Maurice 1914-1925 par Madeleine

Guerre 1914/1918, les souvenirs de Madeleine, XXeme siècle 2 Mots »

Les rumeurs de guerre contre les Allemands, ces Prussiens d’autrefois, dérangèrent en 1913 la fin des études de Maurice. Il eut sa première partie de bacho latin et grec et, en 1914, la deuxième partie. Il demanda aussitôt à son père la permission de s’engager, ne rêvant que, comme tous les jeunes de cette génération, de prendre la revanche de la guerre de 1870. Il avait 18 ans et vous comprendrez que le père pour qui seul ce fils comptait dans sa vie, refusa et Maurice qui désirait faire ses études de médecine, se consola en tenant, pendant l’hiver 1914, à Besançon, la pharmacie de son cousin Fernand Crétet, mobilisé.

Et en 1915, à l’âge de 19 ans, sa classe fut appelée, avec un an d’avance, car il fallait remplacer tous ces soldats morts ou blessés de l’hiver 1914 si meurtrier. Ce furent alors pour Maurice quatre années de cette guerre de tranchées qui fut si éprouvante et où tant de jeunes perdirent la vie. Il fut très vite envoyé à Verdun, à l’enfer de Verdun, comme on l’appelait, d’où l’on ne redescendait au repos que si la moitié du régiment avait été tué ou blessé !… Ce fut pour Papy une terrible épreuve dont il resta marqué à jamais et qui durcit son caractère. A Verdun, il ne fut pas blessé mais gazé, n’ayant pas eu le temps de mettre son masque à l’explosion d’un de ces obus démoniaques. Il fut hospitalisé.
« Et dans mon lit, me racontait-il, comme si cela s’était passé hier, j’appelais: Ma soeur ! ma soeur ! je suis aveugle : je ne vois plus rien ! »
C’était l’effet de l’ypérite qui dure au moins deux jours. Et la grande cornette au doux visage, se penchait sur ces enfants pour les rassurer. En effet, le troisième jour, tous ces gazés recouvrèrent la vue ; mais cette épouvante était restée gravée en Papy puisque je ne peux m’empêcher de vous le raconter tant cela m’a bouleversée — en 1937, un soir qu’il rentrait avec beaucoup de retard d’une réunion d’officiers de réserve de Compiègne, à Thourotte, ayant fait toute la route dans un brouillard intense, il me cria en arrivant, comme s’il délirait:
« Je suis aveugle ! Je suis aveugle ! Elle vient la guerre ! Je la sens ! Elle arrive ! »
Je finis par le calmer, mais le lendemain au réveil, il me dit sérieusement cette fois:
« Il va y avoir la guerre et il faut que tu apprennes à conduire pour sauver nos enfants. »
Prescience extraordinaire ! J’avais 34 ans et c’est ainsi que j’eus la joie d’apprendre à conduire pour « sauver » nos enfants, en partant de Thourotte en Bretagne… où les Allemands nous rejoignirent 15 jours après !

Mais ceci est une autre histoire…

Maurice et les camarades de son âge, montèrent en ligne dans tous les secteurs les plus exposés et les cris des blessés et des mourants résonnaient encore à ses oreilles. Les pertes étaient immenses. Dans la Somme, Papy fut blessé à l’épaule par un tireur allemand, planqué dans un arbre. La balle ressortit dans le haut du bras.
Ses cicatrices étaient très apparentes et il les montrait avec fierté ! De tout ce qu’il me raconta, ce dont je me souviens le plus, c’est le jour où entendant un « poilu » blessé appelant au secours entre les tranchées françaises et les allemandes, dans ce « no man’s land » si dangereux, il décida d’aller le chercher. Son cher ami Dutch lui dit, aussitôt :
« Je vais avec toi !
— Non, je ne veux pas ! C’est beaucoup plus dangereux à deux ! »
Rien n’y fit Dutch sauta le parapet de la tranchée en même temps que lui et un coup de feu partit aussitôt des lignes allemandes. Maurice tendit la main vers son compagnon lui disant, anxieux :
« Tu es blessé ? »
Et ce fut sa cervelle que sa main toucha… Moi, épouvantée, je buvais ses paroles, faisant la connaissance de la guerre et de ses horreurs. Je n’avais que onze ans en 1914…

Ces trois années de souffrances physiques et morales avaient laissé en Maurice des blessures indélébiles et durci son caractère. « Je ne reconnais plus mon fils », dit son père quand il rentra vers lui.
Il avait gagné ses galons un à un, après les plus dures attaques : caporal, sergent, sous-lieutenant ; la Croix de guerre à Verdun avec palme, puis une étoile. Il n’en était pas peu fier de sa Croix de guerre, gagnée à 20 ans ! Dans toutes les photos de ce temps-là, elle brille sur sa vareuse noire. Au grenier de Montaigu, je l’ai cette vareuse noire, où se détachent, remarquablement stoppés les trous d’entrée et de sortie de la balle qui l’avait blessé. Elle a 75 ans… Que deviendra-t-elle après ma mort ? Brûlez-là.
Et le 11 novembre 1918, ce fut l’armistice que l’on pressentait depuis quelque temps, car nos troupes avaient repoussé les Allemands jusqu’à leur frontière. Les cloches de toutes les églises de France sonnèrent à toute volée à midi juste ! Je les entends encore, rue Théophile-Gautier à Paris où j’étais ! J’avais 15 ans. Ce fut une allégresse délirante. Tout le monde s’embrassait !
Les Allemands étaient vaincus ! La défaite de 1870 était effacée et le régiment de Maurice reçut un accueil triomphal à Strasbourg, sous le joug allemand depuis quarante huit ans ! Il avait les larmes aux yeux en me racontant l’enthousiasme fou de la population qui se disputait à qui logerait un soldat français dans sa maison. L’Alsace-Lorraine allait redevenir française !

En 1918, la Pologne, après le traité de Brest Litovsk entre l’Allemagne et la Russie, était en danger et demanda à la France des officiers pour encadrer ses troupes. Sachant qu’à cause de son âge (22 ans) il serait démobilisé dans les derniers et pour échapper à la vie de caserne, se porta volontaire pour la Pologne. Il y partit deux ans comme conseiller instructeur et gardait un très bon souvenir de ce pays.

Et en 1920, après cinq ans d’absence, ce fut le retour au berceau familial dans le Jura, deux ou trois mois de liesse d’avoir échappé au cauchemar de la guerre ; puis la recherche d’une situation, étant trop âgé, hélas ! pour commencer des études de médecine.
Avec une recommandation, il se présenta à Elie d’ Oissel, un des grands administrateurs de la Compagnie de Saint-Gobain :

« Quels diplômes avez-vous ?

— Le baccalauréat.

— Que savez-vous faire ?

— La guerre…

— Savez-vous ce que c’est la comptabilité ?

— Je n’en ai pas la moindre idée !

— Très intéressant ! On vous formera : je vous engage ! »

Et c’est ainsi que Papy pendant quarante et un ans, avec beaucoup de courage car, lui, le littéraire les détestait, mania les colonnes de chiffres qui le menèrent en fin de carrière, à la Direction financière des 22 usines d’Espagne.

En 1925, il avait épousé Madeleine Ancelet et ils eurent… quatre enfants !
Mais ceci est une autre histoire !

Maurice: sa jeunesse (1896-1913) par Madeleine

les souvenirs de Madeleine, XXeme siècle Pas un mot »

Les souvenirs de Madeleine se sont arrêtés aux pages publiées dernièrement… il reste encore quelques feuillets épars, difficiles à déchiffrer qu’elle a écrit lorsque ne voyait presque plus.

Mais elle avait aussi retranscrit ce que Maurice lui avait raconté de sa jeunesse lorsque ce dernier était décédé.

« Etant donné mon grand âge (86 ans) je suis la doyenne et, par conséquent, celle qui connaît le mieux le passé, je continuerai peut-être à vous intéresser, en vous parlant des membres disparus de ladite famille. Souvent dans ma vie, j’ai regretté de n’avoir pas plus interrogé mes parents sur leur jeunesse et la vie de leurs ancêtres.
En cette année 1990, dixième anniversaire de sa mort (le 31 mars), il m’est venu à l’idée de vous parler de Papy. Mais, me direz-vous, nous l’avons bien connu ! Certes, vous connaissez le père et le grand-père, un peu sévère, n’est ce pas ? Que vous craigniez parfois ? Mais savez-vous comment s’est façonné son caractère ? Seriez-vous curieux d’apprendre quelle a été sa jeunesse ? Je vais vous rapporter ce qu’il m’en a conté, pendant nos premières années de mariage, alors que, jeune femme de 22 ans (lui en avait 29) j’apprenais à le connaître.

Papy_1 Maurice Louis Charles B. est né le 4 mai 1896. Louis était le nom de son père, Charles celui de son parrain, le père de sa cousine germaine « Mizette » Prudhon, épouse Crétet. Maurice est né à Paris, dans le 8e arrondissement, de Louis Jean Baptiste B. et de Marie Alexandrine Lolivray. Jusqu’à l’âge de 4 ans, ce fut un gosse heureux, choyé par ses parents qui avaient fait un mariage d’amour. Il passait ses étés avec ses parents à Montigny-sur-l’Ain, près de Pont-du-Navoy, quand son père, employé de banque, avait ses vacances.
Là, ils logeaient dans la maison familiale chez son grand-père, François dont Maurice me parlait si souvent. C’était un cultivateur qui aimait beaucoup ce petit-fils si affectueux, le prenait sur ses genoux et lui parlait, entre autres, de la guerre de 70 et de l’invasion des Prussiens dans leur petit village. Ceux-ci avaient obligé François, sa femme Zoé et leurs quatre enfants à aller coucher dans le foin de la grange, pendant qu’eux occupaient leurs lits ! De cela il y avait presque trente ans, mais ce sont des choses que l’on n’oublie pas et François gardait une haine farouche pour ces Prussiens, les « Boches » de 1914, et il l’inculqua à son petit-fils ; ce fut dans l’âme de cet enfant le début de ce patriotisme que Papy garda toute sa vie et dont il nourrit ses fils durant toute leur enfance. Une phrase inoubliable de l’un deux en est la preuve :
« Papa a eu sa guerre, nous, nous aurons la nôtre ! ».
Bon sang ne ment pas ! Alain prolongea de six mois son service militaire qui, de ce temps là, était d’un an, pour aller encadrer la Légion étrangère, qui manquait d’officiers. Et deux ans après, il était rappelé pour la guerre d’Algérie. Quant à François, faisant son service dans la Marine, il signa un engagement volontaire pour la guerre d’Indochine… Tel père, tel fils ! Malgré mon angoisse, comme j’étais fière d’eux !

Mais revenons à ce François B., ce grand-père que Maurice aimait tant. Il mourut quand Papy avait sept ans et ce fut un autre vide dans ce coeur d’enfant, car sa maman était partie avec « un autre », alors qu’il n’avait que quatre ans… Ce caractère jurassien, qui est plus ou moins l’apanage de tous les B., garçons et filles, caractère rude, mais avec un bon fond, est-il la cause de la dégradation de l’amour que se portaient les parents de Papy ? Ce Papy n’a donc, pour ainsi dire, pas eu de mère, et toute sa vie, cette souffrance resta gravée au fond de son coeur.

Après le départ de sa femme, Louis Billet, qui n’était pas encore à la retraite, ne pouvant garder avec lui à Paris ce fils qu’il adorait, et à qui il allait consacrer toute sa vie, pensa à son frère Elie, qui, lui, n’avait pas quitté la maison familiale de Montigny, sur la petite place du village. Elie et sa femme n’avaient pas d’enfant et acceptèrent avec joie de prendre chez eux, au bon air du Jura, cet enfant sans mère et un peu fragile. Papy fut élevé assez sévèrement, comme on élevait les enfants dans ce temps-là. Il allait à l’école communale de Montigny et souvent il me parlait de cette petite enfance joyeuse avec ses camarades, pour la plupart fils de fermier ; à la sortie de l’école il courait avec eux dans les prés, menant une vie saine comme on en a à la campagne. Sa tante, très pieuse, l’emmenait tous les dimanches à la messe et le bon curé, qui l’avait pris en affection, lui faisait servir la messe matinale en semaine. Que de fois ne m’a-t-il pas parlé de la « sacristine », en même temps bonne du curé, qui n’attendait comme lui, que la fin de la messe pour aller cueillir les champignons pleins de rosée, sortis dans la nuit. C’est à qui arriverait le premier sur les endroits bien connus d’eux.
« J’arrivais toujours le premier me disait Papy , car je courais plus vite qu’elle ! »
Comme on est marqué par son enfance ! Et puis il y avait le petit ruisseau où se cachaient encore des écrevisses ! Il est toujours là, mais vide…

La retraite de son père tomba dans ces années-là. Pour pouvoir reprendre son fils, il s’était remarié avec Zoé Vadans, un petit bout de femme peu sympathique. Je l’ai connue au début de notre mariage. Louis Billet, lui, était un grand et bel homme avec qui je m’entendais très bien. Une fois épousée, Zoé refusa de s’occuper du gosse et ce fut tant mieux pour lui !
Que serait devenu ce jeune descendant de paysans, si ce père, si fier de son fils, et malgré une pension assez restreinte, n’avait pas pris la courageuse décision de le mettre pensionnaire à l’âge de 9 ans au collège des Jésuites de Dôle. C’était un des meilleurs collèges de la région comtoise, où y étaient élevés les fils de la haute bourgeoisie et des fonctionnaires. En plus de la très bonne instruction donnée par les « bons Pères », Maurice reçut une éducation bien supérieure à celle qu’il aurait eue à Montigny.

Au début, il fut assez malheureux. Etant le plus jeune pensionnaire et le dernier de la file, il me racontait qu’en hiver, tous les matins, arrivaient dans sa cuvette tous les glaçons des cuvettes de ses camarades : seules les classes et le réfectoire étaient chauffés mais pas les dortoirs, ni les toilettes. Très fier déjà, il serrait les dents et se lavait comme il pouvait, en refoulant ses larmes. Il ne l’avait jamais oublié et, en me le racontant, faisait la comparaison entre ma jeunesse dorée de jeune bourgeoise, gâtée par ses parents et sa dure jeunesse de pensionnaire, ne voyant ce père si chéri, que tous les trois mois aux grandes vacances. Que de “pains secs”, me disait-il, avoir récoltés pour indiscipline et non pour son travail qui l’intéressait beaucoup. Un « grand », Jarlot, son aîné de trois ans, l’avait pris en affection et l’aidait chaque fois qu’il le pouvait. Leur affection dura jusqu’à leur mort, car ce « père Jarlot » que j’ai connu et reçu à Montaigu, est mort deux jours après Papy.

Le jeune Maurice était avide d’apprendre. Me croiriez-vous si je vous disais que son dictionnaire était son livre préféré qui lui apprit beaucoup de choses. A l’heure actuelle, quand je cherche un mot pour que n’apparaisse aucune faute dans ce que je vous écris !, je reste plongée dans mon dictionnaire pendant une heure, tant j’y découvre de choses intéressantes.
Huit années s’écoulèrent ainsi chez les Jésuites, partagées entre neuf mois d’études qui le passionnaient et trois mois de grandes et petites vacances près de son père qui avait acheté une maison à Villette-lès-Arbois, dont Alain doit se souvenir; il cultivait aussi une vigne sur la côte. »

Madeleine: les années en Espagne (1942-1950)

les souvenirs de Madeleine, XXeme siècle 2 Mots »

Mita_espagne
Suite des souvenirs de Madeleine

Comment vais-je pouvoir maintenant vous raconter chronologiquement nos vingt années passées en Espagne? 1942-1962…; Cela me semble impossible. Vous dirai-je que je m’en souviens moins que des années de ma jeunesse et même de celles de Thourotte.
La vie était d’ailleurs très régulière. Les enfants partaient en tramway le matin à neuf heures moins le quart avec leur Père pour aller au lycée à neuf heures. Je les regardais du haut de mon sixième étage par la fenêtre de la salle à manger. Que de fois François, toujours prêt le dernier, n’a-t-il pas failli rater le tramway!. En écrivant, il me semble encore voir la scène. Les enfants rentraient pour le déjeuner avant leur Père qui ne sortait de son bureau qu’à une heure et demi. Le déjeuner était donc à quatorze heures. Les enfants repartaient aussitôt, et ce mari qui avait une très lourde charge, vingt usines réparties dans toute l’Espagne, à gérer financièrement, faisait la sieste, cette sacro-sainte sieste indispensable dans ces pays chauds et où l’on se couchait très tard. En été d’ailleurs, il y avait déjà la journée continue: de huit heures à quatorze heures trente, car dès le mois de juin et tout l’été, les après-midi étaient étouffantes. J’avais du mal à garder une robe dans l’appartement et la nuit, un drap était plus que suffisant pour nous couvrir.
J’ai un souvenir très marqué de nos premières vacances de Pâques. C’était après la scarlatine de Chantal et il lui fallait l’air de la campagne pour se remettre. Maurice nous avait retenu dans la “sierra”” à la “Granja” dans l’hôtel “Candido” des chambres et nous passâmes là, tout près de Ségovie, une quinzaine fort agréable.
La “Granja” était, en plus petit bien sûr, le Versailles espagnol. Charles III n’ayant pas d’enfant, avait légué son trône à un petit fils de Louis XIV, un de ses arrière petits neveux, puisque Louis XIV avait épousé l’ Infante d’Espagne Marie-Thérèse, qui devint Philippe V d’Espagne à dix sept ans. Il avait été élevé à Versailles: il avait la nostalgie de ce magnifique château et de ces jardins où il avait passé toute son enfance. C’est donc lui qui fit construire le château de la “Granja” avec ses bassins, ses jets d’eau, ses bosquets, imitation modeste mais bien jolie des jardins de Versailles. le site était très boisé, très verdoyant et nous rappelait un peu la France et, la “sierra”, le Jura. Nous retrouvions notre pays qui nous manquait beaucoup.
Nous passâmes là quinze jours si agréables que nous décidâmes de louer une petite maison pour les vacances d’été. Nous la trouvâmes facilement et ce furent donc à la “Granja” nos premières grandes vacances espagnoles.
Nos amis Roldan, espagnols, nous facilitèrent bien des choses: que de promenades joyeuses, de pique-niques dans les montagnes près des cascades scintillantes au soleil. “Amparo” notre première bonne, était venue avec nous; ainsi, j’avais la vie facile. Elle nous accompagnait dans ces pique-niques.
Un jour nous étions bien installés en train de déjeuner, un bruit se fit entendre, de plus en plus fort et nous vîmes arriver au galop un troupeau de taureaux! Cette fois, et peut-être une des rares fois de ma vie, j’eus très peur. Dieu soit loué! J’ai eu le réflexe qu’il fallait. Un grand rocher creux était près de nous, abritant du soleil ceux qui le désiraient. J’y plaquais les quatre enfants: Amparo et moi, nous mîmes bravement devant eux. Nos coeurs battaient, mais nous ne bougions pas et ne parlions pas. Le troupeau passa au galop devant nous, ne nous envoyant que de la poussière! En derniers arrivèrent, à cheval, les deux hommes qui conduisaient le troupeau. Ils éclatèrent de rire en nous voyant tremblantes et recroquevillées sous notre rocher. “Si vous vous étiez sauvées, nous dirent- t- ils, les taureaux vous auraient piétinés!”. Bon à savoir, mais un peu tard, en tout cas pour le reste de notre vie. Vous croyez l’histoire finie?. Voilà la suite. Nous nous étions joyeusement remis à manger quand, ô épouvante! un seul taureau se profila à l’horizon. Il s’était perdu et cherchait à retrouver le troupeau. Cette fois, il allait nous voir et nous attaquer!Nouvelle cachette bien visible sous le rocher: il arriva tranquillement devant nous et, le croiriez vous? il eut une peur affreuse de ces inconnus et partit en galopant loin de nous qui avions cru notre dernière heure arrivée!!. Nous n’allâmes plus jamais aussi loin dans la montagne.
Voici un autre petit événement amusant que j’ai plaisir à vous raconter et qui pourra vous servir. A la Granja, nous allions cueillir des mûres: notre jardin de Thourotte nous manquait avec tous ses fruits dont j’avais fait tant de confiture. un jour où nous en avions cueilli beaucoup, je fus appelée par Papy à Madrid. Alain tout heureux me dit “C’est moi qui vais faire la gelée de mûres!”. Chaque fois que j’en faisais, il me regardait avec attention.
“- Combien de temps faut-il pour la cuire?.
- Un quart d’heure, une demi-heure; quand la goutte que l’on recueille sur une assiette est prise, c’est là que l’on sait que la gelée est faite”. Et je pars.
En revenant, je retrouve mon Tom, tout rouge, qui depuis près d’une heure, tournait cette gelée qui ne prenait pas!. tout déçu, il me céda volontiers la place et, ô merveille! quelques minutes après, la goûte gelait. Du coup, il fondit en larmes, sa fierté étant blessée.
“- Mais Grosse Bête, elle était presque faite quand je suis arrivée et c’est pourquoi je l’ai terminée aussi vite.
- Pourquoi cela a-t-il été si long?
- Parce qu’il a plu beaucoup ces derniers temps et les mûres étaient gorgées d’eau qu’il fallait faire évaporer”.
Avis à ceux qui me lisent. Ne demandez jamais: “Combien faudra-t-il de temps pour que la gelée de groseilles, framboises ou mûres prenne?”. Je réponds: “Tout dépend du temps qu’il a fait avant de les cueillir: si il a plu, c’est beaucoup plus long. En période de sécheresse et avec des fruits bien mûrs, la gelée peut prendre en cinq minutes”.
Revenons à notre vie madrilène après ces premières vacances espagnoles à la Granja. Les quatre enfants suivaient sérieusement les cours au Lycée français, trois tout du moins car François donnait du fil à retordre à ses professeurs et avait du mal à suivre.
Quant à nous, nous fîmes très vite connaissance des gens de la Compagnie de Saint-Gobain: les Peyrat, les Peyrar, les Colombani, les Fouilloux – ce dernier avait lui reçu son déménagement mais sa femme et ses enfants n’avaient pas encore leur ausweiss!-, les Bossu, lui français mais marié avec une espagnole. Le directeur général était monsieur de Bodinat accompagné, comme on aimait le dire, par ses trois Mousquetaires, Maurice pour les finances, Fouilloux pour la partie technique, Colombani pour les services administratifs.
Dans ces temps là, les hommes surtout les hommes d’affaires, sortaient entre eux déjeunaient ou dînaient avec leurs collègues espagnols dans les meilleurs restaurants. Les femmes espagnoles restaient à la maison et de ce fait, nous femmes françaises, n’étions jamais invitées: pour les nouvelles arrivées de France, cela leur semblait dur. d’autant plus que nous sûmes par une indiscrétion d’un de ces messieurs, que de charmantes danseuses espagnoles venaient parfois égayer la fin de ces dîners!. L’une d’elles un jour, s’était assise tout familièrement! sur les genoux du grand directeur de Paris!.
Vous me connaissez! et devez bien penser que dans mon coin, je rongeais un peu mon frein. Dans ce temps là, la femme allait à la messe, non seulement avec sa mantille sur les cheveux, mais avec des manches longues, des gants et des bas!. c’était la manière de respecter la Maison de Dieu….. Un enfant de choeur était assis par terre à la porte de l’église, surveillant les jambes des dames qui entraient, et signalait à un “bedeau” celles qui, en été surtout avec la grosse chaleur, n’avaient pas de bas!. Et celui-ci leur refusait l’entrée de l’église. A Ségovie, je n’eus pas le droit d’entrer dans la cathédrale car mes manches étaient trois-quarts!. J’avais pourtant des gants. On a peine à croire ce que j’écris d’il y a quarante ans. Les temps ont bien changé, en France d’ailleurs plus qu’en Espagne, où les femmes s’habillent encore très décemment pour aller à la messe.
Par contre, les Espagnoles ne portaient pas de chapeaux, alors qu’en France, c’était la grande mode et que j’avais apporté avec le déménagement, tous les miens. En visitant Tolède pour la première fois, avec Mme Fouilloux enfin arrivée, nous fûmes suivies par des gamins qui se moquaient bien fort de nos chapeaux. Depuis ce jour, nous les gardâmes pour les réceptions à l’Ambassade où c’était à qui exhiberait le chapeau le plus élégant.
Cette vie de colonie française à l’étranger est toujours une vie très plaisante mais aussi très superficielle. Toute occasion était bonne pour s’inviter à un cocktail avec moult “apéritivos”: olives noires et vertes, canapés, biscuits salés, champagne, jus de fruits, whisky, anis à l’eau sans oublier la délicieuse sangria espagnole dont nous ne manquons pas de nous régaler chaque été en France.
Quand les enfants sortaient du lycée à cinq heures et demi, je n’étais pas toujours à la maison, partie à un bridge de dames ou à un “thé de dames” où l’on papotait autour d’un goûter soigné. On était entraîné dans ce tourbillon et cela semblait tout naturel, puisqu’il y avait la bonne (la muchacha) pour garder les enfants…… Mon mari sortait du bureau vers sept ou huit heures du soir et en rentrant vers huit heures et demi, neuf heures, heure du dîner, je le trouvais souvent entrain de vérifier les devoirs ou faire réciter les leçons. C’était à moi d’accomplir cette tâche! Combien de fois ne me le suis-je pas reproché. Ma seule excuse, mais est elle valable: j’aimais, dans ma jeunesse, travailler à l’école; j’ai toujours fait mes devoirs toute seule et appris mes leçons comme une obligation toute naturelle. Jamais mes parents ne se sont occupés de moi à ce sujet, et je croyais qu’il devait en être ainsi. Hélas! vous qui me lisez, sachez que rien n’est meilleur pour un enfant qui rentre de classe, de crier “Maman, où es-tu?” et de la sentir là, pour lui, prête à lui donner son goûter et à s’intéresser à ses devoirs du soir….
J’anticipe un peu car dans les années 43, 44 et 45, la France subissait le poids de l’occupation et nous partagions ses angoisses. Pleins d’ arrogance, les Allemands défilaient souvent sur la “Castellana” (l’avenue des Champs Elysée pour Paris) et si l’on était assis à la terrasse d’un café, il fallait se lever à leur passage, eux les vainqueurs de tout l’Ouest européen. Moi, je ne me suis pas levée….. Je n’ai pas pu. Étant femme,l’incident ne fut sans doute pas trop remarqué et n’eut pas de conséquence.
Franco avait été avec Hitler d’une diplomatie remarquable. Il ne l’autorisa jamais à laisser les troupes allemandes traverser l’Espagne pour qu’elles puissent embarquer pour l’Algérie libre, elle, et qu’il voulait envahir. Franco arguait de sa neutralité pour entretenir de bons rapports avec lui et ne pas risquer d’être envahi!.
Jusqu’en 1945, date de la Victoire des alliés sur l’Allemagne, les enfants suivirent avec plus ou moins de succès, leurs études pour le baccalauréat, au lycée français de Madrid. Alain aimait les études et dans son boyau de chambre travaillait sérieusement. Monique qui couchait dans la chambre du fond avec son frère et sa soeur, n’était pas toujours tranquille pour faire ses devoirs. Quant à François, hélas!, il n’aimait guère les études et ma présence aurait été bien nécessaire pour l’aider. Notre petite Chantal elle travaillait aussi bien que possible, ressemblant en cela à son frère aîné, mais elle s’imprégnait petit à petit de l’ambiance espagnole de ses camarades de classe, ambiance de légèreté et de coquetterie.
Alain et Monique devinrent très vite chef scout et elle cheftaine. Ils étaient passionnés de leur responsabilité vis à vis de leur louveteaux et de leurs “jeannettes”, et ceux-ci leur rendaient bien leur affection. Presque tous les dimanches, ils partaient par le train à la “Sierra” emportant leur pique-nique et faisant faire des tas de jeux à leurs jeunes qui étaient ravis de ces dimanches si joyeux. Alain était un garçon si sérieux que nous avions toute confiance en lui et ne pensions jamais à aller le chercher le soir à l’arrivée du train en gare de la Moncloa, comme le faisaient tant de parents. Je vous raconte cela car, des années plus tard, il nous a avoué que malgré la tentation, il ne descendait pas au passage à niveau qui était en bas de la Moncloa et donc plus près de chez nous et qui l’aurait fait rentrer plus tôt dans la crainte…..et l’espoir que l’un de nous serait sur le quai de la gare à l’attendre……. Cet aveu m’a beaucoup bouleversée et culpabilisée, me rendant compte, ô combien trop tard, que nos enfants ont besoin à tout âge et quel que soit leur caractère, de nos gestes d’amour vis à vis d’eux. Et c’est dans le déroulement de leur vie ce qui leur restera le plus gravé……
A partir de maintenant, je vais vous raconter notre vie espagnole au fur et à mesure de mes souvenirs et non plus chronologiquement, car beaucoup de choses sont confuses dans ma tête et il me manque ma chère Monique à qui j’aurais pu demander aide.
Donc jusqu’en 1946, il nous fut impossible d’aller en vacances en France. Mon mari fut envoyé à plusieurs reprises en mission à Paris, avec bien sûr un “ausweiss”, permis de sortie allemand avec assurance de retour. Sauf une fois que je vous ai contée, tout se passait très bien et Papy était très heureux de pouvoir revoir mes parents et ses amis restés en France. Il pouvait constater que la vie était dure en France pour les civils et que nous avions bien de la chance d’avoir été mutés en Espagne. Nous avons échappé ainsi aux quatre années d’occupation de la France par les Allemands et aux cartes d’alimentation, les produits d’alimentation étant rationnés.
Les hivers à Madrid se succédaient de façon très régulière et sans histoire comme je vous l’ai déjà dit. Moi, je n’avais guère à me plaindre puisque j’eus toujours “una muchacha” petite bonne espagnole qui entretenait la maison, m’aidait à faire la cuisine pour sept. Je n’avais plus qu’à assurer le ravitaillement.
Je vais donc vous parler de nos vacances espagnoles de l’été.
En 1944, nous sommes allés à Suances avec les Fouilloux. Nous passions généralement deux mois et Papy restait un mois à Madrid avec la “muchacha” et venait nous rejoindre le deuxième mois. Nous étions sur la plage; un jour la rumeur se répandit que Paris venait d’être libéré et avec Janine Fouilloux, nous dansâmes une ronde endiablée sur le sable!. Hélas! nous dûmes déchanter le soir à la radio car c’était une fausse nouvelle et Paris ne fut libéré que quinze jours après.
Nous logions dans une petite maison que Papy nous avait loué et à la plage les enfants se faisaient vite des amis: moi, je sortais avec cette jeunesse et les recevais à la maison. C’était le bon temps!. La joie d’avoir ses enfants à soi, de rêver à leur avenir, le désir plein de réussites de tous ordres. En écrivant tout cela, j’ai l’impression de revivre ces beaux jours et quand je referme mon cahier, je me retrouve les mains vides… seule…. dans le silence de ma grande maison, les oiseaux s’étant envolés, ayant autre chose à faire que de s’occuper de leur vieille maman, mais disons le tout de suite, ne la délaissant certes pas.

Madeleine: les débuts à Madrid (1943-1948)

Famille Billet, les souvenirs de Madeleine, XXeme siècle 2 Mots »

Famille_46
Suite des souvenirs de Madeleine

Pour notre arrivée, la Compagnie de St-Gobain nous avait fait retenir pour un mois, trois jolies chambres à l’hôtel de Paris, qui faisait l’angle de la “Puerta del Sol”, une des plus belles places de Madrid, et de la “calle (rue) Alcala.
Les enfants entrèrent, comme prévu, au Lycée Français le premier Octobre, deux jours après notre arrivée et mon mari repris son poste au siège social de St-Gobain, calle Almagro. Tout s’était donc bien terminé et nous passâmes là un mois très agréable dans ce pays où tout était nouveau pour nous. Ayant fait quatre années d’Espagnol à Paris au moment de mes études, je n’eus pas trop de difficultés à me faire comprendre.

Quant aux quatre enfants, tout est facile à cet âge là. Ils apprirent vite la langue avec leurs camarades au Lycée Français, dont la grande majorité étaient des Espagnols. Car il était de bon ton dans les familles espagnoles, d’envoyer les enfants faire leurs études au “Lycée Français”.

Mais notre déménagement, parti depuis deux mois, n’était pas arrivé et nous sûmes que les camions étaient bloqués à la frontière: les Allemands ne leur permettaient pas de passer. Il nous fallut acheter quelques vêtements pour l’hiver qui approchait, entre autres deux beaux et bons manteaux pour les garçons. J’y fais allusion, car trois jours après, ils avaient disparu de l’armoire de leur chambre!!. La guerre civile venait de se terminer quelques mois auparavant et il y avait beaucoup de gens dans le besoin, sans compter les cartes de rationnement pour le pain et bien d’autres denrées de première nécessité.
Les manteaux avaient été volés!. Le directeur de l’hôtel, après bien des palabres et à cause de Saint-Gobain qui lui procurait de nombreux clients, nous les remboursa. Nous pûmes donc en racheter; ce premier incident me braqua un peu contre les Espagnols. Mais nous étions ensemble, tous les six, ne craignant plus rien, alors qu’en France, l’ occupation se faisait de plus en pus pénible. Tout était donc pour le mieux.

Dans les rues de Madrid, il y avait beaucoup de traces de la guerre civile, des maisons détruites dont on commençait à enlever les gravats, beaucoup de rues défoncées. Il nous fallut chercher un hôtel pour attendre notre déménagement et tous nos meubles. Je visitais un ou deux appartements que je n’eus même pas l’idée de louer à l’avance, croyant qu’il me serait facile d’en trouver un quand le déménagement arriverait.
Or, nous constatâmes que la Compagnie St-Gobain avait bien trompé mon mari en lui fixant son traitement en Espagne. Avec le change, cela paraissait plus qu’acceptable. Mais sur place,et avec quatre enfants à notre charge, il fallut nous restreindre; et ce furent deux grandes chambres communicantes à l’”Hosteria Espanola” près du lycée français, que nous trouvâmes pour nous loger pendant ……… six mois!! au prix de cent pesetas par jour pour nous six, repas compris. On croit rêver quand on compare ce prix à ceux d’aujourd’hui. Bien sûr, quarante sept ans ont passé depuis cette époque!.
Et finalement, nous ne gardons pas un si mauvais souvenir de cette “Hosteria Espanola” où les pensionnaires furent bien sympathiques avec nous. Nous y passâmes un Noël assez gai. La proximité du Lycée Français et d’ Almagro facilitait bien les choses.

En février, Chantal déclara une forte scarlatine et nous eûmes la chance qu’on veuille bien nous garder. Elle resta un mois enfermée, très bien soignée par le docteur Romero et sa Maman, comme infirmière. Et le Ciel voulut bien que personne de nous cinq ne l’attrapa.
Le premier jour où elle revint dans la salle à manger, tous les pensionnaires avait mis sur notre table pleins de cadeaux pour notre convalescente. C’était vraiment très touchant.

Mon mari fit des tas de démarches pour que nos camions de déménagement, toujours bloqués à la frontière, soient dédouanés. Enfin, grâce aux interventions de Saint-Gobain, nos meubles et nos vêtements nous arrivèrent à Pâques. Je m’étais remise à chercher des appartements; mais hélas, avec toutes les reconstructions non terminées, je ne trouvais rien. Finalement, pressés par l’arrivée des camions, nous louâmes au 64 de la rue Princesa, tout près de la place de la Moncloa, si abîmée par la guerre, au sixième étage d’une maison retapée, un affreux appartement de sept pièces dont trois borgnes, c’est à dire: deux sans fenêtres et deux donnant dans une cour intérieure très sombre. Nous dûmes couper en trois le buffet de salle à manger pour qu’il puisse tenir dans la si petite pièce; le salon n’avait pas de fenêtre, pas plus que la cuisine et la chambre de bonne, car bonne il fallait avoir!. Ces deux dernières pièces donnaient sur une véranda vitrée. Tous les appartements espagnols ont en bout généralement, une chambre de bonne avec son cabinet de toilette et son w.c. particulier. Nous installâmes petit à petit toutes nos malles et ô joie! rien ne manquait. Les filles avaient leur chambre et François couchait avec elles. Alain avait sa toute petite chambre sur la cour intérieure, comme la notre, heureusement plus grande.

Nous passâmes dix ans dans cet inconfort, mais on s’habitue à tout. Et puis, au sixième, on a tout de même plus de soleil et un peu de vue sur la “Sierra”, les montagnes enneigées, à 50 kms de Madrid. Ce qui me vexait le plus, c’était de voir les beaux appartements des gens de Saint-Gobain ou de la colonie française chez qui nous étions invités et qui étaient à Madrid depuis des années. Nous avions l’air de parents pauvres! et c’est cela qui pendant longtemps, ne me fit pas apprécier l’Espagne.

Comme je vous l’ai dit la maison avait été reconstruite avec des matériaux de maisons détruites et un soir que nous rentrions d’un dîner, en allumant l’ électricité, nous vîmes des dizaines de cafards noirs qui se sauvaient. C’ était dans la galerie vitrée et ils devaient monter par les tuyaux. En ai-je écrasé, de ces cafards avec ma chaussure à la main! pendant que les enfants n’osaient pas rentrer dans leur chambre!. Avant de partir pour nos premières vacances, nous appelâmes le service de désinfection qui se chargea de faire disparaître ces affreuses bêtes!

Madeleine: 1942 le départ en Espagne

les souvenirs de Madeleine, XXeme siècle Pas un mot »

Mita42
Suite des souvenirs de Madeleine

Avant que la guerre n’éclate, mon mari avait posé sa candidature pour partir comme directeur de comptabilité à l’étranger. Il en avait assez de la vie monotone de Thourotte et désirait un avancement dans sa situation. Après moult hésitations, ce fut l’Espagne qu’on lui proposa. Il accepta avec joie. La prédiction de mon père se réalisait. « Un jour, peut être, ton futur mari ira en Espagne ».
En octobre 41, il partit un mois à Madrid pour se mettre au courant de ses futures responsabilités.

En Juillet 1942, il partit définitivement et nous restâmes à Thourotte où Maurice nous envoya deux grands camions de déménagement de Madrid pour y loger tout ce que contenait ce pavillon, où nous avions vécu heureux dix sept ans et où étaient nés nos quatre enfants….
L’an dernier, en 1987, je suis allé le revoir…. avec nos amis Cousin et Chantal et sa famille, donc 45 ans après…. Arrêtés devant « notre maison », le coeur très ému, nous ne bougions pas de l’auto. Alors la porte s’ouvrit et une jeune femme très aimable nous demanda si nous ne cherchions pas quelque chose:
« — Oui, Madame, mes souvenirs…! C’est là que sont nés mes quatre enfants ».
Elle hésita, rentra consulter son mari et revint nous dire:
« —Je vous en prie, entrez donc ».
Et nous franchîmes le seuil; mais à l’intérieur, il n’y avait plus l’âme de notre jeunesse…. Tout était changé, étranger, indifférent…
N’allez pas, enfants, des années après rechercher des souvenirs merveilleux de vos jeunes années dans les endroits où vous les avez vécus; cherchez les dans votre coeur, en fermant les yeux; c’est là qu’ils sont vivants, et gardez-les comme des trésors inestimables.
Après cette digression, revenons à l’été 42. La maison vidée, deux valises chacun en mains, nous partîmes, la maman et ses quatre enfants, vers une vie nouvelle, vers ces « Châteaux en Espagne » qui nous semblaient devoir être merveilleux. Nous allions quitter la France qui était sous une « Occupation Allemande » pas encore très dure, ne nous doutant pas, certes, que nous allions échapper à trois années très pénible pour les Français. Qui sait si mon mari, si fier de la Victoire de 14-18, aurait su se taire, se plier devant les « Vainqueurs » et ne serait pas entré dans la Résistance?.
Pour aller retrouver « notre Capitaine » devenu Directeur Financier des 20 usines que possédait St Gobain en Espagne (Siège social à Madrid), il nous fallait attendre « l’ausweiss », le permis de sortie de France que devaient nous octroyer les Allemands; et pour ce, aller le plus près possible de la frontière espagnole, pour la passer aussitôt car la rentrée des classes au Lycée Français de Madrid était le premier octobre et nous étions le 15 septembre. Mon mari tenait beaucoup à ce que les enfants y soient.
Quarante sept ans ont passé depuis ces événements et je ne me rappelle plus très bien comment tous les cinq et nos valises, sommes arrivés à bon port à Cusset, près de Vichy, où la Compagnie de St Gobain avait transplanté son Siège Social lors de l’avance allemande sur Paris et y était restée pour être, pas bien longtemps d’ailleurs, en zone libre.
Je fus bien reçue entre autres par la famille Goulley avec qui nous correspondons toujours. Monsieur Goulley a sûrement plus de 90 ans.
De Thourotte, avant de partir, j’avais écrit à mon cousin Jacques Ancelet qui travaillait à Caussade (Tarn et Garonne) pour lui demander de nous trouver dans la région un petit hôtel sympathique pour y attendre avec les quatre enfants, le départ en Espagne.
Partis de Cusset à vingt deux heures par le train bien sûr, nous apercevions à 9h20 Jacques sur le quai de Caussade. Nous étions sauvés et dans des mains fraternelles sur lesquelles nous pouvions nous appuyer. Et, ô miracle, poussée par le Ciel sûrement, je viens de retrouver de vieilles lettres que je voulais brûler et suis juste tombée sur le récit que je faisais à mon mari de notre arrivée à Saint Antonin où Jacques nous avait trouvé un hôtel. Elle commençait ainsi: Vendredi 18 Septembre 1942 “Nous voici installés sur le mol oreiller que Jacques nous a trouvé et celui-ci est encore mieux que le meilleur que nous pouvions rêver. La descente sur St-Antonin après 45 kilomètres de car depuis Montauban, nous a fait pousser un cri de surprise: absolument un paysage du Jura!. L’Aveyron s’est creusé un lit entre deux roches, et St-Antonin est au fond de la vallée avec ses vieux toits rouges lavés, et ses petites rues étroites. J’abrège pour vous dire que nous ne pouvions mieux tomber comme hôtel, que les repas étaient excellents, car n’étant plus en zone occupée, il n’y avait plus de restrictions.
Dés le Dimanche 20, Jacques venait nous chercher à la sortie de la messe pour déjeuner avec nous, et nous faire visiter les alentours, dont une grotte pleine de chauves-souris. Bien sûr, j’ai voulu en toucher une et la sensation des poils sur ce petit corps chaud me reste vivace et ma main s’en souvient encore!.
Comment aurions-nous pu penser que cet agréable dimanche passé en compagnie de notre cher Jacques qui avait conquis les enfants, était la dernière fois que nous le voyions… Nous ne savions pas qu’il faisait partie de la Résistance de cette région. Repéré ou dénoncé, il fut envoyé aux camps de la mort, Dorat puis Buchenwald.
Pendant ses deux années de captivité, il fut le réconfort, dans ces camps, de ses camarades prisonniers. Il organisait des conférences, des réunions, des cours, lui si instruit. Bien que fort et solide, les privations infligées aux prisonniers, ruinèrent sa santé. A la fin, ses jambes étaient pleines d’ulcères; il avait perdu ses dents et ses cheveux autrefois si abondants. Quand les Américains approchèrent de son camp, les Allemands évacuèrent, à pied, tous les prisonniers. Le long des routes, ceux qui n’en pouvait plus tombaient. Un S.S. leur brûlait la cervelle. C’est ce qui arriva à notre pauvre Jacques. Trois fois, ses camarades le ramassèrent et le portèrent, eux qui étaient eux-mêmes si faibles.
« Laissez-moi! Partez! »
Et le S.S. l’acheva devant ses camarades bouleversés.
Nous savons tous ces détails par le Père d’un de ses camarades, tué lui-même par un S.S.. Ce père avait pu savoir où son fils avait été enterré. En allant sur sa tombe pour rapatrier les restes de son fils, il remarqua sur la tombe voisine une plaque d’identité « Jacques Ancelet ». Il fit des recherches et la rapporta à l’Oncle Gabriel, son père, qui tous les jours, la guerre finie, attendait le retour de son fils. Lui aussi alla reconnaître les pauvres restes, et quand il les rapatria, il y eut une très belle cérémonie aux Invalides à laquelle ceux de ses camarades « qui étaient revenus » assistèrent avec l’émotion que vous devinez. C’est par eux que nous eûmes ces détails.
Je me suis laissée encore une fois emportée par les souvenirs qui me tenaient à coeur, et que je risquais de ne plus avoir l’occasion de raconter.
Nous sommes donc toujours à St-Antonin, le 20 septembre 1942. La semaine se serait écoulée très agréablement si l’inquiétude de ne pas voir arriver « l’ausweiss” ne me tourmentait pas chaque jour un peu plus. Nous devions aller passer le dimanche 27 à Caussade, chez Jacques; mais le samedi, me rendant très tôt à la poste pour réclamer une fois de plus, j’eus la joie de recevoir le fameux permis arrivé la veille au soir.
Un coup de téléphone à Jacques, désolé lui, pour le prévenir de notre départ, les bagages faits à toute allure et nous filions en taxi vers la gare pour prendre le train de nuit, ayant à peine le temps d’admirer un magnifique coucher de soleil illuminant les Pyrénées qui se détachaient à l’horizon…
Adieu la France!. Adieu notre Patrie toute verdoyante que nous n’allions plus revoir avant quatre ans.

C’est à Canfranc, à la frontière espagnole, que mon mari nous attendait. Les Espagnol s, pendant cette guerre, étaient les alliés des Allemands et les passages de la frontière Espagne-France et vice-versa étaient très surveillés, car beaucoup de Français s’échappaient pour aller rejoindre l’Algérie qui n’avait pas été envahie. Aussi, mon mari nous avait écrit de ne pas aller vers lui à la frontière quand nous le verrions, avant que les douaniers aient vérifié nos passeports et « l’ausweiss” si précieux. Mais notre “bout de choux” de sept ans, qui avait déjà tant souffert en 1940 de l’absence de son Papa et qui ne l’avait pas vu depuis plusieurs mois, après une hésitation et malgré mes appels, quitta ma main et courut de l’autre côté du quai se jeter dans les bras du Papa chéri, suivi bien sûr aussitôt par les trois autres enfants. La scène avait été si spontanée et si touchante, que les douaniers la regardèrent un peu émus, et ne firent aucune remarque désobligeante. Ils comprirent bien que aucun des enfants ne devait avoir un papier, un message compromettant à glisser à celui qui les attendait, ce pourquoi le passage de la frontière était si sévèrement surveillé.
Que la France nous avait paru belle en cet automne!
Le tunnel dépassé, l’Espagne aride, brûlée par le soleil de l’été, sans arbres, sans verdure, défila devant nos yeux, des fenêtres du train qui nous emportait vers notre nouvelle vie, à Madrid. J’eus un très gros serrement de coeur….. . Plus tard, je me pris à aimer ces paysages ocres, dépouillés, sévères, mais souvent grandioses. Mais au début, l’Espagne était vraiment trop différente de notre douce France.

Arbre généalogique de Madeleine

Madeleine (1939-1940)

les souvenirs de Madeleine, XXeme siècle Pas un mot »

Suite des souvenirs de Madeleine

Mita_1940

Nous y voici à cette année qui vit le début d’une terrible guerre qui devait durer presque 5 ans et faire tant de morts. Un souvenir qui reste gravé dans ma mémoire : celui du jour où, de Compiègne où était sa garnison, Maurice vint nous dire au revoir, car il partait « sur le front » près de la frontière de Belgique que les Allemands avaient traversée. Après nous avoir embrassés avec toute l’émotion qui serrait tous nos coeurs, et caressé notre petit chien « Samba », un bouledogue nain auquel nous étions très attachés, il se rendit compte qu’il n’avait plus assez d’essence et alla en chercher au village. Il était obligé de repasser devant la maison et nous l’attendions tous. Sans doute pour ne pas recommencer de nouvelles effusions, il passa en trombe… et je n’eus que le temps de tenir les enfants. Mais Samba, qui connaissait si bien l’auto de son maître, se précipita pour lui faire fête et fut tué sur le coup… La douleur des enfants fut immense et ils lui firent des funérailles somptueuses ! Il repose au bout de la grille avec 4 bouquets de buis et des fleurs.
Maurice partit donc avec le 67 ème régiment d’infanterie dans les Ardennes. Le temps fut exécrable pendant ces mois de novembre et décembre. Ce fut d’ailleurs « la drôle de guerre ». Les Allemands, comme les Français, se terraient dans leurs tranchées et il n’y avait aucune attaque. Ayant su le village où se trouvait mon mari, je partis avec les quatre enfants en auto pour le retrouver. Hélas ! Son régiment avait changé de place et leurs remplaçants, ahuris de me voir si près des lignes ennemies, me dirent de repartir au plus vite. Je ne fus pas découragée pour autant. Un de nos voisins, en permission à Thourotte, m’ayant dit qu’il avait vu mon mari dans le petit village près de celui où il campait, je partis de nuit pour ne pas risquer d’être arrêtée, au volant de ma voiture, en suivant la sienne. Je vous assure que je serrais les dents, car il conduisait très vite. Arrivée à terme, j’appris que mon mari était parti quelques heures avant, prétextant d’aller chercher à Compiègne « la clique » (clairons et tambours) qui y était restée, pour venir nous voir. Nous nous étions sûrement croisés dans la nuit donc en sens inverse. Je trouvai très touchant ce désir, le même jour, de courir l’un vers l’autre. Je récidivai une fois encore en février, mais cette fois en confiant les quatre enfants aux voisins et en partant avec trois femmes d’officiers dont une emmenait son bébé qu’elle allaitait ! Drôle de guerre qui allait bientôt se terminer ou plutôt commencer, par l’attaque foudroyante des Allemands.
En mars le Maurice était venu huit jours en permission. Le surlendemain de son départ, il réapparaissait à Thourotte… « Que se passe-t-il ? » Rien. Laisse-moi ! » Et il s’enferma dans sa chambre et je l’entendis pleurer pendant des heures… C’est bouleversant les sanglots d’un homme, surtout si courageux. Voilà ce qu’il s’était passé ! Pendant son absence, le Colonel avait vérifié le « curriculum vitae » de ses officiers et s’était aperçu d’abord de l’âge du Maurice et du fait qu’il avait 4 enfants. Il ne devait donc plus être dans l’active, mais dans la territoriale. Et il le muta aussitôt, au grand chagrin de ses lieutenants, entre autres Cousin, de Coulanges, qui s’étaient très attachés à lui. Ayant fait la guerre de 14 et étant d’ailleurs le seul, il savait leur donner sur le terrain des conseils pertinents… Maurice était fou de chagrin d’avoir quitté son régiment qu’il aimait tant. « Je suis un vieux. Je ne vaux plus rien » répétait-il, blessé profondément dans son orgueil. Il partit à Beauvais où il avait été nommé et mena la vie dure à ses hommes qui coulaient une vie douce, puisqu’on ne se serait pas cru en guerre. Mais lui, prévoyait qu’un jour elle se déclencherait et voulait les préparer à se défendre.
Et en effet, en mai, les Allemands attaquèrent et avancèrent à une vitesse foudroyante. Maurice passait souvent nous voir quand il faisait l’inspection de ses postes. Ce jour de fin mai, très soucieux, il me demanda s’il n’était pas temps que je parte comme convenu en Bretagne chez ma cousine Lucienne qui y avait une grande demeure. Je refusai : « Pas encore… » Mais à midi, Alain m’appelait : « Maman, Maman ! un avion allemand ! » Je le vois encore avec ce tireur, le fusil mitrailleur braqué sur nous ! En fait il allait bombarder la gare. Je compris le danger et me mis aussitôt à remplir l’auto avec les draps le linge, l’argenterie, les vêtements, les couvertures, les bibelots que j’aimais. A tel point qu’il y avait juste la place devant, pour 3 enfants et derrière sur tout le linge amoncelé, pour le 4 ème, François, qui ne pouvait que s’étendre ! Et quand Maurice repassa à cinq heures, j’étais toute prête à le suivre, protégée par sa voiture militaire, qui nous ouvrait le passage car le grand exode avait commencé ! Nous passâmes grâce à lui, les ponts sur la Seine, où il y avait des queues de voitures, pleines à craquer comme la nôtre qui attendaient leur tour. Il nous laissa de l’autre côté du pont, nous embrassa avec ferveur et repartit sur Beauvais où était son unité. Et bravement, sans hésitation ni peur, je continuai le voyage jusqu’au « Port Blanc », près de Tréguier en Bretagne.

Nous y fûmes très bien reçus par ma cousine Lucienne qui, inquiète de la ruée des Allemands, nous attendait un peu. Nous nous installâmes d’abord dans une maison de location ; un matin Lucienne reçut une lettre de son mari lui disant de quitter immédiatement la Bretagne dont les Allemands approchaient et de venir le rejoindre en Auvergne. Elle me proposa de partir tous dans ma voiture et d’abandonner tout ce que contenait nos maisons. Je refusai net. Je n’avais pas sauvé linge, argenterie, etc. pour le perdre définitivement. Lucienne partit donc avec ses deux enfants par le train après nous avoir installés chez elle pour garder sa maison. En fait, elle n’arriva jamais à rejoindre son mari. Deux jours après, arrivait avec trois jeunes enfants, une amie de Lucienne Mme Bolgert qui, elle aussi venait se réfugier chez elle. La maison était assez grande pour nous accueillir tous. Nous passâmes ainsi quinze jours qui auraient été agréables si les nouvelles de l’avance allemande ne nous bouleversaient pas tant.
J’étais sans nouvelles du Maurice qui, lui aussi, avait dû se replier avec ses hommes de Beauvais à Bordeaux avant que l’on fasse – sauter pour rien, hélas ! – les ponts sur la Seine. Un midi mes « diables » d’enfants étaient, par extraordinaire, tous assis à table, silencieux, devant le couvert parfaitement mis. Je flairai quelque chose d’inhabituel. Je m’assis, pris ma serviette et dessous… il y avait enfin une lettre de mon cher mari. Je me rappelle encore avec émotions mon cri « Je ne suis pas veuve ! » Ils avaient pu passer les ponts, ses hommes à bicyclette, juste avant qu’ils ne sautent et, près de Bordeaux, leur tâche était de défendre « le front de mer de la Gironde » et de tirer sur tout bateau qui quittait la France pour rejoindre De Gaulle en Angleterre. Bien entendu, ils se gardaient bien de tirer sur ces bateaux !
Tout se bouscule dans ma mémoire – cela se passait il y a 48 ans ! – et j’ai oublié de dire que, devant une fenêtre grande ouverte des voisins, j’avais entendu l’appel pathétique du Général de Gaulle ,disant bien fort : « Nous avons perdu une bataille mais nous n’avons pas perdu la guerre ! Venez me rejoindre ».
La même radio nous apprit presque en même temps par la voix de Pétain, l’armistice demandé aux Allemands : « Non ! Non ! » fut mon cri. Désespoir et honte ! Où étaient « les poilus » de 14-18 qui avaient si bien pu défendre leurs pays ? A part quelques unités, dont le 67 ème, qui ont tenu bon et se sont fait encercler plutôt que de se rendre. Prisonniers, ils l’ont été pendant 5 ans, ce à quoi mon mari avait échappé en étant nommé dans la territoriale.
Et ce fut l’arrivée au Port Blanc des Allemands. Terrorisés, nous nous cloîtrâmes dans la maison pendant deux jours. Sans raison puisqu’ils avaient l’ordre d’être très aimables avec les populations et le lendemain organisaient un bal où ils invitaient toutes les jeunes filles du village à venir danser avec eux !!
Il fallut bien sortir pour le ravitaillement et croiser les Allemands dans les rues… Ma petite bonne femme de cinq ans, Chantal, m’accompagnait. Voilà que dans la boutique où nous étions, entrent deux Allemands. Je n’avais qu’une hâte, c’était de sortir ! Ils regardèrent avec un sourire cette petite fille qui devait leur rappeler leurs enfants et lui offrirent des bonbons. Je n’eus pas besoin de lui dire de refuser. Les deux mains derrière le dos, elle dit « Non ! » d’un signe, de tête et aussitôt sortie de la boutique, elle me dit d’un ton sérieux, en me regardant bien pour savoir si elle ne se trompait pas : « C’est à cause d’eux, n’est-ce pas, que mon Papa, nous a quittés ? « Ce Papa qu’elle adorait et dont l’absence la faisait souffrir plus que je ne le croyais ».
Les Allemands ordonnèrent aux « évacués » de rentrer chez eux et Mme Bolgert qui avait fait le plein d’essence avant qu’il n’y en ai plus que pour les Allemands, partit la première avec ses enfants que les miens virent s’en aller avec beaucoup de chagrin. Lucienne revint et j’espérais que Maurice, démobilisé allait venir nous chercher. Mais il m’écrivit qu’il lui fallait nettoyer et remettre en ordre la maison où tant de réfugiés avaient couché et pillé.
Je partis donc avec les enfants, tout mon chargement et en plus un coq et deux poules, que mon mari m’avait dit d’acheter pour remonter le poulailler, vide bien sûr. Les pigeons, eux, étaient morts de faim après notre départ, car j’avais oublié d’ouvrir leur volière ; mon mari m’en voulut beaucoup. Je n’avais que 10 litres d’essence pour traverser la France de la Bretagne à Compiègne. Comme me l’avait prédit Maurice : « Une femme avec quatre enfants sera plus dépannée que si le mari est avec eux. « Ce fut exact. Tantôt la Kommandantur m’en donna 10 litres et le Maire 20 … plus loin, en panne, ce fut un camion qui tout en me disant que j’étais folle de courir les routes ainsi ; me céda 10 litres du précieux liquide. J’arrivai à Mantes et là les Allemands avaient installé une pompe à essence pour ravitailler les réfugiés qui rentraient. Et le brave territorial allemand qui la tenait, me fit le plein. J’étais sauvée : je pouvais aller jusqu’à Thourotte. Nous passâmes par Beauvais qui était en grande partie en ruines… C’était poignant. Seule la cathédrale presque indemne se dressait au milieu des maisons démolies : Dieu n’avait pas voulu qu’un tel joyau élevé en son honneur par les merveilleux artistes du moyen âge, ne continue pas à célébrer sa gloire… Nous fîmes trois fois le tour de la place pour bien graver ce spectacle en nous, et prîmes la direction de Thourotte, là où nous attendaient notre cher Capitaine et notre foyer retrouvé.
C’est sur le chemin de la gare que nous retrouvâmes notre « Papy ». Il pensait que n’étant pas encore arrivés, nous avions peut-être été obligés de prendre le train ! Jamais ! Abandonner le précieux chargement ! Les effusions furent très émouvantes et je racontai toutes les difficultés que j’avais rencontrées en chemin.
Et dès le lendemain, la vie quotidienne reprit son rythme habituel. Il fallait renouer avec le passé et oublier que les Allemands occupaient la France. D’ailleurs dans notre petit village, on ne les voyait guère.
Ayant une chambre d’amis libre, une fois seulement elle fut réquisitionnée pour loger un officier allemand.

Madeleine: 1936-1939

les souvenirs de Madeleine, XXeme siècle Pas un mot »

Suite des souvenirs de Madeleine

Sans_titre_0_1J’en suis à l’année 1935 et jusqu’à l’année 1988 où j’écris ce livre, il s’est passé mille choses que, emportée par mon récit, j’ai hâte de vous conter.
Je vais commencer par un souvenir très bouleversant que je garde gravé en ma mémoire.
Mon cher mari, s’était inscrit aussitôt arrivé à Thourotte, aux « Officiers de Réserve » de Compiègne. Ce soir-là, après la réunion, il devait y avoir un dîner et il m’avait dit de me coucher sans l’attendre. Or, il y avait un brouillard épais, comme nous en avions souvent, ce qui rendait le retour de nuit encore plus difficile : dix heures et demi, onze heures, onze heures et demi, toujours pas de bruit d’auto et angoissée, je n’arrivais pas à dormir. Minuit, enfin mon mari arrive mais, sort de l’auto, un homme hagard, parlant avec fièvre de choses incompréhensibles d’abord, mais dont je réalisai vite la signification, et que le brouillard avait fait germer dans la tête de celui qui n’avait jamais pu oublier ses souffrances de la guerre de 14…
« Je suis aveugle ! Je suis aveugle ! Elle est là la guerre ! Elle arrive, je la sens ». En 1915, il avait été gazé et était resté quarante huit heures, aveugle, à l’hôpital, sans savoir s’il recouvrirait la vue… Il continua à délirer pendant 1/4 d’heure et j’essayais de le calmer bouleversée, par l’émotion. Mais comme vous le devinez, c’était un pressentiment, nourri par les bruits qui couraient sur l’Allemagne nazie ! Et le lendemain matin, en se réveillant, il me dit, cette fois calmement : « Il faut que tu apprennes à conduire. Tu devras bientôt sauver tes enfants quand il y aura la guerre et fuir avec eux puisque nous ne sommes pas, très loin de la frontière ». Je restai abasourdie, mais au fond très heureuse d’apprendre à conduire. Je pris des leçons avec Mme Allaud, la femme du garagiste de Thourotte et j’eus assez vite mon permis. Dans ce temps-là, c’était moins difficile que maintenant et il y avait moins de signaux à apprendre ! Mais soyez sûrs que c’était le « Maître » qui conduisait pour aller à Compiègne ! D’ailleurs Chantal, notre adorable petite bonne femme de quatre ans qui guettait toujours l’arrivée du bureau de son cher Papa, nous avertissait de son arrivée par ce cri de joie : « Voilà la « totopapa ». Ce qui montrait bien que « les deux » n’étaient qu’un seul être !!
J’ai oublié de vous dire que la première année de notre mariage, mon jeune mari m’offrit pour mes étrennes… un piano, pour que je puisse continuer à jouer. Dans ce temps-là, j’étais assez bonne. Du temps de nos fiançailles, Maurice m’avait demandé de lui jouer ce qui me plaisait. Je lui ai joué « la Pathétique » de Beethoven. En écrivant ces lignes mon coeur bat presque et je suis toute émue… Jamais je n’ai si bien joué « la Pathétique », avec une fougue et une passion qui dévoilaient, à celui qui allait passer sa vie avec moi… mon caractère ! C’est d’ailleurs ce qu’il me dit lorsque j’eus fini. « Maintenant je vous connais mieux » « Le Pôvre ! » S’il désira une femme douce, il savait qu’il n’en aurait pas une ! Mais heureusement, il désirait une femme ayant du caractère ! Il a été servi !
Après le piano, au printemps 1926 nous eûmes notre première voiture. Quelle joie et quelle fierté ! Peu de gens avaient une auto à ce moment-là. Nous choisîmes la plus petite des Peugeot, mais « fermée » et non décapotable ce qui pourtant aurait été moins cher. Je me demande d’ailleurs comment Maurice avait pu réunir tout cet argent pour l’achat. Sans doute s’est-il fait aider par son père qui ne savait rien lui refuser ; et puis tous les trimestres, mon père me donnait 3 000 F qui constituait ma dot… Mais, cela ne dura pas longtemps : deux ans environ. Les gens de Thourotte, jaloux de nous voir déjà une auto et qui plus est, fermée, l’avaient surnommée : « La Boîte à Savon ! » Ce qui nous avait bien amusés.
Ces années d’avant la guerre de 40 furent, pour les Français, des années faciles et joyeuses. Il n’y avait pas de chômage ; tout le monde vivait bien ! A ma femme de ménage du début, avait succédé, avec l’arrivée des enfants, une petite bonne qui restait six mois, parfois deux et même trois ans. Cela me permettait d’aller à Compiègne jouer au bridge. C’est à ce moment-là que nous fréquentions beaucoup les Vernet, dont la femme qui a 96 ans à l’heure où j’écris, devint la marraine de Chantal, tant nous avions de l’amitié pour elle. Amitié qui dure toujours, mais pour la première fois en cette année 1988, voici 3 mois qu’elle ne m’a pas écrit. A mon âge, on voit disparaître, petit à petit, tous ceux dont je parle dans ce livre et on a l’impression de « survivre »…
Il y avait à Compiègne beaucoup de banquets ; j’allais aux courses… en robe longue, ma chère ! Je jouais et je gagnais car le Préfet m’avait donné une bonne indication. Comme la vie était heureuse.
Nous fréquentâmes beaucoup le Procureur de la République, M. Morel et sa femme, une très jolie femme, il faut le dire. Et c’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que je n’étais pas coquette ; j’étais une bonne petite bourgeoise, habillée, bien mais simplement et pas maquillée. Et je m’aperçus que mon cher mari avait un penchant pour les femmes bien « arrangées ». Je compris vite la leçon et je partis à Paris, m’acheter un petit ensemble « très coquin », me fis épiler les sourcils, masser le visage, et me mis du rose aux joues ! Tout cela vous semble naturel à l’heure actuelle, mais dans ce temps-là, la femme « honnête » était très peu maquillée. Pour vous faire rire, je vais vous raconter une petite histoire. Je retrouvais Maurice souvent, à Compiègne, au café à côté de l’Hôtel de Ville, avec ses compagnons officiers de réserve, eux aussi ! J’avais, en deux mois, tant changé d’allure que lorsque Maurice me présenta à un de ses amis : « Ma femme ! », qui ne me connaissait pas, il éclata de rire et répondit : « Ta poule, tu veux dire !! » Devant les regards foudroyants des autres amis qui savaient pourquoi j’étais devenue si coquette, il s’excusa tout penaud et nous devînmes très bons amis. Mais le plus curieux et qui marque bien une époque, c’est que mon cher mari était très fier… du compliment (si on peut appeler cela ainsi) qu’on m’avait fait !
Revenons à l’année 1938.
Sentant la guerre venir, Maurice nous avait loué une petite maison en Auvergne pour fuir dès que la guerre se déclarerait. Ce qui arriva à notre retour des vacances que nous avions passées à Clairvaux, car tous les étés nous venions dans le Jura. Maurice fut mobilisé aussitôt malgré son âge et ses 4 enfants, dans l’active. On espérait bien que ce serait une fausse alerte – et ce le fut – ; mais Maurice voulut que je parte en Auvergne, craignant une guerre éclair de la part des Allemands.
Je me vois arrivant au Pont de Compiègne et rencontrant le Capitaine St-Etienne, un de nos meilleurs amis « Ou allez-vous avec vos enfants et tout ce chargement ? – En Auvergne – Restez donc, ou ne partez pas loin ; la guerre ne durera pas. » Et c’est ainsi que je changeai de route et partis pour… Onival. J’étais toute heureuse mais mes parents l’étaient moins, car leur fille et quatre petits-enfants, c’était une lourde tâche pour eux qui avaient 65 ans et vivaient bien tranquillement.
Le pacte de Munich arrêta la guerre et Maurice revint me chercher à Onival, absolument furieux que je ne sois pas allée dans la petite maison qu’il avait louée et qu’il avait dut payer… pour rien !
Puis-je faire encore un retour en arrière avant d’attaquer la guerre de 40.
Chaque année nous allions quelques jours à Onival, rechercher les enfants, par exemple après mes maternités. Mais les quinze jours, à notre grande joie, les trois semaines que la société de St-Gobain donnait annuellement à Maurice dans ce temps-là (où sont les 5 semaines de maintenant ?) nous allions les passer dans le Jura chez mon beau père d’abord puis, après sa mort, à l’hôtel. Cher beau père au coeur d’or qui adorait son fils et ses petits-enfants, les garçons surtout, ces petits qui allaient continuer le nom des B… !! Comme les hommes tiennent à leur descendance ! Surtout que des enfants de François, Elie n’avait pas eu d’enfant ; Marc avait perdu un fils d’un accident de moto et son frère Georges, parrain de Chantal, n’avait pas eu d’enfants ; restait Louis Billet, qui n’avait eu qu’un fils, trésor familial rescapé de la guerre de 14, mon cher mari Maurice. Aussi chaque naissance était accueillie par mon beau père avec une joie sans pareille. Et il avait coutume de dire : « Plus ils en ont, plus ils sont beaux! ».

Madeleine, 1936: la maladie de Maurice

les souvenirs de Madeleine, XXeme siècle 1 Mot »

Mita_2Suite des souvenirs de Madeleine…
Je viens de m’étendre longuement sur ces dix années où sont nés nos quatre enfants. Notre vie à Thourotte était sans histoire ; des petites bonnes successives m’aidaient à m’occuper des enfants, du ménage et me permettaient d’aller souvent à Compiègne où nous avions de plus en plus d’amis. A la sortie du bureau à 6h, nous allions souvent dîner chez les uns ou les autres et bridger. Nous allions au théâtre chaque fois que passaient des Opérettes, genre qui nous plaisait beaucoup ! « Le pays du sourire », qui d’ailleurs a été repris il n’y a pas si longtemps, est une de celles qui nous a le plus marqués. C’est d’ailleurs peut être à la sortie de cette opérette que mon mari prit un coup de froid qui tourna très mal. Compiègne avait un climat humide et c’était l’hiver. Très vite Maurice dut s’aliter et la fièvre atteignit 40°. Le Docteur Léonard diagnostiqua une pneumonie, pleurésie, aggravée d’un ictère !! Je me vois à son chevet, inquiète bien sûr, mais ne me rendant pas compte de l’extrême gravité de son état. Nous étions tout près de Noël, grâce à Dieu, car cela incita mon père a venir nous voir pour se rendre compte de l’état de santé de son gendre. La veille Maurice m’avait dit cette phrase sibylline « Je ne lutte plus… » Il devait se sentir perdu et moi, trop jeune, inconsciente, je ne m’en rendais pas compte. Mon père s’en rendit compte, lui, et arrivé à Paris, à la Gare du Nord même, il téléphona à son frère le Dr A., mon cher oncle, pour lui expliquer l’état de Maurice. Et aussitôt « Gabriel » téléphona à son confrère de Thourotte d’aller immédiatement faire des ventouses scarifiées à son client Maurice B.. C’était le soir de Noël et le docteur alla se coucher, pensant sûrement que cela pourrait attendre le lendemain.
La nuit fut si mauvaise que je ne dormis presque pas et, devenue consciente de la gravité de la maladie, j’allai à 6h du matin sonner chez le docteur qui n’habitait pas très loin de chez nous : « J’arrive tout de suite » fut la réponse. Bien sûr, moi je ne savais rien des coups de téléphone de la veille. Il était venu avec une boîte de ventouses ; il me dit de monter avec lui et d’apporter un grand saladier : je me demandais bien pourquoi… Il posa les ventouses, enlevant l’air avec une allumette. Il en mit… 8, 10… 12, je ne sais plus. Elles gonflèrent aussitôt, et le dos de mon mari était tout noir… Le docteur enleva les ventouses et les « scarifia », mot que je ne connaissais pas et appris avec épouvante en voyant le docteur couper chacune de ces « enflures » avec son « scarificateur », recueillir le sang noirâtre qui en sortait et me le verser dans mon saladier, qui fut rempli aux trois quarts… Je remercie le Seigneur de n’avoir jamais été une « femmelette » et d’avoir pu supporter, sans broncher, la vue de tout ce sang… Je me vois encore descendant à la cuisine, un peu dans les « vaps », pour montrer ce sang à la petite bonne.
Recouché, pansé, Maurice s’endormit presque aussitôt, lui qui n’avait pas dormi depuis trois jours. Je regardais avec vénération cet homme qui enfin semblait aller mieux. Je me gardais bien de le réveiller pour lui donner toutes les trois heures, ses médicaments. Vers onze heures du matin, mon oncle, avec ce dévouement qui était sa plus grande qualité, arriva : et c’est là que je compris le drame auquel je venais d’échapper : « Ton mari est sauvé ! » Les voisins : Jampsin, Gasser, Kaisin sachant Maurice malade, avaient pris chacun un enfant. Et lorsqu’ils vinrent les raccompagner je leur répétai sans me lasser : »Il est sauvé ! » les laissant tout abasourdis, car, eux non plus, ne se doutaient pas qu’il y avait eu danger de mort… Le directeur, M. Desbordes, vint le lendemain et me dit qu’il laissait mon mari prendre toute la convalescence qui lui serait nécessaire.
Et c’est ce jour-là en descendant à la cave, – souvenir ô combien précis – que je me rendis compte en me remémorant les dates du mois… que j’étais enceinte de celle qui sera Chantal et dont j’ai parlé, trop tôt donc, dans le chapitre précédent et qui aurait pu ne pas connaître son père.
Maurice se remit petit à petit et en mars, je crois, nous partîmes tous les cinq au bon air du Jura, à Giron, environ à 1 000 m d’altitude, pour remettre complètement mon mari de sa pneumonie. J’étais donc enceinte et assez forte, puisque c’était mon quatrième et, à l’hôtel, nous fûmes admirablement soignés et même dorlotés.
Nous faisions une grande promenade tous les matins dans les bois environnants. Un jour, nous nous perdîmes… Onze heures, midi, une heure… Soudainement, en haut de notre colline, nous aperçûmes de loin Giron ! Et ce n’est qu’à trois heures que nous réapparûmes à l’hôtel où l’on était très inquiets à notre sujet « surtout avec la dame enceinte. Mais comme nous avions un mariage, nous n’avons pas pu aller à votre recherche. Mettez-vous vite à table, vous aurez le même menu que les invités du mariage ! » Vite à table ! Que croyez-vous ? Que notre Papy allait nous permettre, d’aller dans la salle du restaurant, sales, décoiffés. Nous montâmes dans la chambre nous changer, lisser nos cheveux et nous nous présentâmes dignes d’être comptés parmi les invités de la noce !!! Mais là, nous avons fait honneur au repas qui était épatant !
Revenons à la naissance de Chantal. L’accouchement aurait pu être très difficile car le baby se présentait par le siège. Le Dr Léonard arriva à la retourner au dernier moment et tout se passa bien. Le lendemain matin de bonne heure mon cher mari, avec un air très sérieux vint m’apporter le bébé bien langé et habillé et me dit : « Tiens, embrasse Chantal pour la dernière fois : tu ne voulais pas de cet enfant et j’ai trouvé à le donner ! » Je le regardai avec stupeur pris le bébé, le dévorai de baisers, le serra contre moi et mon mari éclata de rire, bienheureux de sa petite vengeance vis-à-vis de cette mère qui ne voulait pas de quatrième enfant. Vous qui me lisez, sachez que : « Plus on en a, plus on les aime ! » Retrouver un tout petit alors que vos autres enfants sont autonomes, c’est merveilleux. J’avais nourri Monique six mois, Alain quatre mois, François trois mois. Je ne nourris Chantal que deux mois. Est-ce pour cela ou plutôt parce qu’elle avait été conçue au moment où la santé de son Père était un peu déficiente, mais à l’âge de six mois elle nous fit une grande peur. Elle ne voulait absolument plus manger et dépérissait chaque jour. Seuls les yaourts étaient avalés : Monique tenait les jambes, les deux autres chacun un bras, mois j’ouvrais la bouche et Maurice enfournait la cuillère de yaourt… Nous avons passé des jours affreux, ne voulant pas perdre cette belle poupée que nous adorions. Nous faisions tous les soirs la prière autour de son berceau. Et un jour elle sourit et recommença à accepter le nourriture. Dieu nous avait exaucé. Elle était sauvée.
Qu’avait-elle eu ?
J’avais l’habitude de m’occuper de mes poupons strictement toutes les trois heures. Je leur donnai le sein ou le biberon, je les changeais et je les remettais dans leur berceau, seul, dans une chambre. Or, je viens d’apprendre que le nouveau-né a besoin d’entendre la voix de sa mère ou de ses frères, tous les bruits familiers de la maison : le silence que je pensais lui être salutaire, devait l’angoisser et créer chez lui une espèce de dépression… Il est bien trop tard pour moi d’apprendre cela. Mais je le note pour vous qui me lisez… Sachez que l’enfant que vous portez dans votre ventre entend votre voix… Je ne le savais pas non plus.

Madeleine: la famille s’agrandit (1931-1936)

les souvenirs de Madeleine, XXeme siècle 6 Mots »

4enfantsLa vie coulait facile à Thourotte. Maurice allait au bureau ; j’étais bien servie par une petite bonne qui n’avait, – dans ce temps-là, – de sortie que le dimanche après-midi ! Le jardinier prenait grand soin du jardin. Nous avions des arbres fruitiers : pruniers, cerisiers et j’appris avec beaucoup d’intérêt à faire des confitures. Maurice cueillait les fruits avec les enfants au pied de l’arbre pour l’aider, ce qu’il faisait avec joie, et on venait m’apporter en procession le panier plein de fruits : « A toi de travailler maintenant ! » Dans ma grande bassine en cuivre, j’ai fait des centaines de kilos de confiture. Puis il y avait les conserves de haricots, les bocaux stérilisés de petits pois, les oeufs mis en conserve, eux aussi, dans du papier journal ! Car j’avais des poules. L’hôtelière m’avait prêté une poule couveuse et dans une cage à lapin je l’avais mise sur huit oeufs. J’étais en admiration, car elle couvait sans jamais bouger… Et un matin, je l’ai trouvée morte… desséchée sous ses plumes ! C’est ainsi que j’ai appris qu’il fallait sortir la poule tous les soirs pour qu’elle mange, boive et fasse ses besoins. J’avais compris et pendant 15 ans, je faisais des couvées tous les ans. Une année une grosse poule m’a fait 13 poussins avec ses 13 oeufs. Je n’étais pas peu fière ! Et puis les cages à lapins ne pouvaient pas rester vides. Il y eut des lapins et des « portées » après la mise au mâle de la femelle ! C’était passionnant d’apprendre tout cela, moi l’ancienne « Sorbonarde » qui essayait de garder un peu de sa « belle intellectualité » en lisant… quand j’en avais le temps !
Car un vice s’était développé en moi : l’amour des cartes. Je n’avais jamais touché un jeu de cartes avant de me marier : Maurice, dans les tranchées, avait beaucoup joué au bridge. Et c’est ainsi qu’à Compiègne où Maurice avait fait de sympathiques connaissances en allant aux « Officiers de Réserve », nous étions souvent invités et passions des soirées à jouer au bridge après un bon dîner, parfois jusqu’à 2h du matin. Les enfants étaient aux soins de la bonne, mais je crois qu’ils nous voyaient partir le coeur un peu gros…
En 1932, je me trouvai enceinte à nouveau : nous en étions tous deux très heureux. Mes parents avaient toujours leur maison à Onival et avant la naissance, c’est à dire en juillet, ils prirent Monique et Alain pendant un mois. Le bon air de la mer leur fit beaucoup de bien, surtout qu’au printemps « le Si beau » « le Tom » avait eu un gros ennui. Sa soeur avait la rougeole et quand elle se déclara chez lui, le médecin, ne l’ausculta pas. Sinon il aurait remarqué que les vertèbres de sa poitrine s’affaissaient et si je ne m’en étais pas aperçue, il aurait pu devenir un petit bossu ! Le Docteur Léonard prit la chose très au sérieux. Stérogyl, huile de foie de morue, etc. ; mais le plus remarquable fut la patience et la persévérance du « Père Poule » qui, en rentrant du bureau, tous les jours, sans en manquer un seul, faisait souffler à son fils, 50 fois, une bougie… et ceci pendant des mois. Et petit à petit, la poitrine du fils reprit sa forme et avec tous les médicaments, il devint un solide gaillard !
Revenons à Onival. Ma mère qui n’avait pas eu de garçon se prit d’un grand amour pour son premier petit-fils qui le lui rendait bien ! Ils allaient tous les jours à la plage et jouaient dans le sable comme moi autrefois.
Le 3 août 1932 naissait un autre fils François. Pour le premier je désirais : Christian et mon mari François, en souvenir de son grand’père qui l’avait tant marqué ! Nous transigeâmes en : Alain. Pour le second, je ne me sentis pas le courage de priver mon mari d’avoir un François ; et j’en suis récompensée, car ce François, a toujours été heureux d’avoir le nom de son arrière grand’père, sur la tombe duquel il va tous les ans à Montigny-sur-l’Ain.
Trois enfants. Je n’en désirais pas plus. Mais dans ce temps-là, il n’y avait pas la pilule et le quatrième s’annonça en 1935. J’avoue que j’étais très contrariée. Mon cher mari me promit un manteau de fourrure si je ne… rouspétais plus !! Marché conclu ! Et le 5 septembre, à 3h du matin, après des heures de douleurs toujours les mêmes !! naissait une jolie petite fille. « Fille aînée pour aider. Fille dernière pour consoler ». Ce qui fut très vrai, car notre Monique a été une seconde mère pour ses deux frères et pour cette soeur qu’elle désirait tant et pour l’arrivée de laquelle elle avait fait brûler un cierge à Onival avec sa grand’mère. Car mes parents une fois de plus avaient pris, dans leur villa, Madeleine les deux aînés, mais pas François, car trois, surtout ce dernier petit diable de trois ans, les auraient trop fatigués ! Il faut voir sur une photo, François, tout triste au bout de mon lit, pendant que Papa photographiait la nouvelle venue qui empêchait ses parents de s’occuper autant de lui ! La jalousie ! Et pour nous punir, il se remit à faire pipi au lit ! Pas longtemps, à cause des fessées ! Et Chantal fut la « Consuelita » de son Père.
Le manteau de fourrure fut du poulain…

Madeleine jeune mariée (1925-1930)

Famille Billet, les souvenirs de Madeleine, XXeme siècle Pas un mot »

Mita2C’est donc le 20 octobre 1925 que nous « nous jurâmes fidélité » pour toute la vie en l’église d’Auteuil. En ce temps-là, la majorité de ceux qui se mariaient – pas tous, bien sûr – n’envisageaient pas de pouvoir se séparer. C’était « pour toujours », quoi qu’il arrive… Cette idée était très ancrée en moi, de même que celle d’arriver, disons « intacte » au mariage. Je dis cela car, vieille grand’mère, je suis confrontée à tant d’autres idées, à tant d’autres cas…
En relisant les pages précédentes, je vois que j’ai oublié un fait très important. Lorsque j’ai fait connaissance de Papy, il était un brillant contrôleur de comptabilité à St-Gobain et il aimait beaucoup son métier et tous les déplacements qu’il comportait.
Or en janvier, à cause de son caractère volontaire que ses chefs appréciaient, on lui demanda d’aller passer six mois ou un an à Thourotte comme chef de comptabilité, car le directeur, M. Desbordes, en avait déjà « usé » trois avec son caractère irascible. Maurice ne pouvait refuser, en mettant comme condition de reprendre ensuite son métier de contrôleur. Sur ces entrefaites, nous nous fiançâmes. Et Maurice – fallait-il qu’il m’aime ! – me demanda si j’acceptais d’aller vivre à Thourotte ou si je préférais rester à Paris lorsqu’il redeviendrait contrôleur ?
Dans ce temps-là les jeunes filles, même moi qui semblais avoir du caractère, ne connaissaient rien de la vie. Avec mon père, par une journée pleine de soleil, nous partîmes visiter Thourotte et la jolie petite maison entourée d’un grand jardin, que l’on nous destinait; l’accueil du directeur, le beau temps et sur les conseils de mon père me firent choisir pour mon cher époux le métier de « chef de comptabilité ». à Thourotte… Mon père m’avait dit : « Contrôleur, il partira sans arrêt dans toute la France, et toi tu resteras seule ou avec les enfants à Paris. Je ne voulais pas qu’il me quitte ! Ai-je bien fait de choisir Thourotte ? Avec le recul du temps, je n’en suis pas sûre, car dans cette cité ouvrière, j’ai perdu petit à petit toute une « belle intellectualité »… et j’ai surtout pris le vice des cartes.
Avant de parler de Thourotte, parlons de ce beau voyage de noces que nous sommes partis faire le lendemain de la cérémonie. Avant de prendre le train, nous déjeunâmes avec mon beau-père, Louis Billet, très ému, qui me dit pendant le repas que j’étais une fille pour lui et que tout ce qu’il avait était pour nous. C’est plus tard quand la vie s’est chargée de me dresser, que ses paroles me revinrent en mémoire et me touchèrent profondément. A ce moment là l’enfant gâtée que j’étais, trouvait tout cela naturel ! Qui aida financièrement mon mari à meubler la maison de Thourotte et participa aux frais du voyage de noces ? C’est mon cher beau père que d’année en année, j’appréciais de plus en plus.
Donc nous partîmes en voyage de noces à Arles, Avignon, et aux Aliscamps, les Saintes-Marie de la Mer, les Baux où nous sommes retournés près de quarante ans après, dans le même hôtel, dans la même chambre, tant ce site nous avait plu et nous en gardions un merveilleux souvenir. Et ce fut le retour le 11 novembre, et l’installation dans la grande maison carrée de Thourotte que l’usine de Chantereine réservait à ses chefs de service. Il y avait quatre maisons semblables avec un grand jardin et donc quatre chefs de service. Papy était le chef de comptabilité de cette grande usine. Au rez-de-chaussée il y avait salon, salle à manger, cuisine et buanderie, salle de bains. Au premier, quatre chambres et un cabinet de toilette. Cela me semblait immense pour nous deux, mais l’arrivée, en quinze ans, de nos quatre enfants, nous démontra que St-Gobain était prévoyant ! Autre avantage très appréciable, on nous octroyait un jardinier une journée par semaine. Nous avons eu donc pendant 15 ans ce brave Duronsoy auprès duquel les enfants aimaient tant aller jouer.
Mais j’anticipe encore. Nous sommes en novembre ; les jours sont courts, il pleut souvent, mon jeune mari part tous les matins à huit heures, revient à deux heures pour déjeuner et repart jusqu’à six heures du soir. La « Sorbonnarde » n’a pas grand-chose à faire, puisqu’elle a une femme de ménage. Heureusement ! car elle ne sait guère cuisiner. Et le ménage ! Il ne faut pas en parler : à l’heure actuelle, elle n’en a encore jamais fait…
Enfant gâtée que j’étais, j’avais demandé à mon cher mari qui désirait tant des enfants car il était le dernier de sa famille et il fallait continuer « la lignée », d’attendre un an avant de donner naissance… à un fils ! Il accepta et ce n’est donc que un an et neuf mois après notre mariage, c’est à dire le 10 juillet 1927 que naquit notre Monique. Accouchement bien long puisque je souffris de huit heures du soir au lendemain douze heures juste ! C’était une fille… Vous qui me lisez, que ce soit fille ou garçon, accueillez-le dans la joie la plus totale, même si ce n’est pas celui ou celle que vous désirez. Je n’avais pas eu de frère et je pensais toujours au « fils » que j’aurais. Maurice qui désirait tant un descendant démontra moins que moi, je crois, sa déception. Et pourtant nous avions le plus adorable poupon qui puisse exister : facile, joyeuse, jolie ! Nous l’habillions en pantalon et l’ appelions « baby », nom qui pouvait s’appliquer aussi bien à un garçon qu’à une fille.
Ma grande joie fut de nourrir ce petit être : se sentir « mangée » par cette petite bouche avide, est une sensation merveilleuse. L’amour et l’allaitement sont les deux plus grands plaisirs que Dieu a donnés au corps humain. J’allaitais encore quand, en décembre, je m’aperçus que j’étais à nouveau enceinte. Fini les « tétées » mais l’espoir d’avoir un fils nous fit accepter avec joie cette deuxième grossesse. Hélas ! en mars ayant raté mon train : Thourotte à Compiègne, je pris ma bicyclette et, en forçant l’allure, je réussis à avoir mon train pour Paris. Un mois après, vers dix heures du soir, hémorragie ! Le Dr Léonard, appelé en toute hâte, ne put qu’aider la fausse couche à se terminer. J’étais bouleversée.
Après une fausse-couche, on est, paraît-il, très vite enceinte à nouveau. C’est ce qui m’arriva. En décembre 1928, je m’aperçus à nouveau que j’étais enceinte et le 20 septembre 1929 naissait, après seulement quatre heures de douleurs, un beau gros garçon de quatre kilos, à midi juste lui aussi. Je vois encore, à 85 ans, le Dr Léonard lui donnant une bonne fessée en le tenant par les pieds, pour le faire crier, car il était bleu, ayant eu le cou entouré par le cordon.
Quelle émotion pour ce père dont le coeur battait de joie à la vue de son « Fils », celui qui le continuerai. Le Docteur parti, tout rangé, la maman remise de ses émotions, le repas pris, la maison s’endormit dans son bonheur. La jeune accouchée – moi ! – dormait dans le grand lit et mon mari avait adopté un lit dans la chambre à côté. Vers 2h du matin, je fus réveillée, malgré le grand silence qui régnait dans la maison, par le bruit de pas furtifs. Puis le cri d’un bébé, qu’on réveille, retentit. C’était mon pauvre cher mari qui, tel « l’Oie du Capitole » (combien de fois ne lui a-t-on pas donné ce nom !!), inquiet du silence du nouveau-né, était allé le secouer pour être sûr qu’il était bien vivant !! Le cordon autour du cou et peut-être aussi le souvenir de « l’Autre » qui n’avait pas vécu, empêchait notre « Père Poule » de dormir tranquillement.
Avec deux enfants, on a moins de travail qu’avec un ! Croyez-moi ! L’aîné vient de trouver un merveilleux jouet, un jouet vivant avec qui on peut s’amuser sans cesse, qui vous reconnaît, qui agite pieds et menottes quand vous vous penchez sur lui. C’est ce qui arriva avec Monique, une vraie petite Maman du haut de ses deux ans. Quand je la grondais et Dieu sait si elle le méritait peu souvent, elle levait vers moi ses yeux pleins de tendresse et me disait pour me calmer. « Il est si beau le frère ».