Maurice: sa jeunesse (1896-1913) par Madeleine

Les souvenirs de Madeleine se sont arrêtés aux pages publiées dernièrement… il reste encore quelques feuillets épars, difficiles à déchiffrer qu’elle a écrit lorsque ne voyait presque plus.

Mais elle avait aussi retranscrit ce que Maurice lui avait raconté de sa jeunesse lorsque ce dernier était décédé.

« Etant donné mon grand âge (86 ans) je suis la doyenne et, par conséquent, celle qui connaît le mieux le passé, je continuerai peut-être à vous intéresser, en vous parlant des membres disparus de ladite famille. Souvent dans ma vie, j’ai regretté de n’avoir pas plus interrogé mes parents sur leur jeunesse et la vie de leurs ancêtres.
En cette année 1990, dixième anniversaire de sa mort (le 31 mars), il m’est venu à l’idée de vous parler de Papy. Mais, me direz-vous, nous l’avons bien connu ! Certes, vous connaissez le père et le grand-père, un peu sévère, n’est ce pas ? Que vous craigniez parfois ? Mais savez-vous comment s’est façonné son caractère ? Seriez-vous curieux d’apprendre quelle a été sa jeunesse ? Je vais vous rapporter ce qu’il m’en a conté, pendant nos premières années de mariage, alors que, jeune femme de 22 ans (lui en avait 29) j’apprenais à le connaître.

Papy_1 Maurice Louis Charles B. est né le 4 mai 1896. Louis était le nom de son père, Charles celui de son parrain, le père de sa cousine germaine « Mizette » Prudhon, épouse Crétet. Maurice est né à Paris, dans le 8e arrondissement, de Louis Jean Baptiste B. et de Marie Alexandrine Lolivray. Jusqu’à l’âge de 4 ans, ce fut un gosse heureux, choyé par ses parents qui avaient fait un mariage d’amour. Il passait ses étés avec ses parents à Montigny-sur-l’Ain, près de Pont-du-Navoy, quand son père, employé de banque, avait ses vacances.
Là, ils logeaient dans la maison familiale chez son grand-père, François dont Maurice me parlait si souvent. C’était un cultivateur qui aimait beaucoup ce petit-fils si affectueux, le prenait sur ses genoux et lui parlait, entre autres, de la guerre de 70 et de l’invasion des Prussiens dans leur petit village. Ceux-ci avaient obligé François, sa femme Zoé et leurs quatre enfants à aller coucher dans le foin de la grange, pendant qu’eux occupaient leurs lits ! De cela il y avait presque trente ans, mais ce sont des choses que l’on n’oublie pas et François gardait une haine farouche pour ces Prussiens, les « Boches » de 1914, et il l’inculqua à son petit-fils ; ce fut dans l’âme de cet enfant le début de ce patriotisme que Papy garda toute sa vie et dont il nourrit ses fils durant toute leur enfance. Une phrase inoubliable de l’un deux en est la preuve :
« Papa a eu sa guerre, nous, nous aurons la nôtre ! ».
Bon sang ne ment pas ! Alain prolongea de six mois son service militaire qui, de ce temps là, était d’un an, pour aller encadrer la Légion étrangère, qui manquait d’officiers. Et deux ans après, il était rappelé pour la guerre d’Algérie. Quant à François, faisant son service dans la Marine, il signa un engagement volontaire pour la guerre d’Indochine… Tel père, tel fils ! Malgré mon angoisse, comme j’étais fière d’eux !

Mais revenons à ce François B., ce grand-père que Maurice aimait tant. Il mourut quand Papy avait sept ans et ce fut un autre vide dans ce coeur d’enfant, car sa maman était partie avec « un autre », alors qu’il n’avait que quatre ans… Ce caractère jurassien, qui est plus ou moins l’apanage de tous les B., garçons et filles, caractère rude, mais avec un bon fond, est-il la cause de la dégradation de l’amour que se portaient les parents de Papy ? Ce Papy n’a donc, pour ainsi dire, pas eu de mère, et toute sa vie, cette souffrance resta gravée au fond de son cœur.

Après le départ de sa femme, Louis Billet, qui n’était pas encore à la retraite, ne pouvant garder avec lui à Paris ce fils qu’il adorait, et à qui il allait consacrer toute sa vie, pensa à son frère Elie, qui, lui, n’avait pas quitté la maison familiale de Montigny, sur la petite place du village. Elie et sa femme n’avaient pas d’enfant et acceptèrent avec joie de prendre chez eux, au bon air du Jura, cet enfant sans mère et un peu fragile. Papy fut élevé assez sévèrement, comme on élevait les enfants dans ce temps-là. Il allait à l’école communale de Montigny et souvent il me parlait de cette petite enfance joyeuse avec ses camarades, pour la plupart fils de fermier ; à la sortie de l’école il courait avec eux dans les prés, menant une vie saine comme on en a à la campagne. Sa tante, très pieuse, l’emmenait tous les dimanches à la messe et le bon curé, qui l’avait pris en affection, lui faisait servir la messe matinale en semaine. Que de fois ne m’a-t-il pas parlé de la « sacristine », en même temps bonne du curé, qui n’attendait comme lui, que la fin de la messe pour aller cueillir les champignons pleins de rosée, sortis dans la nuit. C’est à qui arriverait le premier sur les endroits bien connus d’eux.
« J’arrivais toujours le premier me disait Papy , car je courais plus vite qu’elle ! »
Comme on est marqué par son enfance ! Et puis il y avait le petit ruisseau où se cachaient encore des écrevisses ! Il est toujours là, mais vide…

La retraite de son père tomba dans ces années-là. Pour pouvoir reprendre son fils, il s’était remarié avec Zoé Vadans, un petit bout de femme peu sympathique. Je l’ai connue au début de notre mariage. Louis Billet, lui, était un grand et bel homme avec qui je m’entendais très bien. Une fois épousée, Zoé refusa de s’occuper du gosse et ce fut tant mieux pour lui !
Que serait devenu ce jeune descendant de paysans, si ce père, si fier de son fils, et malgré une pension assez restreinte, n’avait pas pris la courageuse décision de le mettre pensionnaire à l’âge de 9 ans au collège des Jésuites de Dôle. C’était un des meilleurs collèges de la région comtoise, où y étaient élevés les fils de la haute bourgeoisie et des fonctionnaires. En plus de la très bonne instruction donnée par les « bons Pères », Maurice reçut une éducation bien supérieure à celle qu’il aurait eue à Montigny.

Au début, il fut assez malheureux. Etant le plus jeune pensionnaire et le dernier de la file, il me racontait qu’en hiver, tous les matins, arrivaient dans sa cuvette tous les glaçons des cuvettes de ses camarades : seules les classes et le réfectoire étaient chauffés mais pas les dortoirs, ni les toilettes. Très fier déjà, il serrait les dents et se lavait comme il pouvait, en refoulant ses larmes. Il ne l’avait jamais oublié et, en me le racontant, faisait la comparaison entre ma jeunesse dorée de jeune bourgeoise, gâtée par ses parents et sa dure jeunesse de pensionnaire, ne voyant ce père si chéri, que tous les trois mois aux grandes vacances. Que de “pains secs”, me disait-il, avoir récoltés pour indiscipline et non pour son travail qui l’intéressait beaucoup. Un « grand », Jarlot, son aîné de trois ans, l’avait pris en affection et l’aidait chaque fois qu’il le pouvait. Leur affection dura jusqu’à leur mort, car ce « père Jarlot » que j’ai connu et reçu à Montaigu, est mort deux jours après Papy.

Le jeune Maurice était avide d’apprendre. Me croiriez-vous si je vous disais que son dictionnaire était son livre préféré qui lui apprit beaucoup de choses. A l’heure actuelle, quand je cherche un mot pour que n’apparaisse aucune faute dans ce que je vous écris !, je reste plongée dans mon dictionnaire pendant une heure, tant j’y découvre de choses intéressantes.
Huit années s’écoulèrent ainsi chez les Jésuites, partagées entre neuf mois d’études qui le passionnaient et trois mois de grandes et petites vacances près de son père qui avait acheté une maison à Villette-lès-Arbois, dont Alain doit se souvenir; il cultivait aussi une vigne sur la côte. »

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