16 juin 1911 dans le 15e arrondissement

C’est lors d’un promenade dans la rue du commerce dans le 15e arrondissement de Paris que je me suis retrouvée subitement en 1911. La rue est très animée et l’on peut voir encore sur les murs les traces de la grande inondation de 1910.

Fascinée par tout ce que je découvre, je ne fais pas attention au monsieur que je croise et je le bouscule. Il a failli tomber mais je l’ai retenu à temps. C’est un vieux monsieur au cheveux blancs? Il porte une moustache. C’est au moment ou je croise son regard qu’il me semble le connaître. Comme un air de famille…

« Charles? » Il me regarde étonné,

« Charles Lolivray ? »

« Oui » répond-t-il « Je vous connais? »

Toujours difficile ce moment de la rencontre, lorsque j’explique à mon ancêtre que je viens du futur et que je suis l’une de ses descendantes. Il a un peu de mal à me croire, mais je le mets en confiance et lui propose lorsque nous passons devant le square de la rue du commerce, de nous asseoir sur un banc pour bavarder. Je me souviens de la seule photo que je possède de lui, il a peu changé mis à part quelques rides et les cheveux blancs.

« Vous savez , ma vie n’a pas été facile. Je suis né dans l’Orne le 11 juin 1834, et je viens d’avoir 77 ans. J’étais le 6eme d’une fratrie de 8 enfants, ils sont presque tous restés au pays, seule ma petite sœur Victoire est venue à Paris mais elle est décédée depuis 1883. »

J’ai plein de questions qui me brûlent les lèvres, j’ai eu tant de mal à faire la connaissance de cette branche familiale.

« Savez-vous que je me suis marié deux fois? J’étais homme de peine à ce moment là,  ma première femme, c’était Éloïse Postel, elle avait 23 ans et nous nous sommes mariés le 18 mai 1869 à Saint-Germain en Laye, mais je l’ai perdue 9 mois plus tard le 30 janvier 1870 en même temps que l’enfant qu’elle portait. »

Il devient songeur. mais très vite il reprend.

« Cela a été très dur et je suis parti à Paris où je suis devenu sergent de ville. C’est là que j’ai  rencontré Alexandrine Chevalley avec qui je me suis mariée le 25 aout 1870. Nous nous sommes d’abord installés à Versailles, j’étais devenu gardien de la paix. C’est là qu’est née Marie Alexandrine le 13 juin 1871, mon premier enfant. »

« Oui, je sais, c’est mon arrière grand-mère » lui dis-je, en pensant au mal que j’ai eu a découvrir sa vie.

« Ce n’est que, 8 ans plus tard que notre deuxième fille est née le 1er aout 1879, à Paris dans le 16e, mais Marie Héloïse était de santé fragile, et elle s’est éteinte le 6 février 1888 à Sèvres ou nous nous étions installés depuis que j’étais jardinier. »

« Mais vous déménagiez sans arrêt? » Je n’ai pas pu résister à lui poser cette question.

Il me regarde surpris comme si j’avais dit une bêtise.

« On déménageait en fonction de mes emplois.  »

Je n’ose plus poser de question.

« Vous savez certainement que Marie Alexandrine s’est mariée le 12 septembre 1891 à Sèvres avec Louis Billet, elle avait tout juste 20 ans. Ils avaient l’air heureux tous les deux, et encore plus à la naissance de leur fils Maurice en 1896 »

« Oui, c’est mon grand-père! » lui dis-je.

A nouveau de la tristesse dans ses yeux,

« Je l’ai bien peu connu cet enfant, car Marie Alexandrine a quitté son mari quatre ans plus tard »

Il s’interrompt et sort son portefeuille et me tend deux photos

« C’est la seule photo que j’ai de Maurice, il avait 18 mois et nous le voyions souvent le dimanche, puisque Louis et Marie Alexandrine vivaient à Paris. Et voici une photo de Marie Alexandrine quand elle avait 18 ans »

Je le laisse reprendre.

« Avec le divorce, ma fille n’a plus eu le droit de voir son fils et du coup nous non plus… Elle reçoit juste quelques cartes. Il doit avoir 15 ans maintenant et il paraît qu’il est chez les jésuites à Dole dans le Jura. »

Il fait une pause.

« Quand je suis parti à la retraite nous nous sommes retourné sur Paris d’abord dans le 7e arrondissement, puis rue Lacordaire à deux pas d’ici.

Marie Alexandrine, j’ai honte de le dire a quitté son mari pour un autre homme Georges Naulleau, dont elle est tombée amoureuse! Quelle idée! Je ne voulais plus la voir, et puis sa petite Huguette est née en 1903, je ne pouvais pas continuer à être fâché, j’avais déjà perdu mon premier petit-fils! Mais Marie Alexandrine a décidé de suivre son amoureux à Madagascar! Ma fille a toujours voulu suivre son cœur mais elle nous a fait bien du souci! »

Je le sens plein d’indulgence pour sa fille.

« Elle est revenue, au début de l’année dernière avec Huguette et une deuxième petite fille Jeanne Odette qui était née en avril 1908, 3 mois avant la mort de son papa. Marie Alexandrine, s’est retrouvée toute seule à l’autre bout de la terre avec ses deux petites filles. Nous lui avons envoyé un peu de nos économies pour qu’elle puisse rentrer à Paris. Mais la petite Jeanne n’a pas supporté tous ces événements, elle nous a quitté à la fin du mois d’aout 1910″

Je ne peux m’empêcher de penser à tous ces décès que Charles a vécu, 6 de ses frères et sœurs, sa femme, deux enfants et maintenant sa petite fille.

« Maintenant Marie Alexandrine et Huguette vivent avec nous rue Lacordaire, on peut enfin profiter de notre petite fille Huguette, elle a 8 ans et notre fille nous aide maintenant car ma femme est bien fatiguée »

Je sens bien qu’il n’a plus très envie de parler, même si j’aurais aimé en savoir un peu plus sur sa vie avant ses mariages car il avait 34 ans au premier des deux. Je le laisse se diriger vers chez lui en lui souhaitant de profiter pleinement des siens.

Charles s’éteindra le 19 octobre 1916, deux ans après sa femme, entouré de sa fille et de sa petite fille dans l’appartement de la rue Lacordaire, ou Marie Alexandrine vivra presque tout le reste de sa vie.

Cet article a été rédigé dans le cadre du #RDVAncestral, un projet d’écriture, ouvert à tous, qui mêle littérature et généalogie. En savoir plus.

Charles François LOLIVRAY
N° Sosa :
Voir l arbre
Père :
Mère :

 

 

 

 

One thought on “16 juin 1911 dans le 15e arrondissement

  • 16 juin 2018 at
    Permalink

    Il a tant à raconter cet aïeul, tu as raison de prendre le temps de l’écouter, assise sur ce banc dans le square.

    Reply

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :