les mots sont écrits aussitôt qu’ils sont songés et c’est si bon de dire ce que l’on pense, à un être cher dès qu’on l’a songé.

Je te disais donc ma Chérie que j’étais dans une tranchée non loin du lieu où fut tué Raymond et que je ne puis cependant préciser car il faut que Moreau me l’explique et entre bataillons, on se voit rarement.

Tu as entendu parler des tranchées, certes tout n’y est pas rose. Les ruisseaux coulent à fleur de sol, on ne peut donc les creuser profondes. En une nuit l’eau arrive, qu’est ce bon Dieu! quand il pleut, mais (tu vas m’appeler bavard encore) mais croirais tu que la tranchée que j’habite est faite avec des portes d’armoire, le dessus verni est au dehors couvert d’une couche de terre, le dedans flambant neuf, me fait voir les veines quand je suis couché sur mon sommier. Oui, un sommier, il est vrai qu’il n’y a guère de place que pour lui et moi quand je suis dessus.

Cependant, j’ai modifié ce soir l’installation et j’ai la place pour le petit réchaud à coke que j’emporte dans ces sortes de villégiatures.

Cette vie est dure, c’est incontestable, mais grâce à mes préparatifs, j’ai toujours pu dormir, or dormir, pour moi, n’est ce pas le nerf de la vie. Quand j’aurai mal dormi, j’aurai été mal couché, quand je suis mal couché, je ne dors pas, et quand je ne dors pas, je suis… pas content.

Or tous les éléments réunis pour bien dormir, sont pour moi, avec bien d’autres choses hélas, nécessaires pour être heureux.

Et le suis je heureux ma chérie?

Bon mon crayon qui casse…

Évidement, je ne peux pas dire, mari d’une femme que j’aime tant, père d’enfants que je chéris si follement que éloigné d’eux comme je le suis, je puis être heureux. Cependant, ma bonne Cécile, j’éprouve une sérénité d’âme que je ne puis laisser ignorer. Cette vie de  dévouement aux autres me plait et j’ai l’occasion de la vivre cette vie.

La vigueur dont je jouis me facilite ma tache, c’est vrai, mais je l’accomplie avec entrain sans arrière pensée, avec le sang froid nécessaire et le manque d’ambition (je ne l’aurai pas cru) qui permettent d’observer la prudence.

Certes je songe à vous et je n’aurais pas le courage de faire ces aveux, s’il en était autrement, je vous le prouverai d’ailleurs et ma vie ne suffira pas pour vous le prouver.

Au moment où je t’écris, on nous annonce notre relève, moi qui commençais à aimer ma chambre souterraine. On nous donne trois jours de repos du 21 au 24. Nous allons à Boesinghe, quel plaisir, j’aurai demain après m’être débarbouillé de m’entretenir longuement avec toi, car je le sens, j’aurai pour moi des lettres. Je dis des lettres, ma chérie, car je n’ai rien reçu depuis la tienne du 8. Et aujourd’hui, il a fait un soleil magnifique.

Donc à demain. Mille baisers

J.Druesne

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20 décembre 1914 (JMO du 37e RI)

Le régiment est relevé par le 79e dans la nuit du 20 au 21.

Cartographie du 20 décembre 1914

 

19 décembre 1914

Guerre 1914/1918, Lettres de Jules, XXeme siècle Pas un mot »

Pas de nouvelles encore aujourd’hui. Cécile , pourrait-elle se changer les idées en lisant le rire rouge ?

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Le 19 décembre 1914 (JMO du 37e RI)

Sans changement

Cartographie du 19 décembre 1914

 

 

18 décembre 1914

Guerre 1914/1918, Lettres de Jules, XXeme siècle Pas un mot »

Rien dans la boîte aux lettres de Cécile aujourd’hui. Quelque soit le quotidien: le temps ; le Figaro ; le petit Parisien ou la Lanterne qu’elle peut lire, rien de rassurant pour une femme qui s’inquiète…

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Le 18 décembre 1914 (JMO du 37e RI)

Le 1er bataillon devait  relever le 3e bataillon en 1ere ligne. Cette relève n’eut pas lieu en raison de l’emploi qui avait été fait du 1er bataillon avec le 26e.

Cartographie du 18 décembre 1914