Madeleine: 1942 le départ en Espagne

Mita42
Suite des souvenirs de Madeleine

Avant que la guerre n’éclate, mon mari avait posé sa candidature pour partir comme directeur de comptabilité à l’étranger. Il en avait assez de la vie monotone de Thourotte et désirait un avancement dans sa situation. Après moult hésitations, ce fut l’Espagne qu’on lui proposa. Il accepta avec joie. La prédiction de mon père se réalisait. « Un jour, peut être, ton futur mari ira en Espagne ».
En octobre 41, il partit un mois à Madrid pour se mettre au courant de ses futures responsabilités.

En Juillet 1942, il partit définitivement et nous restâmes à Thourotte où Maurice nous envoya deux grands camions de déménagement de Madrid pour y loger tout ce que contenait ce pavillon, où nous avions vécu heureux dix sept ans et où étaient nés nos quatre enfants….
L’an dernier, en 1987, je suis allé le revoir…. avec nos amis Cousin et Chantal et sa famille, donc 45 ans après…. Arrêtés devant « notre maison », le cœur très ému, nous ne bougions pas de l’auto. Alors la porte s’ouvrit et une jeune femme très aimable nous demanda si nous ne cherchions pas quelque chose:
« — Oui, Madame, mes souvenirs…! C’est là que sont nés mes quatre enfants ».
Elle hésita, rentra consulter son mari et revint nous dire:
« —Je vous en prie, entrez donc ».
Et nous franchîmes le seuil; mais à l’intérieur, il n’y avait plus l’âme de notre jeunesse…. Tout était changé, étranger, indifférent…
N’allez pas, enfants, des années après rechercher des souvenirs merveilleux de vos jeunes années dans les endroits où vous les avez vécus; cherchez les dans votre coeur, en fermant les yeux; c’est là qu’ils sont vivants, et gardez-les comme des trésors inestimables.
Après cette digression, revenons à l’été 42. La maison vidée, deux valises chacun en mains, nous partîmes, la maman et ses quatre enfants, vers une vie nouvelle, vers ces « Châteaux en Espagne » qui nous semblaient devoir être merveilleux. Nous allions quitter la France qui était sous une « Occupation Allemande » pas encore très dure, ne nous doutant pas, certes, que nous allions échapper à trois années très pénible pour les Français. Qui sait si mon mari, si fier de la Victoire de 14-18, aurait su se taire, se plier devant les « Vainqueurs » et ne serait pas entré dans la Résistance?.
Pour aller retrouver « notre Capitaine » devenu Directeur Financier des 20 usines que possédait St Gobain en Espagne (Siège social à Madrid), il nous fallait attendre « l’ausweiss », le permis de sortie de France que devaient nous octroyer les Allemands; et pour ce, aller le plus près possible de la frontière espagnole, pour la passer aussitôt car la rentrée des classes au Lycée Français de Madrid était le premier octobre et nous étions le 15 septembre. Mon mari tenait beaucoup à ce que les enfants y soient.
Quarante sept ans ont passé depuis ces événements et je ne me rappelle plus très bien comment tous les cinq et nos valises, sommes arrivés à bon port à Cusset, près de Vichy, où la Compagnie de St Gobain avait transplanté son Siège Social lors de l’avance allemande sur Paris et y était restée pour être, pas bien longtemps d’ailleurs, en zone libre.
Je fus bien reçue entre autres par la famille Goulley avec qui nous correspondons toujours. Monsieur Goulley a sûrement plus de 90 ans.
De Thourotte, avant de partir, j’avais écrit à mon cousin Jacques Ancelet qui travaillait à Caussade (Tarn et Garonne) pour lui demander de nous trouver dans la région un petit hôtel sympathique pour y attendre avec les quatre enfants, le départ en Espagne.
Partis de Cusset à vingt deux heures par le train bien sûr, nous apercevions à 9h20 Jacques sur le quai de Caussade. Nous étions sauvés et dans des mains fraternelles sur lesquelles nous pouvions nous appuyer. Et, ô miracle, poussée par le Ciel sûrement, je viens de retrouver de vieilles lettres que je voulais brûler et suis juste tombée sur le récit que je faisais à mon mari de notre arrivée à Saint Antonin où Jacques nous avait trouvé un hôtel. Elle commençait ainsi: Vendredi 18 Septembre 1942 “Nous voici installés sur le mol oreiller que Jacques nous a trouvé et celui-ci est encore mieux que le meilleur que nous pouvions rêver. La descente sur St-Antonin après 45 kilomètres de car depuis Montauban, nous a fait pousser un cri de surprise: absolument un paysage du Jura!. L’Aveyron s’est creusé un lit entre deux roches, et St-Antonin est au fond de la vallée avec ses vieux toits rouges lavés, et ses petites rues étroites. J’abrège pour vous dire que nous ne pouvions mieux tomber comme hôtel, que les repas étaient excellents, car n’étant plus en zone occupée, il n’y avait plus de restrictions.
Dés le Dimanche 20, Jacques venait nous chercher à la sortie de la messe pour déjeuner avec nous, et nous faire visiter les alentours, dont une grotte pleine de chauves-souris. Bien sûr, j’ai voulu en toucher une et la sensation des poils sur ce petit corps chaud me reste vivace et ma main s’en souvient encore!.
Comment aurions-nous pu penser que cet agréable dimanche passé en compagnie de notre cher Jacques qui avait conquis les enfants, était la dernière fois que nous le voyions… Nous ne savions pas qu’il faisait partie de la Résistance de cette région. Repéré ou dénoncé, il fut envoyé aux camps de la mort, Dorat puis Buchenwald.
Pendant ses deux années de captivité, il fut le réconfort, dans ces camps, de ses camarades prisonniers. Il organisait des conférences, des réunions, des cours, lui si instruit. Bien que fort et solide, les privations infligées aux prisonniers, ruinèrent sa santé. A la fin, ses jambes étaient pleines d’ulcères; il avait perdu ses dents et ses cheveux autrefois si abondants. Quand les Américains approchèrent de son camp, les Allemands évacuèrent, à pied, tous les prisonniers. Le long des routes, ceux qui n’en pouvait plus tombaient. Un S.S. leur brûlait la cervelle. C’est ce qui arriva à notre pauvre Jacques. Trois fois, ses camarades le ramassèrent et le portèrent, eux qui étaient eux-mêmes si faibles.
« Laissez-moi! Partez! »
Et le S.S. l’acheva devant ses camarades bouleversés.
Nous savons tous ces détails par le Père d’un de ses camarades, tué lui-même par un S.S.. Ce père avait pu savoir où son fils avait été enterré. En allant sur sa tombe pour rapatrier les restes de son fils, il remarqua sur la tombe voisine une plaque d’identité « Jacques Ancelet ». Il fit des recherches et la rapporta à l’Oncle Gabriel, son père, qui tous les jours, la guerre finie, attendait le retour de son fils. Lui aussi alla reconnaître les pauvres restes, et quand il les rapatria, il y eut une très belle cérémonie aux Invalides à laquelle ceux de ses camarades « qui étaient revenus » assistèrent avec l’émotion que vous devinez. C’est par eux que nous eûmes ces détails.
Je me suis laissée encore une fois emportée par les souvenirs qui me tenaient à coeur, et que je risquais de ne plus avoir l’occasion de raconter.
Nous sommes donc toujours à St-Antonin, le 20 septembre 1942. La semaine se serait écoulée très agréablement si l’inquiétude de ne pas voir arriver « l’ausweiss” ne me tourmentait pas chaque jour un peu plus. Nous devions aller passer le dimanche 27 à Caussade, chez Jacques; mais le samedi, me rendant très tôt à la poste pour réclamer une fois de plus, j’eus la joie de recevoir le fameux permis arrivé la veille au soir.
Un coup de téléphone à Jacques, désolé lui, pour le prévenir de notre départ, les bagages faits à toute allure et nous filions en taxi vers la gare pour prendre le train de nuit, ayant à peine le temps d’admirer un magnifique coucher de soleil illuminant les Pyrénées qui se détachaient à l’horizon…
Adieu la France!. Adieu notre Patrie toute verdoyante que nous n’allions plus revoir avant quatre ans.

C’est à Canfranc, à la frontière espagnole, que mon mari nous attendait. Les Espagnol s, pendant cette guerre, étaient les alliés des Allemands et les passages de la frontière Espagne-France et vice-versa étaient très surveillés, car beaucoup de Français s’échappaient pour aller rejoindre l’Algérie qui n’avait pas été envahie. Aussi, mon mari nous avait écrit de ne pas aller vers lui à la frontière quand nous le verrions, avant que les douaniers aient vérifié nos passeports et « l’ausweiss” si précieux. Mais notre “bout de choux” de sept ans, qui avait déjà tant souffert en 1940 de l’absence de son Papa et qui ne l’avait pas vu depuis plusieurs mois, après une hésitation et malgré mes appels, quitta ma main et courut de l’autre côté du quai se jeter dans les bras du Papa chéri, suivi bien sûr aussitôt par les trois autres enfants. La scène avait été si spontanée et si touchante, que les douaniers la regardèrent un peu émus, et ne firent aucune remarque désobligeante. Ils comprirent bien que aucun des enfants ne devait avoir un papier, un message compromettant à glisser à celui qui les attendait, ce pourquoi le passage de la frontière était si sévèrement surveillé.
Que la France nous avait paru belle en cet automne!
Le tunnel dépassé, l’Espagne aride, brûlée par le soleil de l’été, sans arbres, sans verdure, défila devant nos yeux, des fenêtres du train qui nous emportait vers notre nouvelle vie, à Madrid. J’eus un très gros serrement de coeur….. . Plus tard, je me pris à aimer ces paysages ocres, dépouillés, sévères, mais souvent grandioses. Mais au début, l’Espagne était vraiment trop différente de notre douce France.

Arbre généalogique de Madeleine

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